Images de page
PDF
ePub

-grande ame. L'envie, la vanité, J'or- gueil, tout cela est petit & lâche. C'est peu même de ne pas prétendre à ce que vous ne méritez pas; il faut sçavoir renoncer d'avance à ce que vous méritez; il faut supposer votre Souverain sujet à se tromper, car il est homme , regarder comme très-poffible que votre Patrie & votre siécle vous jugent aussi mal que lui, &c que l'avenir ne soit pas plus juste. Alors il faut vous consulter, & vous demander à vous-même : Si j'étois réduit au sort de Bélisaire, m'en consolerois-je avec mon innocence, & le souvenir d'avoir fait mon devoir? Si vous n'avez pas cette résolution bien décidée & bien affermie, vivez obscur: vous n'avez pas de quoi soutenir votre nom.

Ah! c'est trop exiger des hommes, reprit Justinien avec un profond soupir; & votre exemple est effrayant. II est effrayant au premier coup d'oeil, dit le vieillard, mais beaucoup moins quand on y pense. Car enfin supposons que la guerre, la maladie, ou la vieillesse m'eût privé de la vue j ce seroit un accident tout naturel, dont vous ne seriez point frappé. Hé quoi, les vices de l'humanité ne sont-ils pas dans l'ordre des choses comme la peste qui a désolé l'Empire? Qu'importe l'instrument que la nature emploie à nous détruire? La colere d'un Empereur, la fléche d'un ennemi, un grain de sable, tout est égal (a). En s'exposant sur la scene du monde, il faut s'attendre à ses révolutions. Vousmême , en destinant votre fils au métier des armes, n'avez-vous pas prévu pour lui mille événemens périlleux? Hé bien comptez - y les assauts de l'envie, les embuches de la trahison, les traits de l'imposture & de la calomnie j & si votre fils arrive à mon âge sans y avoir succombé, vous trouverez qu'il a eu du

(a) Democritum pediculi, Socratem aliad pe~ (ticuíorum genus, nequijftmi bipedes ìntertmerunt. Quorfum htc? ingrejsus es vitam; navìgafii;veSus ft ; iisctde. M. Antonin, Ipiper. ,De se ipso, L, j, tonheur. Tout est compensé dans ía vie. Vous ne me voyez qu'aveugle & pauvre , & retiré dans une masure; mais rappellez-vous trente ans de victoires & de prospérités , & vous souhaiterez à votre fils le destin de Bélisaire. Allons, mon voisin, un peu de fermeté: vous avez les allarmes d'un pere 5 mais je me flatte que votre fils me fait encore l'honneur de me porter envie. Aísurément, s'écria Tibére ! Mais c'est bien moins à vos prospérités, dit l'Empereur, qu'il doit porter envie, qu'à ce courage avec lequel vous soutenez l'adversité. Du courage , il en faut sans doute, dit Bélisaiïe; &c il ne suffit pas d'avoir celai d'affronter la mort: c'est la bravoure d'un Soldat. Le courage d'un Chef consiste à s'élever au-dessus de tous les événemens. Sçavez-vous quel est pour moi le plus courageux des hommes? Celui qui persiste à faire son devoir, même aux périls aux dépens de sa gloire ; ce sage & ferme Fabius j qui laisse parler avec mépris de

sa lenteur, & ne change point de conduite ; & non ce foible & vain Po m-pée , qui aime mieux hazarder le sort de Rome & de l'univers, que d'essuyer une raillerie. Dans mes premieres campagnes contre les Perses , les mauvais propos des étourdis de mon armée me firent donner une bataille, que je ne devois ni ne voulois risquer. Je la perdis. Je ne me le pardonnerai jamais. Celui qui fait dépendre sa conduite de l'opinion, n'est pmais sûr de lui-même. Et où en serions-nous , fi , pour erre honnêtes gens, il falloit attendre un siécle impartial 8c un Prince infaillible? Allez donc ferme devant vous. La calomnie & l'ingratitude vous attendent peut-être au bout de la carriére j mais la gloire y est avec elles \ & si elle n'y est pas, la vertu la vaut bien : n'ayez pas peur que celle-ci vous manque: dans le sein même de la misére & de l'humiliation, elle vous suivra j eh, mon ami ! si vous sçaviez combien un sourire de la vertu est plus tou-> chant que toutes les caresses de la fortune!

Vous me pénétrez , dit Justinien attendri 8c confondu. Que mon fils est heureux de pouvoir de bonne heure recueillir ces hautes leçons ! Ah, pourquoi cette école n'est-elle pas celle des Souverains! Laissons les Souverains , dit Bélisaire ; ils sont plus à plaindre que nous. Ils ne sont à plaindre, dit Justi-1 nien , que parce qu'ils n'ont point d'amis , ou qu'ils n'en ont pas d'assez éclairés , d'assez courageux pour leur servir de guides. Mon fils est né pour vivre à la Cour: peut-être un jour admis dans les Conseils, ou dans l'intimité du Prince , aura-t-il lieu de faire usage de vos leçons pour le bonheur du monde. Ne dédaignez pas d'aggrandir son ame, en l'élevant à la connoissance de l'art sublime de regner. Instruisez-le, comme vous voudriez que fût instruit l'ami d'un Monarque. Justinien va descendre au tombeau j mais son successeur plus heu

« PrécédentContinuer »