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Vincennes, il avait tenu son rôle dans le ballet de la Noce de village ? ; il se préparait à danser, le 13 février 1664, le ballet des Amours déguisés, dont le prologue, composé par le président de Périgny, serait joué par les acteurs de l'Hôtel. Il voulut sans doute faire aussi sa part à la troupe du Palais-Royal. D'ailleurs il devait se souvenir de ce genre nouveau de la comédie-ballet que Molière avait inauguré dans Les Fâcheux et qu'il avait promis de perfectionner encore, pour peu qu'on lui en donnât l'occasion 2. Il lui demanda donc une comédie-ballet; et sans doute la demandat-il un peu tard; car Loret écrit : « Cette pièce assez singulière Est un in-promptu de Molière 3. » La première représentation eut lieu le mardi 29 janvier, au Louvre, « dans l'appartement bas de la reine-mère 4. »

Nous sommes sur une place publique, devant la maison de Sganarelle 5.

Sganarelle sort de chez lui pour aller chez le seigneur Géronimo. Il se heurte justement à lui et il en est enchanté, car il a un conseil important à lui demander. Il lui fait solennellement jurer une sincérité entière. Cette promesse obtenue, il s'explique : fera-t-il bien de se marier? Avant de répondre, Géronimo lui demande son âge. Sganarelle ne s'en souvient plus; mais les calculs de Géronimo ont vite établi qu'il a de cinquante-deux à cinquantetrois ans; d'où Géronimo conclut qu'il serait ridicule à lui de se marier à cet åge. Sganarelle prend fort mal l'avis : il est résolu à se marier; il aime une fille; il l'a demandée à son père; le mariage doit avoir lieu le soir même; déjà il jouit par avance de son bonheur et se voit entouré d'une demi-douzaine de petits Sganarelles. Alors Géronimo change de ton : il se trompait; que Sganarelle se marie donc; il lui en donne le conseil. Sganarelle, ravi, le remercie et lui nomme sa fiancée : la jeune Dorimène. Géronimo s'exclame: Dorimène, si galante et si bien parée? la fille du seigneur Alcantor? la seur d'un certain Alcidas qui se mêle de porter l'épée? Il promet d'aller en masque aux noces et s'en va répétant : « Le beau mariage! » Sganarelle constate avec plaisir que son mariage sera heureux : tous ceux à qui il en parle en ont de la joie. — Il aperçoit Dorimène qui va aux emplettes et se précipite vers elle. Il lui débite des galanteries et se félicite de leur prochaine union. Dorimène s'en félicite

1. Loret, Ibid., 6 octobre 1663. 2. Cf. Préface des Fâcheux.

3. Loret, Muse historique, 2 février 1664. L'édition des Grands écrivains note ici (IV, 5, note 1) : « On voit que Loret arrive enfin à écrire correctement le nom de celui qu'il a appelé si longtemps Molier. » Mais il y a longtemps que Loret écrit Molière, comme ici.

4. La Grange, Registre, 62.

5. Analyse, non point du Mariage forcé, comédie, imprimée par Molière, mais du Mariage forcé, ballet du roi, livret imprimé en 1664 chez Robert Ballard, et du Mariage forcé, comédie-ballet, imprimé en 1867 par Ludovic Celler (librairie Hachette) d'après le manuscrit d'André Danican dit Philidor l'aîné, « garde de la bibliothèque de musique » du roi.

son 1.

également: enfin elle sera libre; elle jouira à son aise de tous les plaisirs ; elle sait bien que Sganarelle ne la contraindra en rien; il comptera sur sa fidélité comme elle compte sur la sienne; et ils vivront comme deux personnes qui savent leur monde. Sganarelle reste seul, déconcerté. Il se plaint d'une pesanteur de tête. Il s'endort et il a un songe. RÉCIT. La Beauté chante l'amour. - 17€ ENTRÉE: La Jalousie, les Chagrins, les Soupçons. ---2° ENTRÉE : Quatre plaisants ou goguenards.

