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plainte du peuple Lazien, & la défense des accusés. Ce Juge suprême & terrible donna à cette grande cause tout l'appareil dont elle étoit digne. II choisit pour son Tribunal une des Collines du Caucase; & là , en présence de l'armée des Laziens, il fit trancher la tête aux meurtriers de leur Roi. Mais tout cela demande au moins quelques hommes incorruptibles j &: par malheur l'espéce en est rare , sur-tout depuis l'abaissement , l'avilissement du Sénat.

Quoi, dit Tibére , regrettez-vous ces Tyrans de la liberté, ces Esclaves de la tyrannie?

Je regrette dans le Sénat, dit le Héros, non ce qu'il a été, mais ce qu'il pouvoit être. Toute domination tend vers la tyrannie: car il est naturel à l'homme de prétendre que sa volonté fasse loi. La dureté du Sénat envers le peuple, & son inflexible hauteur a fait préférer à son regne celui d'un maître qu'on espéra de trouver plus juste &c plus doux. Ce maître , jaloux d'exercer un autorité sans partage, a fait plier l'orgueil du Sénat sous le joug ; & le Sénat saisi de crainte a été plus bas 8c plus vil que son maître n'auroit voulu: Tibére s'en plaignoit lui-même {a). Mais il est aisé de concevoir qu'en cessant d'être dangereux, le Sénat devenoit utile, qu'il donnoit à l'autorité un caractere plus imposant, & qu'établi médiateur entre le Peuple & le Souverain, il eût été le point d'appui de toutes les forces de l'Empire. Ce n'est pourtant pas sous ce point de vue que je regarde le Sénat. Je regrette en lui une pépiniere d'hommes exercés à tenir l'épée & la balance, nourris dans les conseils &c dans les combats, instruits dans l'art de gouverner & par les loix & par les armes. C'est de cet ordre de Citoyens, contenu dans de justes bornes & honoré comme il devoir l'être , qu'un

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. '(a) Tacite. Ann, L. 1,

Empereur auroit tiré ses Généraux ÔC ses Ministres, ses Préfets & ses Commandans. Aujourd'hui qu'on ait besoin. d'un homme habile, vertueux & sage j où s'est - il fait connoître? Pour essai lui donnera-t-on le sort d'un peuple à décider? Est-ce dans les Emplois obscurs de la Milice Palatine (a) qu'il se forme des Regulus, des Fabius, des Scipions? Au défaut d'une lice où les ames s'exercent, où les talens mesurent leurs forces, où le caractere s'annonce, où le génie se développe , où les lumieres & les vertus percent la foule 8c se distinguent, on a presque tout donné au hazard de la naissance, au caprice de la faveur. Ainsi s'accumulent les maux sous lesquels un Etat succombe.

Que voulez - vous, dit l'Empereur? Quand les hommes sont dégradés, quand l'espéce en est corrompue , Sc

(a) Cette Milice fictive étoit composée de la Police & de la Finance. La politique des Empe-, , rcurs y avoit réduit le Sénat.

qu'avec tout le soin possible on n'y fait que de mauvais choix, il faut bien que l'on se rebute , & qu'on se lasse de choisir.

Non, dit Bélisaire, jamais on ne doit se décourager. La corruption n'est jamais totale ; il y a par-tout des gens de bien j & s'il en manque, on en fait naître. II suffit qu'un Prince les aime, & qu'il sache les discerner. Adieu, mes amis. Ce sera demain un entretien consolant pour nous. Car il est doux de voir que pour remédier au plus mauvais état des choses , un seul homme n'a qu'à vouloir.

Bélisaire fait tout dépendre de notre foible volonté, dit Justinien à Tibére; mais est-on libre de se donner le discernement & le choix des hommes ? Et ne sçait-il pas à quel point ils se déguisent avec nous? Ce qui me confond , dit Tibére, c'est qu'il prétende que les hommes naissent tels que vous les voulez, comme si la nature vous èioxt soumise. Cependant Bélisaire est sage :les ans, le malheur Tout instruit: il mérite bien qu'on l'entende.

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