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demandé qu'il fût puni selon les loix; .mais ayant pour lui à la Cour tous ceux qui n'aiment pas qu'on examine de si près les choses, Bessas ne fut point poursuivi ; & il en étoit quitte pour vivre dans ses terres, au sein de l'opulence 8c de l'oisiveté.

Deux Bulgares, qu'on avoit envoyés reconnoître les lieux, vintent dire à leur Chef que dans ce Château ce n'étoient que festins & que réjouissances; qu'on n'y parloit que de l'infortune de Bélisaire ; & que Bessas avoit voulu qu'on la célébrât par une fête , comme une vengeance du ciel. Ah le lâche, s'écrierent les Bulgares ! II n'aura pas long-tems à se réjouir de ton malheur.

Bessas, au mqment de. leur arrivée, étoit à table, environné de ses complaisons \ & l'un d'eux chantant ses louanges , disoit dans ses vers, que le ciel avoit pris soin de le justifier, en condamnant son accusateur à ne voir jamais la lumière. Quel prodige plus éclatant, ajoutoit le Flatteur, & quel triomphe pour l'innocence! Le ciel est juste, disoit Beflas , & tôt ou tard les méchans íbnt punis. Il disoit vrai. A l'instant même les Bulgares , l'épée à la main , entrerent dans la cour du Château, laiflant quelques Soldats autour de Bélisaire, & pénétrent avec des cris terribles jusqu'à la salle du festin. Bessas pâlit, se trouble , s'épouvante ; & comme lui tous ses convives font frappés d'un mortel effroi. Au lieu de se mettre en défense, ils tombent à genoux, & demandent la vie. On les saisit, on les fait traîner dans le lieu où étoit Bélisaire. Beflas, à la clarté des flambeaux, voit à cheval un vieillard aveugle j il le reconnoit, il lui tend les bras, il lui crie grace & pitié. Le vieillard attendri, conjure les Bulgares de l'épargner lui & les siens. Point de grace pour les méchans, lui répondit le Chef: ce fut le signal du carnage : Bessas & ses convives furent tous égorgés. Auslitôt se faisant amener leurs valets, qui

croyoient croyoient aller au supplice, Vivez, leur dit le même, & venez nous servir, car c'est nous qui sommes vos maîtres. Alors la troupe se mit à table , & fit asseoir Bélisaire à la place de Bessas.

Bélisaire ne cessoit d'admirer les révolutions de la fortune. Mais ce qui venoit d'arriver l'aftligeoit. Compagnons, dit-il aux Bulgares, vous me donnez un chagrin mortel , en faisant couler autour de moi le sang de mes compatriotes. Bessas étoit un avare inhumain: je l'ai vu dans Rome affamer le peuple, & vendre le pain au poids de l'or, sans pitié pour les malheureux qui n'avoient pas de quoi payer leur vie. Le ciel l'a puni ; je ne le plains que d'avoir mérité son sort. Mais ce carnage, fait en mon nom, est une tache pour ma gloire. Ou faites-moi mourir, ou daignez me promettre que rien de pareil n'arrivera tant que je serai parmi vous. IIs lui promirent de se borner au soin de leur propre défense j mais le Château de Bessas fut

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pillé ; & après y avoir passé la nuit, les Bulgares, chargés de butin, se mirent en marche avec Bélisaire.

Leur Général, comblé de joie de le voir arriver dans son camp, vint au devant de lui, & le recevant dans ses bras, Viens , 'mon pere, lui dit-il, viens voir si c'est nous qui sommes les barbares. Tout t'abandonne dans ta patrie, mais tu trouveras parmi nous des amis & des vengeurs. En disant ces mots, il le conduisit par la main dans sa tente, l'in- vita à s'y reposer ', 8c ordonna qu'autour de lui tout respectât son sommeil. Le soir, après un soupé splendide, où le nom de Bélisaire sut célébré par tous les Chefs du camp barbare, le Roi s'étant enfermé avec lui, Je n'ai pas besoin, lui dit-il, de te faire sentir l'atrocité de l'injure que tu as reçue. Le crime est horrible; le châtiment doit l'être. C'est sous les ruines du trône & du Palais de votre vieux Tyran, sous les débris de s» Ville embrasée, qu'il faut l'ensevelir

avec tous ses complices. Sois mon guide, apprends-moi, magnanime vieillard, à les vaincre & à te venger. IIs ne t'ont pas ôté la lumiére de l'ame, les yeux de la sageíse \ tu sçais les moyens de les surprendre & de les forcer dans leurs murs. Reculons au - delà de mers les bornes de leur Empire ; & si dans celui que nous allons fonder, c'est peu pour toi du second rang, partage avec moi, j'y consens, tous les honneurs du rang suprême; & que le Tyran de Bisance, avant d'expirer sous nos coups, t'y voie encore une fois entrer sur un char de triomphe. Vous voulez donc , lui répondit Bélisaire, après un silence,-qu'il ait eu raison de me faire crever les yeux? II y a long-tems, Seigneur, que Bélisaire a resusé des couronnes. Carthage & l'Italie m'en ont afferufcjj'etois dan»1 l'âge de l'ambition; je me voyois déja persécuté ; je n'en restai pas moins fidéle à mon Prince & à ma patrie. Le même devoir qui me lioit, subsiste, & rien n'a

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