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de rien. — II est vivant. — Ah! que le ciel béniíse & prolonge ses jours. — S'il vous entendoit, il seroit bien touché des vœux que vous faites pour lui! — Et comment dit - on qu'il est à la Cour? tout puissant? adoré sans doute ? —Hélas! vous sçavez que l'envie s'attache à la prospérité. — Ah ! que l'Empereur se garde bien d'écouter les ennemis de ce grand homme. C'est le génie tutelaire & vengeur de ion Empire. — II est bien vieux ! — N'importe; il sera dans les Conseils ce qu'il étoit dans les armées; & sa sagesse, si on l'écoute, sera peut-être encore plus utile que ne l'a été sa valeur. D'où vous est-il connu , demanda Bélisaire attendri? Mettons-nous à table, dit le Villageois : ce que vous demandez nous meneroit trop loin.

Bélisaire ne douta point que son hôte ne fût quelque Officier de ses armées , qiti avoit eu à se louer de lui. Celuici , pendant le souper, lui demanda des détails sur les guerres d'Italie & d'Orient, sans lui parler de celle d'Afrique. Bélisaire , par des réponses simples, le satisfit pleinement. Buvons, lui dit son hôte vers la fin du repas, buvons à la santé de votre Général; & puisse le ciel lui faire autant de bien qu'il m'a fait de mal en sa vie. Lui! reprit Bélisaire, il vous a fait du mal! — II a fait son devoir, & je n'ai pas à m'en plaindre. Mais, mon ami, vous allez voir que j'ai dû apprendre à compatir au sort des malheureux. Puisque vous avez fait les campagnes d'Afrique, vous avez vu le Roi des Vandales, l'infortuné Gelimer , mené par Bélisaire en triomphe à Constantinople , avec sa femme & ses enfans \ c'est ce Gelimer qui vous donne l'asyle , & avec qui vous avez soupé. Vous Gelimer, s'écria Bélisaire! & l'Empereur ne vous a pas fait un état plus digne de vous ! II l'avoit promis. — il a tenu parole ; il m'a offert des dignités (a);

"(a) Celle de Patrice.

mais je n'en ai pas voulu. Quand on a été Roi, & qu'on cesse de l'être, il n'y a de dédommagement que le repos & l'obscurité. — Vous Gelimer! — Oui, c'est moi-même qu'on assiégea, s'il vous en souvient, sur la montagne de Papva. J'y souffris des maux inouis (a). L'hiver, la famine, le spectacle effroyable de tout un peuple réduit au désespoir, & prêt à dévorer ses enfans & ses femmes , l'infatigable vigilance du bon Pharas, qui, en m'assiégeant, ne cessoit de me conjurer d'avoir pitié de moimême & des miens, enfin ma juste confiance en la vertu de votre Général me firent lui rendre les armes. Avec quel air simple & modeste il me reçut! Quels devoirs il me fit rendre! Quels ménagemens, quels respects il eut lui-même pour mon malheur! II y a bientôt six lustres que je vis dans cette solitude ; il ne s'est pas écoulé un jour que je n'aie fait des vœux pour lui.

(a) y id. Vrocop. de Bello Vandalìco , L. II.

Je reconnois bien là, dit Bélisaire, cette philosophie qui, sur la montagne où vous aviez tant à souffrir, vous faisoit chanter vos malheurs ; qui vous fit sourire avec dédain, en paroissant devant Bélisaire \ 8c qui, le jour de son triomphe , vous fit garder ce front inaltérable dont l'Empereur sut étonné. Mon camarade, reprit Gelimer, la force & la foiblesse d'esprit tiennent beaucoup à la maniere de voir les choses. Je ne me suis senti du courage & de la constance , que du moment que j'ai regardé tout ceci comme un jeu du sort. J'ai été le plus voluptueux des Rois de la terre; & du fond de mon Palais, où je nageois dans les délices, des bras du luxe 8c de la molesse , j'ai paste tout-à-coup dans les cavernes du Maure (a), où,couché sur la paille, je vivois d'orge grossiérement pilé & à demi cuit sous la cendre,

(a) Vandali namque omnium funt, quos sciant, mollijfîmi atqut dtlicati$mi ; omnium verò mi/errimi Marusii. Ibid.

réduit à un tel excès de misére, qu'un pain, que l'ennemi m'envoya par pitié , fut un présent inestimable. De-là je tombai dans les fers, & sus promené en triomphe. Après cela vous m'avouerez qu'il faut mourir de douleur, ou s'élever au-dessus des caprices de la fortune.

Vous avez dans votre sagesse, lui dit Bélisaire, bien des motifs de consolation \ mais je vous en promets un nouveau , avant de nous séparer.

Chacun d'eux, après cet entretien , alla se livrer au sommeil.

Gelimer, dès le point du jour, avant d'aller cultiver son jardin, vint voir si le vieillard avoit bien reposé. II le trouva debout, son bâton à la main, prêt à se remettre en voyage. Quoi, luiditil, vous ne voulez pas donner quelques jours à vos hôtes! Cela m'est impossible, répondit Bélisaire: j'ai une femme 8c une fille qui gémissent de mon absence. Adieu, ne faites point d'éclat sur ce qui n:e reste à vous dire : Ce pauvre aveu

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