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de vouloir bien lui dire quel étoit le crime dont on accusoit Bélisaire. Moi, Madame, lui dit-il? Je ne sçais rien, je ne puis rien, je ne me mêle de rien , que de mon devoir. Si chacun en faisoit autant, tout le monde seroit tranquille. Ah! le complot est formé, dit-elle , & Bélisaire est perdu. Plus loin elle rencontra un homme qui lui devoit sa fortune , & qui la veille lui étoit tout dévoué. Elle veut lui parler j mais sans daigner l'entendre, Je sçais vos malheurs lui dit-il, & j'en suis désolé ; mais pardon: j'ai une grace à solliciter j je n'ai pas un moment à perdre. Adieu Madame , personne au monde ne vous est plus attaché que moi. Elle alla retrouver sa fille j & une heure après on lui annonça qu'il falloit sortir de la Ville, & se rendre à ce vieux Château qui fut marqué pour leur exil.

La vue de ce Château solitaire 8c ruiné , où Antonine se voyoit comme ensevelie, acheva de la désoler. Elle y tomba malade en arrivant ; & lame senfible d'Eudoxe fut déchirée entre un pere accusé, détenu dans les fers, livré en proie à ses ennemis, & une mere dont la vie, empoisonnée par le chagrin, n'annonçoit plus qu'une mort lente. Les jours, les plus beaux jours de cette aimable fille étoient remplis par les tendres soins qu'elle rendoit à sa mere; ses nuits se passoient dans les larmes; & les momens que la nature en déroboit à la douleur, pour les donner au sommeil, étoient troublés par d'effroyables songes. L'image de son pere au fond d'un cachot, courbé sous le poids de ses fers, la poursuivoit sans cesse ; & les funestes pressentimens de sa mere redoubloient encore sa frayeur.

La connoissance profonde & terrible qu'Antonine avoit de la Cour , lui faisoit voir la haine & la rage déchaînées contre son époux. Quel triomphe, disoit-elle , pour tous ces lâches envieux, que j depuis tant d'années, le bonheur

d'un d'un homme vertueux humilie 5c tourmente , quel triomphe pour eux de le voir accablé ! Je me peins le sourire de la malignité , l'air mystérieux de la calomnie , qui feint de ne pas dire tout ce qu'elle íçait, & semble vouloir ménager l'insortuné qu'elle assassine. Ces vils flatteurs , ces complaisans si bas, je les vois tous, je les entends insulter à notre ruine. O ma fille! dans ton malheur tu as du moins la consolation de n'avoir point de reproche à te faire ; & moi, j'ai à rougir de mon bonheur passé, plus que de mes calamités présentes. Les sages leçons de ton pere m'importunoient : il avoit beau me recommander de fuir les piéges de la Cour , de mettre ma gloire & ma dignité dans des mœurs simples Sc modestes, de chercher la paix & le bonheur dans l'intérieur de ma maison , 8c de renoncer à un esclavage dont la honte seroit le prix ; j'appellois humeur sa triste prévoyance, je m'en plaignois à ses ennemis. Quel égarement! quel

C

affreux retour! C'est un coup de foudre qui m'éclaire \ je ne vois l'abîme qu'en y tombant. Si tu sçavois, ma fille, avec quelle froideur l'Impératrice m'a renvoyée , elle à qui mon ame étoit aíservie, elle dont les fantaisies étoient mes seules volontés! Et cette Cour, qui la veille me sourioit d'un air si complaisant !.... Ames cruelles & perfides!

Aucun, dès qu'on m'a vu sortir, les yeux baissés & pleins de larmes, aucun n'a daigné m'aborder. Le malheur est pour eux comme une peste, qui les fait reculer d'effroi.

Telles étoient les réflexions de cette femme, que sa chute, en la détrompant de la Cour, n'en avoit pas détachée , & qui aimoit encore ce qu'elle méprisoit.

Un an écoulérien ne transpiroit du procès de Bélisaire. On avoit découvert une conspiration ; on l'accusoit de l'avoir tramée ; & la voix de ses ennemis , qu'on appelloit la voix publique , le chargeoit de cet attentat. Les Chefs obstinés au silence, avoient péri dans les supplices, sans nommer l'auteur du complot \ c'étoit la seule présomption que l'on eût contre Bélisaire: aussi, manque de1.' preuve , le laiflbit-on languir ; & l'on espéroit que sa mort dispenseroit de le convaincre.Cependant ceux de ses vieux Soldats qui étoient répandus parmi le peuple, redemandoient leur Général, 8c répondoient de son innocence. IIs souleverent la multitude , & menacerent; de forcer les prisons, s'il n'étoit mis en liberté. Ce soulevement irrita l'Empe- reur ; & Théodore ayant saisi l'instant où la colére le rendoit injuste, Hé bien, dit-elle, qu'on le leur rende , mais hors d'état de les commander. Ce Conseil affreux prévalut: ce fut l'arrêt de Bélisaire.

Dès que le peuple le vit sortir de ía prison, les yeux crevés, ce ne fut qu'un cri de douleur & de rage. Mais Bélisaire l'appaisa. M.es enfans, leur dit-il, l'Env

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