Géronimo réveille Sganarelle. Le dormeur veut lui conter le songe qu'il a fait, mais Géronimo n'entend rien aux songes; lui soumettre quelques scrupules qui lui sont venus touchant le mariage, mais Géronimo n'a pas le temps, et il renvoie son ami à deux philosophes, leurs voisins. Sganarelle va consulter le premier, Pancrace, l'aristotélicien. Il le trouve bouillant de colère contre un impertinent qui a dit publiquement, non la « figure », mais la « forme » d'un chapeau. Il lui faut longtemps pour le calmer; mais alors le pédant, après avoir énuméré toutes les langues dont on pourrait se servir pour cet entretien, l'étourdit de son caquet, le somme de parler sans lui laisser le temps de le faire, si bien que Sganarelle le repousse et l'enferme dans sa mai

– Il va trouver le second, Marphurius, le pyrrhonien. Il n'en obtient que des réponses dubitatives; exaspéré, il prend un båton pour le rosser; le pyrrhonien se plaint amèrement deces violences, mais Sganarelle lui renvoie ironiquement ses formules incertaines. 3o ENTRÉE: Arrivent deux Égyptiens et quatre Égyptiennes. Sganarelle veut se faire dire la bonne aventure : ils se mettent à danser en se moquant de lui. 2e RÉCIT : Il va trouver un magicien qui lui promet d'évoquer quatre démons : ils lui répondent par signes. 4e ENTRÉE : Sganarelle interroge les démons : ils lui font en dansant les cornes.

Effrayé d'un tel présage, Sganarelle veut se dégager. Il frappe à la porte d'Alcantor;il allègue de bonnes raisons pour le dégoûter de lui donner Dorimène: il est trop âgé pour convenir à une si jeune femme, il a mauvais caractère, il est affligé d'infirmités répugnantes. Alcantor s'en tient à la parole donnée, Sganarelle est obligé de déclarer tout net sa résolution de ne point se marier. Alcantor reconnaît que Sganarelle est libre et lui promet une réponse bientôt. Sganarelle se félicite d'en être si facilement quitte. Survient Alcidas. Il aborde poliment Sganarelle et poliment lui présente deux épées, en le priant poliment de choisir. Sganarelle ne veut pas se battre. Poliment et avec mille excuses, Alcidas lui donne des coups de bâton. Sganarelle promet d'épouser. - Alcidas appelle son père et lui annonce la résolution définitive de Sganarelle. Alcantor loue le ciel d'être déchargé du soin de veiller sur sa fille. -5° ENTRÉE: Un maître à danser enseigne une courante à Sganarelle, Géronimo annonce à Sganarelle que les jeunes gens de la ville ont préparé une mascarade pour honorer ses noces. 34 RÉCIT. Chanson espagnole. -6° ENTRÉE: Deux Espagnols et deux Espagnoles. - 7e ENTRÉE: Charivari grotesque. 8e ENTRÉE: Quatre galants cajolent Dorimène.

La comédie-ballet fut encore jouée et dansée au Louvre, le 31 janvier, au Palais-Royal, chez Madame, les 4 et 9 février. A partir du 15, Molière la donna sur son théâtre, « avec le ballet et

1. Voir plus loin.
2. Le roi jouait le rôle d'un Égyptien.

les ornements'. » Il n'y eut que 12 représentations; la recette des six dernières oscilla entre 200 et 500 livres. Comme les frais étaient assez lourds 2, Molière n'essaya même pas de maintenir sa pièce sur l'affiche, pour les trois soirées 3 qui lui restaient avant le relâche habituel de Pâques 4.

