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& c'est vous qui venez nous donner des leçons de dévouement & de zéle ! Et qui voulez-vous donc qui vous en donne, dit Bélisaire? Les esclaves de la faveur? Ah quelle honte! Ah quel excès d'ingratitude , poursuivit Tibére! L'avenir ne le croira jamais. II est vrai, dit Bélisaire, qu'on m'a un peu surpris: je ne croyois pas être si mal traité. Mais je comptois mourir en servant l'Etat; & mort ou aveugle , cela revient au même. Quand je me suis dévoué à ma patrie, je n'ai pas excepté mes yeux. Ce qui m'est plus cher que la lumiére & que la vie, ma renommée, Sc sur-tout ma vertu, n'est pas au pouvoir de mes persécuteurs. Ce que j'ai fait peut être effacé de la mémoire de la Cour ; il ne le sera point de la mémoire des hommes; & quand il le seroit, je m'en souviens, & c'est assez.

Les Convives, pénétrés d'admiration, presserent le Héros de se mettre à table. Non, leur dit-il, à mon âge la bonne

place est le coin du feu. On voulut lui faire accepter le meilleur lit du Château \ il ne voulut que de la paille. J'ai couché plus mal quelquefois, dit - il: ayez seulement soin de cet enfant qui me conduit, & qui est plus délicat que moi.

Le lendemain Bélisaire partit, dès que le jour put éclairer son guide , 8c avant le réveil de ses hôtes , que la chasse avoit fatigués. Instruits de son départ, ils vouloient le suivre, & lui offrir un char commode, avec tous les secours dont il auroit besoin. Cela est inutile, dit le jeune Tibére ; il ne nous estime pas assez pour daigner accepter nos dons.

C'étoit sur l'ame de ce jeune homme que l'extrême vertu, dans l'extrême malheur, avoit fait le plus d'impression. Non, dit-il à l'un de ses amis, qui approchoit de l'Empereur, non jamais ce tableau, jamais les paroles de ce vieillard ne s'effaceront de mon atne. En m'humiliant il m'a fait sentir combien

1l me restoit à faire, si je voulois jamais être un homme. Ce récit vint à l'oreille de Justinien, qui voulut parler à Tibére.

Tibére, après avoir rendu fidélement ce qui s'étoit paíTé , il est impossible, ajouta-t-il, Seigneur, qu'une si grande ame ait trempé dans le complot dont on l'accuse; & j'en répondrois sur ma vie , si ma vie étoit digne d'être garant de sa vertu. Je veux le voir & l'entendre , dit Justinien , sans en être connu; & dans l'état où il est réduit cela n'est que trop facile. Depuis qu'il est sorti de sa prison, il ne peut pas être bien loin; .suivez ses traces, tâchez de l'attirer dans votre maison de campagne: je m'y rendrai secrétement. Tibére reçut cet ordre avec transport , & dès le lendemain il prit la route que Bélisaire avoit suivie.

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CHAPITRE II.

C^ependant Bélisaire s'acheminoit en mendiant, vers un vieux Château en ruine, où sa famille l'attendoit. IIavoit défendu à son conducteur de le nommer , sur la route ; mais l'air de noblesse répandu sur son visage & dans toute sa personne, fuffisoit pour intéresser. Arrivé le soir dans un Village, son guide s'arrêta à la porte d'une maison, qui, quoique simple, avoit quelque apparence.

Le Maître du logis rentroit, avec sa bêche à la main. Le port, les traits de ce vieillard fixerent son attention. II lui demanda ce qu'il étoit. Je suis un vieux Soldat, répondit Bélisaire. Un Soldat, dit le Villageois ! Et voilà votre récompense ! C'est le plus grand malheur d'un Souverain, dit Bélisaire, de ne pouvoir payer tout le sang qu'on verse pour lui. Cette réponse émut le cœur du Villageois; il offrir l'asyle au vieillard.

Je vous présente, dit-il à sa femme , un brave homme, qui soutient courageusement la plus dure épreuve de la vertu. Mon camarade, ajouta-t-il, n'ayez pas honte de l'état où vous êtes, devant une famille qui connoît le malheur. Reposez-vous : nous allons souper. En attendant , dites-moi, je vous prie, dans quelles guerres vous avez servi. J'ai fait la guerre d'Italie contre les Goths, dit Bélisaire, celle d'Asie contre les Perses, celle d'Afrique contre les Vandales & les Maures. A ces derniers mots, le Villageois

- ne put retenir un profond soupir. Ainsi,

- dit-il, vous avez fait toutes les campagnes de Bélisaire ? — Nous ne nous sommes point quittés. — L'excellent homme! Quelle égalité d'ame ! Quelle droiture! Quelle élévation ! Est-il vivant? car dans ma solitude , il y a plus de vingt-cinq ans que je n'entends parler

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