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couler des flots de sang, & qui serâ verser des ruisseaux de larmes, ne sera jamais un beau jour. Je me suis promené quelquefois à travers un champ de bataille: j'aurois voulu voir à ma place un Néron j il auroit pleuré. Je sais qu'il est des Princes qui se donnent le plaisir de la guerre, comme ils se donneroient le plaisir de la chasse, & qui exposent leurs peuples comme ils lanceroient leurs chiens j mais la manie de conquérir est une espece d'avarice qui les tourmente , qui ne s'assouvit jamais. La Province qu'on vient d'envahir est voisine d'une Province qu'on n'a pas encore envahie (a) ; de proche en proche l'ambition s'irrite j tôt ou tard survient un revers qui afflige plus que tous les succès n'ont flatté j & en supposant même que tout réussisse , on va, comme Alexandre, jusques au bout du monde,

(a) O fi angulus illt Farvulus accedât t j«< nunc dtnormat agtllum!

Hor. Ser. L. i. & comme lui on revient ennuyé de l'uni- vers & de soi-même, ne sachant que faire de ces pays immenses, dont un arpent suffit pour nourrir le vainqueur, Sc une toise pour l'enterrer. J'ai vu dans ma jeunesse le tombeau de Cyrns; il étoit écrit sur la pierre: Je suis Cyrus , celui qui conquit r Empire des Perses. Homme , qui que tu fois, d'où que tu viennes , je te supplie de ne pas m envier ce peu de terre qui couvre ma pauvre cendre. ( a ) Hélas! dis-je, en détournant les yeux, c'est bien la peine d'être conquérant.

Est-ceBélisaire que j'ent ends,dit le jeune homme avec surprise! Bélisaire sçait mieux qu'un autre , dit le Héros, que l'amour de la guerre est le monstre le plus féroce que notre orgueil ait engendré. II est, reprit Tibére , une gloire plus douce, dont un Monarque peut jouir, celle qui naît de ses bienfaits , & qui lui revient en échange de la félicité publique. Ah! dit Bélisaire,

Voyez Plut. Vie d'Alex.

si en montant sur le trône on étoit sûr de faire des heureux , ce seroit sans doute un beau privilége, que de tenir dans ses mains la destinée d'un Empire, & je ne m'étonnerois pas qu'une ame généreuse immolât son repos à cette noble ambition! Mais demandez à l'auguste vieillard qui vous gouverne , s'il est aisé de la remplir. Il est poísible , dit l'Empereur, de persuader aux peuples qu'on a fait de son mieux pour adoucir leur sort, pour soulager leurs peines, & pour mériter leur amour.

Quelques bons Princes, dit Bélisaire, ont obtenu ce témoignage pendant leur vie ; & il a fait leur récompense & leur plus douce consolation. Mais à moins de quelque évenement singulier qui fasse éclater l'amour des peuples, & rende solemnel cet hommage des cœurs , quel Prince osera se flatter qu'il est sincere & unanime? Ses courtisans lui en répondent ; mais qui lui répond de ses. courtisans ? Tandis que son palais retentit de chants d'allégresse, qui l'assurei qu'au fond de ses Provinces, le vestibule d'un Proconsul & la cabane d'un laboureur ne retentissent pas de gémis- semens? Ses fêtes publiques sont des scènes jouées, ses éloges sont commandés ; il voit avant lui les plus vils des humains honorés de l'apothéose \ & tandis qu'un tyran, plongé dans la mollesse, s'enivre de l'encens de ses adulateurs, l'homme vertueux qui,sur le trône,a passé sa vie à faire au monde le peu de bien qui dépendoit de lui, meurt à la peine, sans avoir jamais sçu s'il avoit un ami sincere. J'ai le cœur navré quand je pense que Justinien va descendre au tombeau, persuadé que je l'ai trahi , 8c que je ne l'ai point aimé.

Non, s'écria l'Empereur avec transport ( & s'interrompant tout-à-coup ) non, dit-il avec moins de chaleur, un Souverain n'est pas assez malheureux pour ne jamais sçavoir si on l'aime.

Hé-bien, dit Bélisaire, il le sait ; & ce bonheur qui seroit doux, est encore mêlé d'amertume. Car, plus un Prince est aimé de ses peuples, plus leur bonheur lui devient cher ; 8c alors le bien qu'il leur fait & les maux dont il les soulage , lui semblent si peu de chose dans la masse commune des biens & des maux, qu'arrivé au terme d'une longue vie, il se demande encore, quaijt fait ? Obligé de lutter sans cesse contre le torrent des adversités , voyez quelle douleur ce doit être pour lui, de ne pouvoir jamais le vaincre, & de se sentir entraîné par le cours des évenemens. Qui méritoit mieux que MarcAuréle de voir le monde heureux sous ses loix ( a ) ? Toutes les calamités, tous les fléaux se réunirent sous son regne [b).

(a) Iste virtutum omnium , ccelestisque ingtnit txtitit , trumnisque publicis quasi àefenjor objeHus est. Aurel. Vict.

(b) Ut prope nikil, quo summis angoribus ttteri mortales soient, dici , feu cogitari queat, quoi non , illo imperante , switrit. Idem.

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