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en marquera les limites; & en cessant d'être arbitraire, il cessera d'être odieux.

Vous savez bien , dit l'Empereur , ce qu'on oppose à vos principes? Simplifier l'impôt , ce seroit le réduire. Je l'espére , dit le Héros. Et puis, . ajouta l'Empereur, si le peuple est trop à son aise, il sera, dit-on, paresseux, arrogant, rebelle , intraitable. O juste ciel, s'écria Bélisaire! quel moyen do dégoûter le peuple du travail, que de lui en assurer les fruits! quel moyen de le rendre intraitable &c rebelle, que de le rendre plus heureux! On craint qu'il ne soit arrogant! Ah, je sçais bien qu'on veut qu'il tremble comme l'esclave sous les verges. Mais devant qui doit-il tremi>ler, s'il est sans crime & sans reproche? Sous quel pouvoir doit-il fléchir, si ce n'est sous celui des loix &:du Souverain légitime? Quel Empire sera jamais plus sûr de son obéissance, que celui qui par les bienfaits , la reconnoissance .& l'amour, s'est acquis tous les droits du pouvoir paternel? Croyez* moi , je connois le peuple : il n'est pas tel qu'on vous le peint. Ce qui l'énerve & le rebute, c'est la misére & la souffrance; ce qui l'aigrit 8c le révolte, c'est le désespoir d'acquérir sans cesse, & de ne posséder jamais. Voilà le vrai, & on le sçait bien; mais on le dissimule r os s'est fait un système que l'on tâche d'autoriser. Ce système des Grands est, que le genre humain ne vit que pour un petir - nombre d'hommes, & que le monde est fait pour eux. C'est un orgueil inconcevable , dit l'Empereur ; mais il est vrai qu'il existe dans bien des ames. Non, dit Bélisaire, il est joué: il n'a jamais été íincere. U n'y a pas un homme de bon sens, quelque élevé qu'il soit, qui, se comparant en secret avec le peuple qui le nourrit, qui le défend, qui le protége, ne soit humble au-dedans de lui-même; car il sent bien qu'il est foible, dépendant & nécessiteux. Sa hauteur n'est qu'un personnage qu'il a pris.

Çour en imposer ; mais le mal est qu'il en impose & parvient à persuader. Fasse le ciel, mon cher Tibére, que votre ami ne donne pas dans cette absurde illusion. Obtenez qu'il jette les yeux sur la société primitive : il la verra divisée en trois classes, 8c toutes les trois occupées à s'aider réciproquement, l'une à tirer du sein de la terre les choses nécessaires à la vie, l'autre à donner à ces productions la forme & les qualités relatives à leur usage 5 & la troisieme à la régie & à la défense du bien commum II n'y a dans cette institution personne d'oisif, d'inutile: le cercle des secours mutuels est rempli : chacun, selon ses facultés, y contribue assiduement : force , industrie , intelligence , lumiéres ,' talens & vertus, tout sert, tout paie le tribut ; & c'est à cet ordre si simple, si naturel, si régulier, que se réduit l'économie d'un Gouvernement équitable.

Vous voyez bien qu'il seroit insensé que l'une de ces classes méprisât ses compagnes; qu'elles sont toutes également utiles , également dépendantes \ &c qu'en supposant même qu'il y eût quelque avantage, il seroit pour le Laboureur; car si le premier besoin est de vivre , l'art qui nourrit les hommes est le premier des arts. Mais comme il est facile 8c sûr, qu'il n'expose point l'homme, 8c n'exige de lui que les facultés les plus communes; il est bon que des arts utiles, 8c qui demandent des talens, des vertus, des qualités plus rares, soient aussi plus encouragés. Ainsi les arts de premier besoin ne seront pas les plus considérés, & ils ne prétendent pas l'être. Mais autant il seroit superflu de leur attribuer des préférences vaines, autant il est injuste & inhumain d'y attacher un dur mépris.

Que votre ami, mon cher Tibére, se garde bien de ce mépris stupide; qu'il ménage, comme sa nourrice & comme celle de l'Evtt > cette partie de l'humanité si utile & si dédaignée. Il est juste que le peuple travaille pour les classes qui le secondent, 8c qu'il contribue avec elles au maintien du pouvoir qui fait leur sûreté : c'est à la terre à nourrir les hommes. Mais les premiers qu'elle doit nourrir , sont ceux qui la rendent fertile y & l'on n'a droit d'exiger d'eux que l'excédent de leurs besoins (a). S'ils n'obtenoient, par le travail le plus rude & le plus constant, qu'une existence malheureuse, ce ne seroient plus dans l'état des associés, mais des esclaves: leur condition leur deviendroit odieuse & intolérable ; ils y renonceroient, ils changeroient de classe , ou cesseroient de se reproduire, & de perpétuer la leur.

II est vrai, dit Justinien, qu'on les a mis trop à l'étroit ; mais heureusement il faut si peu de chose à cette espece d'hommes endurcis à la peine ! Leur

(a) C'étoit le principe d'Henri IY j c'est celui ie tous les bons Rois.

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