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la forêt voisine. Tibére l'y attendoit ; ilrf partirent ensemble, & vinrent trouver le Héros. Le jeune homme ne manqua point de lui rappeller sa promesse \ &C Bélisaire reprit ainsi.

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CHAPITRE X.

C3n demande s'il est possible d'aimer la vertu pour elle-même. C'est peut-être le sublime instinct de quelques ames privilégiées; mais toutes les fois que l'amour de la vertu est réfléchi, il est intéressé. Ne croyez pas que cet aveu soit humiliant pour la nature: vous allez voir que l'intérêt de la vertu s'épure & s'ennoblit comme celui de l'amitié : l'un servira d'exemple à l'autre.

D'abord l'amitié n'est produite que par des vues de convenance, d'agrément & d'utilité. Insensiblement l'effet se dégage de la cause; les motifs s'évanouissent , le sentiment reste \ on y trouve un charme inconnu; on y attache par habitude la douceur de son existence: dès-lors les peines ont beau prendre la place des plaisirs que l'on attendoit ; on sacrifie à l'amitié tous les biens qu'on espéroit d'elle j & ce sentiment, conçu dans la joie, se nourrit & s'accroît au milieu des douleurs. II en est de même de la vertu (a). Pour attirer les cœurs il faut qu'elle présente l'attrait de l'agrément ou de, l'utilité: car avant de l'aimer, on s'aime ; ôc avant d'en avoir joui, on cherche en elle un autre bien. Quand Regulus, dans sa jeunesse, la vit pour la premiere fois, elle étoit triomphante & couronnée de gloire : il se passionna pour elle; & vous savez s'il l'abandonna, lorsqu'elle lui montra des fers, des tortures & des buchers.

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Commencez donc par étudier ce qui flatte le plus les vœux d'un jeune Prince. Ce sera vraisemblablement d'être libre, puissant & riche, obéi de son peuple , estimé de son siécle & honoré dans l'a

(a) Si quid in vitâ humanâ invertis potins jufiitiâ , veritate , temperantiâ 3 fortitudine... Ai ejus amplexum totis animi viribus conccndas fuadcQ, M. Antonin. Lib. j.

venir; hé bien, répondez-lui que c'est de la vertu que dépendent ces avantages \ & vous ne le tromperez pas.

Un secret que l'on cache aux Monarques superbes, 8c qu'un bon Prince est digne de sçavoir , c'est qu'il n'y a d'absolu que le pouvoir des loix, & que celui qui veut regner arbitrairement est esclave. La loi est l'accord de toutes les volontés réunies en une seule (a) : sa puissance est donc le concours de toutes les forces de l'Etat. Au lieu que la volonté d'un seul, dès qu'elle est injuste, a contre elle ces mêmes forces, qu'il faut diviser, enchaîner, détruire, ou combattre. Alors les Tyrans ont recours , tantôt à des fourbes qui en imposent aux peuples, les étonnent, les épouvantent , & leur ordonnent de fléchir; tantôt à de vils Satellites, qui vendent le sang de la Patrie , & qui vont le glaive

(a) Communis sponsio ciyitatls. Pand. L, tit. 3,

à la main, tranchant les têtes qui s'élcvent au-dessus du joug & osent réclamer les droits de la nature. De-là ces guerres domestiques, où le frere dit à son frere : Meurs , ou obéis au Tyran qui me paye pour t'égorger. Fier de regner par la force des armes, ou par les effrayans prestiges de la superstition, le Tyran s'applaudit; mais qu'il tremble , s'il cesse un moment de flatter l'orgueil, ou d'autoriser la licence de ses partisans dangereux. En le servant, ils le menacent \ 8c pour prix de l'obéissance , ils exigent l'impunité. Ainsi pour être l'oppresseur d'une partie de sa nation , il se rend l'esclave de l'autre , bas 8c lâche avec ses complices , autant qu'il est superbe & dur pour le reste de ses sujets. Qu'il se garde bien de gêner, ou de tromper dans leur attente les passions qui le secondent: il sçait combien elles sont atroces, puisqu'elles ont pour lui rompu tous les liens de la nature 8c de l'huma- nité. Les tigres que l'homme éleve pouc

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