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vement merveilleux, de doucement plaisants; il en est qui prennent la forme lyrique, ou narrative, ou oratoire, ou dramatique. Ces tons divers, la Fontaine les aura tous, et il les fondra dans l'harmonie d'une cuvre à la fois personnelle et nationale.

II

La fable au seizième siècle.

Avant le xvie siècle, les Ysopets, recueils de fables dites · d'Esope, s'élaient multipliés. Ce n'est pas au moment où l'imprimerie propage les ouvrages de l'antiquité, où l'on publie des éditions d'Ésope, où l'on découvre le texte de Phèdre (toutefois Pithou ne le découvrit qu'en 1598), que l'essor de la fable pouvait s'arrêter. A cette heure de la Renaissance où tout se transformait, elle demeura fidèle à sa tradition; mais, comme il était naturel, elle prit, observe Saint-Marc Girardin, une forme plus élégante et plus savante.

En dehors de France, on doit citer l'Italien Faërne et l'Allemand Pantaleo Candidus : le premier qui, à la prière du pape Pie IV, composa un recueil latin de fables publié en 1564, trois ans après la mort de l'auteur; le second qui, sur les huit parties de son ouvrage, en consacre une aux dieux, une aux hommes, quatre aux animaux, deux aux végétaux et aux choses. La Fontaine a connu au moins Faërne.

En France, il convient de distinguer d'un côté les poètes et les conteurs qui ont composé des fables par occasion et les onl mèlées à leurs ouvrages, et de l'autre les fabulistes qui l'ont été de parti pris, avec suile.

Les poètes. Dès la première partie du xve siècle, Eustaceh Deschamps avait donné à l'apologue la forme de la ballade, avec refrain.

Qui pendra la sonnette au chat ? tel est le refrain du Conseil tenu par les rats, sujet traité par Eustache Deschamps avec ceux du Corbeau et le Renard, de la Cigale et la Fourmi. Au siècle suivant, la fable s'encadre

1. Il y faudrait joindre les prédicateurs : on trouve dans un sermon de Raulin une premiere version des Animaux malades de la peste, et, dans les sermons de Menot, en germe, le Cochet, le Chat et le Souriceau, le Mulet se vantant de sa néalogie,

dans l'épitre : Marot, dans son Épitre à Lyon Jamet, intercale la célèbre fable le Lion et le Rut, qui est dans toutes les mémoires, et que la Fontaine n'a pas égalée. Elle s'encadre aussi dans la satire : c'est dans sa satire III que Régnier a inséré le Loup, la Lionne et le Mulet, fable digne également de soutenir la comparaison avec la fable xvii du livre XII. En un mot, elle peut revêtir toute forme poétique : il y a plusieurs fables, telles que la Mère et l'Enfant, les Deux Perroquets, le Roi et son fils, et, sous un autre titre, Daphnis et Alcimadure, parmi les poésies de Baïf, disciple de Ronsard.

Les conteurs. Héritiers directs des fabliaux, les conteurs des xive et xv° siècles (Boccace, le Pogge, les Cent Nouvelles nouvelles) et ceux du xvie siècle devaient exercer une influence profonde sur la Fontaine, qui les pratiqua familièrement. Il lut et relut les Contes de la reine de Navarre, de Bonaventure Despériers (le Savetier et le Financier, la Laitière et le Pot au lait). Peut-être ne lut-il pas ceux de Noël du Fail, qui a traité pourtant un certain nombre des sujets repris par la Fontaine; mais cela prouve que ces sujets étaient largement populaires. A coup sûr, il s'est beaucoup souvenu de celui qu'il appelle « maître François ». Et ce ne sont pas seulement ici les sujets qu'il a pu emprunter (le Bücheron et Mercure, les Femmes et le Secret, les Membres et l’Estomac, la Laitière, avec l'épilogue où il est parlé de Picrochole, comme il est parlé de Dindenaut dans l'Ours et les deux Compagnons, Jupiter et le passager, le Charretier embourbe); ce sont les formes et les couleurs du style rabelaisien. Au reste, quelle lecture ne pouvait être utile pour le moraliste en un temps où le grave Comines lui-même mettait un apologue, l'Ours et les deux Compagnons, dans la bouche de l'empereur d'Allemagne répondant aux envoyés du roi de France?

