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l'hom me innocent & vertueux, qu'elles ménagent le coupable, & laissent le crime impuni, il faut les abjurer, il faut rompre avec elles &c rentrer dans nos premiers droits. Mon ami, reprit Bélisaire, voilà l'excuse des brigands. Un homme juste, un honnête homme gémit de voir les loix fléchir; mais il gémiroit encore plus de les voir violer avec pleine licence. Leur foiblesse est un mal, mais un mal passager; & leur destruction seroit une calamité durable. Tu veux effrayer les médians; & ru vas leur donner l'exemple ! Ah ! bon jeune homme , veux-ru rendre odieux le noble sentiment que j'ai pu t'inspirer? Feras-tu détester cette pitié si tendre? Au nom de la vertu, que tu chéris, je te conjure de ne pas la déshonorer. Qu'il ne soit pas dit que son zéle ait armé & conduit la main d'un furieux.

Si c'étoit moi, dit le Soldat, qu'on eût traité si cruellement , jô me sentirois peut-être le courage de le souffrir} mais un grand homme ! Mais Bélisaire!

Non je ne puis le pardonner. Je le pardonne bien, moi, dit le Héros. Quel autre intérêt que le mien peut t'animer à ma vengeance ? Et si j'y renonce, estce à toi d'aller plus loin que je ne veux? Apprends que si j'avois voulu laver dans le sang mon injure, des peuples se seroient armés pour servir mon ressentiment. J'obéis à ma destinée ; imite moi: ne crois pas sçavoir mieux que Bélisaire ce qui est honnête & légitime j & si tu te sens le courage de braver la mort, garde cette vertu pour servir au besoin ton Prince & ton pays.

A ces mots, l'ardeur du jeune homme tomba comme étouffée par l'étonnement & l'admiration. Pardonnez-moi, lui dit-il, mon Général, un emportement dont je rougis. L'excès de vos malheurs a révolté mon ame. En condamnant mon zéle, vous devez l'excuser. Je fais plus, reprit Bélisaire, je l'estime, comme l'effet d'une ame forte & généreuse. Permets

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moi de le diriger. Ta famille a besoin de toi ; je veux que tu vives pour elle. Mais c'est à tes enfans qu'il faut recommander les ennemis de Bélisaire. Nommez-les moi, dit le jeune homme avec ardeur ; je vous réponds que mes enfans les haïront dès le berceau. Mes ennemis, dit le Héros, sont les Scythes, les Huns, les Bulgares, les Esclavons, les Perses, tous les ennemis de l'Etat. Homme étonnant , s'écria le Villageois, en se prosternant à ses pieds! Adieu, mon ami, lui dit Bélisaire en l'embrassant. II y a des maux inévitables , & tout ce que peut l'homme juste, c'est de ne pas mériter les siens. Si jamais l'abus du pouvoir , l'oubli des loix, la prospérité des méchans t'irrite, pense à Bélisaire. Adieu.

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CHAPITRE V.

S A constance alloit être mise à une épreuve bien plus pénible j & il est tems de dire ce qui s'étoit passé depuis son emprisonnement.

La nuit qu'il fut enlevé, & traîné dans les fers, comme un Criminel d'Etat, l'épouvante &c la désolation se répandirent dans son Palais. Le réveil d'Antonine sa femme, & d'Eudoxe'sa fille unique , fut le tableau le plus touchant de la douleur & de l'effroi. Antonine enfin revenue de son égarement, & se rappellant les bontés dont l'honoroit l'Impératrice, se reprocha comme une foiblesse la frayeur qu'elle avoit montrée. Admise à la familiarité la plus intime de Théodore , Compagne de tous ses plaisirs, elle étoit sûre de son appui , ou plutôt elle croyoit l'être. Elle se rendit donc à son lever j 8c en présence de toute la Cour ,Madame ,lui dit-elle , en se jettant à ses genoux, si Bélisaire a eu plus d'une fois le bonnheur [de sauver l'Empire, il demande pour récompense que le crime qu'on lui impute lui soit déclaré hautement, 8c qu'on oblige ses ennemis à l'accuser en face, au Tribunal de l'Empereur. La liberté de les confondre est la seule grace qui soit digne de lui. Théodore lui fit signe de se lever , & lui répondit avec un front de glace: Si Bélisaire est innocent , iln'a rien à craindre ; s'il est coupable, il connoit assez la clémence de son Maître, pour sçavoit comment le fléchir. Allez, Madame ; je n'oublierai point que vous avez eu part à mes bontés. Ce froid accueil, ce congé brusque avoit accablé Antonine. Pâle & tremblante elle s'éloigna, sans que personne osât lever les yeux sur elle ; & Barsamès, qu'elle rencontra, pafloit luimême sans la voir, si elle ne l'eut abordé. C'étoit l'Intendant des Finances, le favori de Théodore. Antonine le supplia

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