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jusqu'au fond de l'Euxin.Souvenez-vous que Romulus , qui n'avoit d'abord qu'une Légion (a ) , laissa en mourant quarante-sept mille Citoyens sous les armes; & jugez de ce que peut le Regne d'un homme, habile, actif & vigilant. L'Etat est ruiné , dit-on. Quoi , ï'Hespérie & la Sicile , l'Espagne , la Libie & l'Egypte, la Béotie & la Macédoine, & ces belles plaines d'Asie qui faisoient la richesse de Darius & d'Alexandre , font - elles devemles stériles? Elles manquent d'hommes! Ah! qu'ils y soient heureux ; ils y viendront en foule; & pour lors, mes amis, j'oserai proposer le vaste plan que je médite , & qui seul rendroit cet Empire plus puissant qu'il ne sut jamais. Quel est-il donc ce plan, demanda l'Empereur? Le voici, reprit Béliíaire.

{a) La légion n'étoit alors que de 3000 hommes de pied & de 300 hommes de cheval. Voy. Denis d'Halic. & Plutarque vie'.de Romulus.

La guerre , comme nous la faisons, excede les armées par de rrop longues marches & par des travaux excessifs. Elle donne à nos ennemis le tems de nous surprendre par des incursions soudaines, que les lignes de Vétérans & de Soldats cultivateurs, dont on a bordé nos limites , n'ont pas la force de soutenir & avant que les légions aient volé au point de l'attaque , l'épouvante, la désolation , le ravage ont fait de rapides progrès (a). Pour opposer à ces torrens une digue toujours présente , je demanderois qu'on rendît tout cet Empire militaire : ensorte que tout homme libre seroit Soldat, mais seulement pour la

(.1) Sous Auguste, les marches O J frontieres n'étoient qu'au nombre de neuf. II y avoit établi les légions à poste fixe. Mais le nombre des Provinces qu'il falloit garder s'étant accru, les légions n'y pouvoient plus suffire; & Constantin , en les retirant dans l'intérieur des Provinces , y avoit foiblement suppléé par des lignes de Vétérans.

défense du pays. Ainsi chaque Préfecture composeroit une armée , dont les Cités formeroient les cohortes, les Provinces les légions, avec des points de raliement, où le Soldat, au son de la trompette , se rangeroit sous les drapeaux.

Ces troupes auroient l'avantage d'être attachées à leur pays natal, qu'elles cultiveroient , qu'elles feroient fleurir, qu'elles peupleroient elles-mêmes. Et vous prévoyez avec quelle ardeur elle défendroient leur foyer (a).

Dans un vaste Empire, rien de plus difficile à établir que l'opinion de la cause commune. Des peuples séparés par les mers s'intéressent peu l'un & l'autre. Le midi ne prend aucune part aux dangers qui menacent le nord. Le Dalmate, l'Illyrien ne sçait pas pour

(a) La terre donne à ses Laboureurs le courage de la défendre: elle met ses fruits, comme un prix, au milieu du jeu , pour le vainqueur* Xénop. Traité du ménage.

quoi on le fait passer en Asie : il lui est égal que le Tigre coule sous nos loix, ou sous les loix du Perse. La discipline le retient, l'espoir du butin l'encourage; mais la réflexion, la fatigue, l'ennui, le premier mouvement d'impatience ou de frayeur lui fait abandonner une cause qui n'est pas la sienne. Au lieu que dans mon plan, la Patrie n'est plus un nom vague, une chimére pour le Soldat; c'est un objet présent & cher, auquel chacun est attaché par tous les nœuds de la nature.

Citoyens , pourroit-on leur dire, en les menant à l'ennemi, c'est le champ qui vous a nourris, c'est le toit qui vous a » vus naître, c'est le tombeau de vos pe»res, le berceau de vos enfans, le lit de vos femmes que vous défendez œ. Voilà des intérêts sensibles & puissans. IIs ont fait plus de Héros que l'amour même de la gloire. Jugez de leur effet sur des ames accoutumées dès l'enfance aux rigueurs de la discipline & à l'image des combats.

. Rien ne me plaît tant „ je l'avoue, que le tableau de cette jeunesse laborieuse 8c guerriere, répandue autour des drapeaux dans les Villes & les campagnes, préservée par le travail des vices de l'oisiveté, endurcie par l'habitude à des exercices pénibles, utile à l'ombre de la paix, 8c toute prête à courir aux armes au premier signal de la guerre. Parmi ces troupes * la désertion seroit un crime contre nature (a) ; tout ce qu'il y a de plus sacré au monde répondroit de leur courage & de leur fidélité. L'Etat n'en auroit pas moins ses légions Impériales, qui, comme autant de forteresses mouvantes, se porteroient d'un poste à l'autre, où le danger les appelleroit. L'esprit militaire établi, & l'émulation donnée, ce seroit à qui mériteroit le mieux de passer dans ces Corps illustres; & au lieu de ces levées faites à la hâte, que la faveur, (a) Communìs utìUtatis deTeliâìç contra naturxm eji. Cic. Off. j,

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