Les fabulistes. — Le premier en date des recueils de fables qui méritent d'être mentionnés est celui de Guillaume Guéroult, les Emblèmes, 1540. Il y a quelque vivacité dans quelques-uns de ses petits récits, tels que le Coq et le Renard; le Lion, le Loup et l'Ane; le Loup, la Pemne et l'Enfant. Deux ans après parurent les Fables du très ancien Esope Phrygien, de Gilles Corrozet, poète et libraire, plus connu pour ses Antiquités, Chroniques et Singularités de Paris. Ce chroniqueur antiquaire apporte dans la fable quelque sécheresse; il n'y a point de comparaison possible, par exemple, entre le Cerf et les Bæufs, de Corrozet, et l’OEil du maître, de la Fontaine. Le recueil des Trois cent soixante-six Apologues d’Esope, de Guillaume Haudent (1547), est plus considérable. Détail curieux : Haudent était prêtre. On a critiqué la platitude de son style. Pourtant on trouverait chez lui plus d'un trait que la Fontaine n'a pas dédaigné, comme celui de ce chat qui « tant bien sçavoit faire la chatemite ». Sa morale est prudente, souvent à l'excès :

De cette fable il est notoire
Que par prudence il faut tenir
Du tort seulement la mémoire,
Et non rancune maintenir.

On lit encore de lui le Gland et la Citrouille, le Chêne et le Roseau, la Cigale et la Fourmi, le Loup et l'Agneau, le Renard et le Bouc, la Confession de l'Ane, du Renard et du Loup, original des Animaux malades de la peste 1. Dans cette dernière fable, le loup, le renard et l'âne, qui vont à Rome pour obtenir l'absolution de leurs péchés, se confessent l'un à l'autre chemin faisant.

Tout cela faict, le pauvre asne est venu
A confesser le cas par le menu.

Chez Haudent et chez Guéroult, qui a aussi traité ce sujet, le péché de l'àne n'est pas moins véniel que chez la Fontaine : il a mangé la paille restée dans les gros souliers de son maitre. Le loup et le renard s'indignent hypocritement :

O meurtrier et larron tout ensemble !
Tu as commis un cas, comme il nous semble,
Irrémissible et bien digne de mort.

Chez Guéroult, le trait est plus aiguisé :

O quel forfait ! ô la fauce pratique,
Ce dist le loup fin et malicieux.
Au monde n'est rien si pernicieux
Que le brigand ou ļarron domestique.
Comment ! la paille, au soulier demeurée
De son seigneur, menger å belles dents !
Et si le pied eust été là dedans ?
Sa tendre chair eust été dévorée !

Avant la Fontaine, Guéroult critique les avares :

L'avaricieux n'ha rien
Plus cher que le bien terrien,

1. L'édition Régnier (collection des Grands Écrivains) cite une trentaine au plus de fables de Corrozet. et une soixantaine de Haudent. Les fables citées de Guéroult sont très peu nombreuses.

Et a toujours son caur fiché
Là où son trésor est caché.

Citons enfin l'avocat François Haberl, qui composa des fables avec des traductions d'Horace et d'Ovide, et Philibert Hégémon, dont un recueil parut vers 1583 Hégéman n'est pas à dédaigner. Chez lui, par exemple, la fable le Pâtre et le Lion se termine par un trait plaisant: le pâtre, épouvanté de l'apparition du lion qu'il appelait de ses veux, lui fait abandon de son agneau, dont le larron se repait déjà. On nous pardonnera d'avoir insisté sur ces fabulistes du xvie siècle : la Fontaine les a connus pour la plupart et ne les a pas oubliés.

III

Les contemporains et les successeurs de la Fontaine.