Le Mariage forcé fut encore donné pour la cour le 13 mai 1664; ce fut la pièce qui termina les Plaisirs de l'Ile enchantée. Ensuite, il ne fut repris que le 24 février 1668, et on le joua huit fois avec Amphitryon, mais comme une simple comédie en un acte 5, le ballet ni les ornements. Cela entraîna quelques remaniements, précisément aux endroits où Molière s'était efforcé de rattacher plus étroitement les récits et entrées du ballet à la comédie proprement dite. A la fin de l'ancien acte deux, notamment, dans la consultation des Égyptiennes, le dialogue semble avoir été développé. Et la scène du magicien avec ses chants et ses évocations de démons a été supprimée. A la place ®, Molière introduit une scène nouvelle.

sans

Un amant de Dorimène lui reproche son infidélité; mais la luronne le rassure bien vite : elle lui explique qu'elle n'aime point Sganarelle, qu'elle l'épouse pour sa seule fortune, que d'ailleurs il n'en a pas pour longtemps et qu'avant six mois, elle n'aura plus à demander au ciel l'heureux état de veuve. Quand Sganarelle, qui a tout entendu, s'avance, elle l'assure effrontément qu'elle était en train de dire du bien de lui; elle lui présente son galant, qui complimente les fiancés et proteste à Sganarelle qu'il veut se lier avec lui. La surprise et la colère réduisent Sganarelle au silence. Il ne recouvre la parole qu'après le départ des deux jeunes gens; il se félicite de pouvoir encore se dégager, et d'en être quitte pour les dépenses du mariage manqué. Il court chez Alcantor afin de reprendre sa parole.

1. Le mardi 12, il y avait eu relâche, sans doute à cause des préparatifs qu'exigeait le ballet.

2. La Grange donne (Registre, 62) une liste de dépenses, dans laquelle il est assez difficile de faire la distinction entre celles qui furent faites une fois pour toutes et celles qui se renouvelèrent à chaque représentation. En habits, il compte 330 livres, et, pour la mise en scène du ballet, 550 livres à M. de Beauchamp.

3. Il y eut relâche les vendredi 14, mardi 18, vendredi 21 et mardi 25 mars. Le 16 mars, la troupe était allée en visite, jouer l'École des Maris et l'Impromptu chez Mme de Rambouillet.

4. Le 16 février, Louis Béjart et Armande avaient tenu sur les fonts, à Saint-Eustache, Grésinde Louise, fille de Marin Prévost et d'Anne Brillart (Beffara). Le 28, c'était à Saint-Germain l'Auxerrois le baptême de Louis, premier-né de Molière. On sait déjà

(Les débuts de Molière, 249) que les parrains et marraine furent le roi et Madame, représentés par le duc de Créqui et la maréchale de Choiseul du Plessis-Praslin (Beffara).

5. C'est alors que furent changées les dates à la scène 11. 6. Philidor a inséré cette scène dans le ballet.

C'est dans cet état que Molière a publié sa comédie en 1668'. Dans l'édition de 1682, on y a inséré quelques additions encore.

Quand Sganarelle avait repoussé dans sa maison le docteur aristotélicien, et tiré la porte afin de l'empêcher de sortir, le pédant reparaissait à la fenêtre, continuait à y pérorer, jusqu'à ce que Sganarelle ramassât des pierres pour les lui lancer; puis il sortait de sa maison, y rentrant, pour en ressortir et y rentrer encore, vantant toujours sa capacité en toutes les sciences possibles.

Ce sont là des lazzis de farce. Molière les avait-il introduits dans la pièce dès 1668? Sont-ce des « traditions », puisque tradition, dans le jargon des comédiens, désigne aussi bien les jeux de scène qu'ils lèguent à leurs successeurs que ceux que leur ont légués leurs devanciers, — sont-ce des « traditions » qui auraient été inaugurées après la mort de Molière, aux reprises de 1676 et des années subséquentes? Rien ne permet de résoudre la question ?

