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crédule & violent se rend l'implacable Ministre. Qu'il n'y ait plus rien à gagner sur la terre à se débattre pour le ciel; que le zéle de la vérité ne soit plus un moyen de perdre son rival ou son ennemi, de s'élever sur leurs débris, de s'enrichir de leurs dépouilles, d'obtenir une préférence à laquelle ils pouvoient pretendre; tous les esprits se calmeront, toutes les sectes seront tranquilles.

Et la cause de Dieu sera abandonnée, dit Justinien.

Dieu n'a pas besoin de vous pour soutenir sa cause, dit Bélisaire. Est-ce en vertu de vos Edits que le soleil se leve , & que les étoiles brillent au ciel? La vérité luit de sa propre lumiére; & on n'éclaire pas les esprits avec la flamme des buchers. Dieu remet aux Princes le foin de juger les actions des hommes; mais il se réserve à lui seul le droit de juger les pensées; & la preuve que la vérité ne les a pas pris pour arbitres, c'est qu'il n'en est aucun qui soit exempt -«Terreur.

Si la liberté de penser est sans frein , dit l'Empereur , la liberté d'agir sera bientôt de même.

Point du tout, reprit Bélisaire : c'eftlà que l'homme rentre sous l'empire des loix; & plus cet empire se renfermera dans ses limites naturelles , moins il aura besoin de force pour maintenir l'ordre Sc la paix. La Justice est le point d'appui de l'autorité ; & celle-ci n'est chancelante que lorsqu'elle est hors de sa base. Comment voulez-vous accoutumer les hommes à voir un homme s'ériger en Dieu, & commander , les armes à la main , de croire ce qu'il croit, de penser comme il pense? Demandez à vos Généraux si l'on persuade à coups d'épée? Demandez-leur ce qu'a fait en Afrique la rigueur & la violence exercée sur les Vandales. J'étois en Sicile; Salomon y arriva furieux & désespéré. » Tout est » perdu en Afrique ( me dit-il ) : les » Vandales sont révoltés; Carthage est » prise, elle est au pillage; Sc dans Ces » murs & dans les campagnes on nagé « dans des flots de sang; & cela , poac » quelques rêveurs qui ne s'entendent » pas eux-mêmes, & qui jamais ne seront m d'accord. Si l'Empereur s'en mêle, s'il » donne des Edits pour des subtilij» tés où il ne comprend rien , il n'a » qu'à mettre ses Docteurs à la tête de w ses armées : pour moi j'y renonce; je » suis au désespoir «. Ainsi me parla ce brave homme. Entre nous il avoit raison. C'est bien assez des passions humaines pour troubler un si vaste Empire, sans que le fanatisme encore y vienne agiter ses flambeaux.

Et qui appaisera les troubles élevés? demanda l'Empereur. L'ennui, répondit Bélisaire , l'ennui de disputer sur ce qu'on n'entend pas , sans être écouté de personne. C'est l'attention qu'on a donnée aux nouveautés, qui a produit tant de novateurs. Qu'on n'y mette aucune importance ; bientôt la mode en paflera; & ils prendront d'autres moyens pour

devenir des personnages. Je compare tous ces gens-là à des champions dans l'arêne. S'ils étoient seuls, ils s'embrasseroient. Mais on les regarde ; ils s'égorgent.

En vérité, dit le jeune homme, ses raisons me persuaderoient. Ce qui m'en afflige , dit l'Empereur, c'est qu'il rend le zéle d'un Prince inutile à la religion.

Le ciel m'en préserve , dit Bélisaire! Je suis bien íur de lui laisser le plus infaillible moyen de la rendre chere à ses peuples : c'est de faire juger de la sainteté de sa croyance par la sainteté de ses mœurs; c'est de donner son regne pour exemple & pour gage de la vérité qui l'éclaire & qui le conduit. Rien de plus aisé, en faisant des heureux , que de faire des prosélites ; & un Monarque juste a lui seul plus d'empire sur les esprits, que tous les persécuteurs ensemble. II est plus commode sans doute de faire égorger les hommes que de les persuader; mais si les Souverains demandoiem à Dieu, Quelles armes emploierons-noug pour vous faire adorer comme vous devez l'être? 8c que Dieu daignât se faire entendre, il leur répondroit, Vos vertus.

Quand l'ame de Justinien , que cette dispute avoit émue , se fut calmée dans le silence, il se rappella les maximes^ &

. les conseils des Sectaires qui l'entouroient, leur violence , leur orgueil, leurs animosités cruelles. Quel contraste, disoit-il en lui-même ! Voilà un homme blanchi dans les combats? qui respire

- Phumanité, la modération, l'indulgen

. ce; & les Ministres d'un Dieu de paix ne m'ont jamais recommandé qu'une

. contrainte tyrannique, & qu'une inflexible rigueur! Bélisaire est pieux & juste: il aime son Dieu, il désire que tout l'adore comme lui; mais il veut que ce culte soit volontaire & libre. C'est moi qui me suis trop livré à ce zéle qui, dans mon ame, n'étoit peut-être que l'orgueil de dominer sur les esprits.

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