Dès que la Fontaine paraît, résumant tous ses prédécesseurs et les effaçant, il semble qu'un grand vide se fasse autour de lui. Il semble même qu'on ait attendu sa venue, car de la fin du xvie siècle à 1668, date de la publication du premier recueil des Fables, aucun fabuliste ne mérite d'être cité. Quant aux contemporains de la Fontaine, lequel approche de lui? Dans son ouvrage de la Fontaine et les Fabulistes, qu'il suffirait de résumer pour écrire une bistoire complète de la fable, SaintMarc Girardin nomme Ménage et le P. Commire (mais ils n'écrivaient qu'en vers latins, et c'est du latin de Commire que la Fontaine traduit, au livre XII, le Soleil et les Grenouilles, fable politique dirigée contre la république hollandaise); Benserade (mais il réduisait les fables antiques en quatrains!); Vergier, conteur épicurien, qui mourut assassiné en 1720, et qui connut assez familièrement la Fontaine ; l'académicien Pavillon, qui écrivit, au milieu de beaucoup de poésies légères, quelques fables de son invention, trop abstraites; Sénecé, dont on n'en connaît qu'une; Fieubet (mais ce sont là plutôt des poètes de société, fabulistes par accident); Fénelon (mais ses fables, très ingénieuses, ne visent que l'éducation d'un seul prince); Eustache Lenoble, de Troyes (1643-1711). Celui-ci est à peu près le seul fabuliste véritable qu'on puisse dire contemporain de la Fontaine, et quelle distance les sépare! C'était d'ailleurs un caractère original, dont la vie fut tourmentée.

D'une famille de magistrats, il était devenu lui-même procureur général à Metz; emprisonné pour faux, il s'était évadé avec éclat, puis il avait vécu de sa plume, tantôt auteur mercenaire à la solde des libraires, tantôt pamphlétaire à la solde du roi, toujours incapable de régler sa vie, dépensant plus d'argent qu'il n'en gagnait, écrivant au jour le jour, avec une facilité prolixe. Dans ses fables comme dans ses nombreux ouvrages il porte cette verve abondante, mais qui ne sait pas se contenir et dégénère vite en diffusion. La forme en est plus didactique que celle de la Fontaine, et elles portent toujours un sous-titre qui en indique le but moral : la Flatterie, l’Emulation du luxe, l'Esclavage de la cour, la Grandeur dangereuse, etc. Telles quelles, on les préfère à celles de Furetière, l'ami de la Fontaine et de Boileau', devenu bientôt leur ennemi et qui se vantait d'avoir inventé les sujets de tous ses apologues.

C'est aussi du mérite de l'invention que s'enorgueillissait Lamotte (1672-1731), le contradicteur très courtois de Fénelon dans la querelle des anciens et des modernes, l'apologiste de la prose contre la poésie. Dans son Discours sur la fable, il ne craignait pas d'indiquer par où le génie de la Fontaine lui semblait incomplet : « La Fontaine ne s'est pas proposé le mérite de l'invention... Son esprit s'épuisait tout entier sur les ornements, qui ne sont que les inventions accessoires. » Il ne sentait pas que, comme on l'a dit, la manière a plus d'importance que la matière dans la fable telle que La Fontaine la comprend. Trop dédaigneux de la forme poétique, il ne voulait voir que le fond moral; il définissait la fable « une instruction déguisée sous l'allégorie d'une action », et conseillait au poète de chercher d'abord l'allégorie, puis l'action, puis l'expression. C'est trop de méthode, en vérité, dans un genre qui demande surtout de la légèreté et de la grâce. Aussi s'est-il montré dans la fable plus homme d'esprit que poète, comme Grécourt, conteur licencieux plus que fabuliste, comme Voltaire lui-même, l'auteur trop épigrammatique du Loup moraliste, du Lion et le Marseillais, et dans la correspondance de qui l'on trouverait plus d'une vérité exprimée sous la forme de l'apologue.

Si l'on ne regardait qu'au nombre, on aurait lieu d'être sur

1. On ne parlera pas ici de Boileau, quoique, lui aussi, il ait été fabuliste à ses heures, et l'on réservera pour l'étude qui le concerne la question, peut-être insoluble, de l'oubli de la fable dans l’Art poétique.

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