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me. Ils ont bien prévu qu'ils àuroient i craindre une foule de gens intéressés au mal ; mais ils n'ont pas douté que cette ligue , qui ne fait jamais que le petit nombre, ne fût aisément réprimée par l'imposante multitude des gens intéressés au bien, à la tète desquels seroit toujours le Prince. Et en effet avant l'épreuve , qui jamais auroit pu prévoir qu'il y auroit des Souverains assez in1seníés , pour faire divorce avec leur peuple , 8c cauíè commune avec ses ennemis? C'est un renversement si inconcevable de la nature & de la raison , qu'il faut l'avoir vu pour le croire. Pour moi, je trouve tout simple qu'on ne s'y soit pas attendu.

Mais à qui sélection d'un seul, pour dominer sur tous, a dû inspirer de la crainte, c'est à celui qu'on avoit élu. Un pere de famille qui a cinq ou six enfans à élever, à établir, à rendre heureux dans leur état, a tant de peine à dormir tranquille !que sera-ce du chef d'ilne famille qui se compte par millions?

Je m'engage , a-t-il dû se dire , à ne vivre que pour mon peuple; j'immole mon repos à sa tranquillité ; je fais vœu de ne lui donner que des loix utiles & justes, de n'avoir plus de volonté qui ne soit conforme à ces loix. Plus il me rend puissant, moins il me laisse libre. Plus il se livre à moi, plus il m'attache à lui. Je lui dois compte de mes foiblesses, de mes passions, de mes erreurs; je lui donne des droits sur tout ce que je suis \ enfin , je renonce à moi-même, dès que je consens à regner ; 8c l'homme privé s'anéantit, pour céder au Roi son ame toute entiere. Connoissez-vous de dévouement plus généreux, plus absolu? Voilà pourtant comme pensoient un Antonin, un Marc-Auréle. Je n'ai plus rien en propre, disoit l'un ; mon Palais même n'ejlpas à moi, disoit l'autre; & leurs pareils ont pensé comme eux.

La vanité du vulgaire ne voit dans te suprême rang que les petites jouissances qui la flatteraient, & qui lui font envie , des palais, une cour, des hommages , *& cette pompe qu'on a cru devoir attacher à l'autorité pour la rendre plus imposante. Mais, au milieu de tout cela, il ne reste le plus souvent que l'homme accablé de soins , & consumé d'inquiétude, victime de ses devoirs s'il les remplit fidélement, exposé au mépris s'il les néglige , & à la haine s'il les trahit, gêné, contrarié sans cefle dans le bien comme dans le mal, ayant d'un côté les soins dévorans & les veilles cruelles, de l'autre l'ennui de luimême & le dégoût de tous les biens: Yoilà qu'elle est sa condition. L'on a bien fait ce qu'on a pu pour égaler ses plaisirs à ses peines ; mais ses peines sont infinies, & ses plaisirs sont bornés au cercle étroit de ses besoins. Toute l'industrie du luxe ne peut lui donner de nouveaux sens ; & tandis que les jouissances le sollicitent de tous côtés, la nature les lui interdit, 8c sa foiblesse s'y refuse. Ainsi, tout te surperflù qui l'environne est perdu pour lui : un Palais vaste n'est qu'un vuide immense où il n'occupe jamais qu'un point; sous des rideaux de pourpre & des lambris dorés, il cherche en vain le doux sommeil dit laboureur sous le chaume ; & à sa table le Monarque s'ennuie, dès que l'homme est raísasié.

Je sens, dit Tibére, que l'homme est trop foible pour jouir de tout, quand il atout en abondance; mais n'est-ce rien; que d'avoir à choisir?

Ah, jeune homme, jeune homme » s'écria Bélisaire ! vous ne connoissez pas la maladie de la satiété. C'est la plus funeste langueur où jamais puisse tomber une ame. Et sçavez-vous quelle en est la cause? La facilité à jouir de tout , qui fait qu'on n'est ému de rien. Ou le desir n'a pas le temps de naître, ou en naissant il est étouffé par l'affluence des biens qui l'excédent. L'art s'épuise «n rasinemens pour ranimer des goûts

éteints ; mais la sensibilité de l'ame eít émouíTée \ & n'ayant plus l'aiguillon du besoin, elle ne connoît ni l'attrait ni le prix de la jouissance. Malheur à l'homme qui a tout à souhaits: l'habitude qui rend íi cruel le sentiment de la privation , réduit à l'insipidité la douceur des biens qu'on posséde.

Vous m'avouerez cependant, reprit Tibéref qu'il est pour un Prince des jouissances délicates & sensibles, que le dégoût ne suit jamais. Par exemple? demanda le vieillard. Mais, par exemple, la gloire, dit le jeune homme. —< Et laquelle? — Mais, toute espece de gloire, celle des armes en premier lieu. — Fort bien. Vous croyez donc que la victoire est un plaisir bien doux? Ah! quand on a laissé sur la poussiere des milliers d'hommes égorgés, peut-on se livrer à la joie? Je pardonne à ceux qui ont couru les dangers d'une bataille, de se réjouir d'en être échappés; mais pour un Prince né sensible, un jour qui a faic

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