Le Mariage forcé, malgré le médiocre succès qu'il obtint en 1664, n'est pas une pièce sans importance dans la biographie de Molière. Pour la première fois il a pu réaliser ce qu'il n'avait qu'imparfaitement tenté dans Les Fâcheux : « coudre les intermèdes au sujet » et « ne faire qu'une seule chose du ballet et de la comédie. » C'est que, cette fois, « tout a été réglé entièrement par une même tête, » la sienne. Lulli, l'auteur de la partition, Beauchamp, le metteur en scène des ballets et le conducteur de l'orchestre, lui ont été subordonnés et se sont conformés à ses instructions. Aussi l'ouvre a-t-elle une unité artistique. Il y a une action cohérente; tous les récits, toutes les entrées ont un rapport étroit avec l'intrigue, si étroit même que telle entrée (celle du magicien), nous l'avons vu, explique le revirement du personnage principal et tient lieu d'une véritable scène; les chants, les danses, la mimique, tout concourt à produire une même impression, et à développer le même thème. Nous sommes loin des ballets alors en usage, qui ont le décousu d'une « revue », et dont les différents tableaux, tant bien

1. Chez Jean Ribou, au Palais (Ribou s'était donc élevé dans la hiérarchie de sa corporation; voir Débuts de Molière, 57); privilège du 20 février, achevé d'imprimer du 9 mars.

2. L'édition des Grands Écrivains (IV, 43, note 4) et surtout l'édition Moland (V, 320) semblent considérer comme probable l'authenticité de ces additions.

Enfin, pour une reprise, ont été ajoutés des vers nouveaux que l'édition des Grands Écrivains (IX, 588-592), est tentée de regarder comme authentiques, eux aussi.

3. Préface des Facheux,

que mal ramenés à une apparence d'unité par un prologue et un épilogue, se succèdent plutôt qu'ils ne se relient l'un à l'autre ?. Les contemporains ont bien senti l'originalité de cette innovation.

Et, au lendemain de la mort de Molière, Visé l'en louait particulièrement ? :

Il a le premier 3 inventé la manière de mêler des scènes de musique et des ballets dans les comédies, et il avait trouvé par là un nouveau secret de plaire qui avait été jusqu'alors inconnu et qui a donné lieu en France à ces fameux opéras, qui font aujourd'hui tant de bruit et dont la magnificence des spectacles n'empêche pas qu'on le regrette tous les jours.

Moins incohérente que le ballet de cour, la comédie-ballet est aussi moins conventionnelle. La mythologie, si usée, s'en trouve naturellement exclue. La pastorale, si fade et si fausse, ne peut en être entièrement bannie. « Lorsqu'on a des personnages à faire parler en musique, il faut bien que, pour la vraisemblance, on donne dans la bergerie. Le chant a été de tout temps affecté aux bergers 4. » Molière, lui aussi, à l'occasion, « donne donc dans la bergerie; » mais sa justification même manque un peu d'enthousiasme, et il ne craint pas de parodier cette pastorale obligatoire 5. Enfin, l'allégorie même devient plus rare et perd sa froideur. Ici, par exemple, la Jalousie, les Chagrins, les Soupçons ne sont point des personnifications vaines; ces fantômes ont trop de réalité dans l'âme inquiète du malheureux quinquagénaire, à qui les propos de Dorimène ont fait pressentir un avenir cornu; ce sont des cauchemars qu'évoque tout naturellement son imagination troublée, et ce songe est prophétique. Les autres entrées du ballet sont tirées des faits de la pièce, ou de la vie. Il est conforme à la vraisemblance que des plaisants ou goguenards viennent railler Sganarelle, ou qu'il le rêve; conforme à la vraise nce et aux meurs du temps, qu'il consulte les diseuses de bonne aventure et les sorciers, que les jeunes gens se rassemblent en masque à ses noces,

1. Voir Maurice Pellisson, Les comédies-ballets de Molière, 44 et suivantes.

2. Conversation dans une ruelle de Paris sur Molière défunt, dans le Mercure galant, t. IV, 1673; reproduit dans Molière jugé par ses contemporains, 4.

3. Molière a bien eu quelques précurseurs (Voir Pellisson, Les comédies-ballets, ch. 11); mais il ne semble pas leur rien devoir; ceux-là n'ont pas la « manière ».

4. Bourgeois Gentilhomme, I, 11. 5. Pastorale comique.

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