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Air de Julie.
Mais j'ai fermé porte et fenêtre;

Partout j'ai fermé les verrous.
(S'arrangeant dans un fauteuil qui est à l'extrême gauche et près de la table.)

Puisqu'il me faut obéir à mon maître,

Pour lui complaire, endormons-nous.
Si je pouvais, douce métamorphose,

Imiter tant de gens de bien,
Qui, comme moi, s'endorment n'étant rien,
Et qui s'éveillent quelque chose !...
Quelque chose...

(Il s'endort.)
SCÈNE II.

Gustave, seul.
Encore quelques heures, et elle sera perdue pour moi !...
Et je resterais demain au château ! Non ! le dessein en est
pris, j'enverrai cette lettre à mon ancien colonel, à mon ami,
et demain je partirai sans voir Cécile.

Air: Tendres échos errants dans ces vallons.
Elle a trahi ses serments et sa foi,
Et pour jamais il faut que je l'oublie.
J'avais juré de vivre sous sa loi ;
Eh bien, j'irai mourir pour ma patrie.
Patrie, honneur! pour qui j'arme mon bras,
Vous seuls au moins ne me trahirez pas.
Nouveaux serments vont bientôt m'engager,
Et si je fus quitté par une belle,
Sous les drapeaux, où je cours me ranger,
La gloire au moins me restera fidèle.
Patrie, honneur! pour qui j'arme mon bras,
Vous seuls, hélas ! ne me trahirez pas.
(Il se jette sur une chaise, à droite du spectateur.)

(On entend une ritournelle.) Ciel !... qu'entends-je !... Quel est ce bruit ?

SCÈNE III.
Gustave, Cécile. Gustave se penche sur son fauteuil pour dé-

couvrir d'où vient le bruit. Derrière lui, à droite, un des
panneaux du pavillon près du fauteuil s'ouvre tout à coup, et
l'on voit paraître Cécile en robe blanche très-simple ; elle a
les bras nus, et sur le cou un très-petit fichu élégamment bro-
; elle tient un flambeau à la main, et s'avance lentement.
Le panneau se referme de lui-même. Arrivée à la table près
de laquelle dort Baptiste, elle y pose son. flambeau.
Gustave. Qu'ai-je vu ?... Cécile !...

Cécile. J'ai cru qu'ils me poursuivaient; qu'ils voulaient encore me faire signer... Non, je ne veux plus, surtout s'il est là.

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1 C'est bien décidé.

Gustave. Qui peut causer, pendant son sommeil, l'agitation effrayante où je la vois ?

Cécile, (d'un air suppliant.) Mon père !... oui, vous avez raison... Cécile est bien malheureuse ! C'est fini... je suis mariée !... (Portant la main à sa tête comme pour sentir sa parure.) Oui, c'est moi qui suis la mariée, car les voilà tous qui viennent me complimenter. (D'un air aimable et gracieux, et comme leur répondant.) Merci, merci, mes amis; oui, des vaux pour mon bonheur !... Ils ne me regardent plus... Si j'osais pleurer.

Gustave. Grands dieux !

Cécile, (regardant autour d'elle.) Pourquoi m'a-t-on menée à ce bal ?... Un bal... Vous savez que je n'aime plus le bal ; que je ne veux plus y aller... (Traversant le théâtre, et allant à droite.) Oui, nous y voilà... (Elle salue, et s'assoit' sur la chaise qu'occupait Gustave.) Il y a tant de monde dans ce salon, et il n'y est pas! (Faisant un geste de surprise.) C'est lui! je l'ai aperçu! mais il se gardera' bien de me parler, de danser avec moi: ce n'est qu'avec mademoiselle de Fierville.

Gustave, (vivement.) Mademoiselle de Fierville!...

Cécile. Ah, mon Dieu! comme mon cæur bat! Il s'approche de nous... (Froidement, et comme pour répondre à une invitation.) Avec plaisir, monsieur... (Vivement.) Il m'a invitée ! Que va-t-il me dire, et que lui répondre ? Je suis fâchée maintenant d'avoir accepté... Je voudrais que la contredanse ne commençât jamais... Ah, mon Dieu ! je crois entendre... Oui, voilà le prélude ! (L'orchestre joue le commencement de la contredanse

que

Cécile croit entendre. Elle se lève de dessus le fauteuil, et se met en place pour danser. Elle porte la main à ses bras comme pour arranger ses gants, et présente la main comme si un cavalier la lui tenait.*)

Gustave. Ah! profitons de son erreur! (Il lui prend la main.)

Cécile. Sa main a pressé la mienne ! N'importe, soyons aussi sévère... (D'un air très-froid, et ayant l'air d'écouter.) Comment, monsieur ?... (Ayant toujours l'air d'écouter.) Cependant, ce qu'il dit là est assez raisonnable... S'il savait quel

Il est plus élégant de dire : elle s'assied. Ce verbe est irrégulier, mais quelques-uns veulent le faire régulier.

· Il se défiera, se défendra.

* Pendant tout le temps qu'est censée durer la contredanse, l'orchestre joue pianissimo, et avec des sourdines, l'air de la contredanse de Nina.

bien il me fait !... Quoi! monsieur, vous ne l'aimez pas

? Ah! j'ai bien envie de le croire... Que je vous réponde ?... Tout à l'heure... Vous voyez que c'est à moi de danser. (Elle danse toute une figure ; elle va en avant, traverse, et va à droite et à gauche, en tournant le dos au spectateur : sur la dernière reprise elle s'arrête brusquement. musique cesse : la contredanse est censée finie. Elle retourne à sa place, et fait la révérence pour remercier son cavalier. Elle s'assoit toujours sur la même chaise, arrange sa robe comme pour faire une place à côté d'elle à Gustave ; puis a l'air de lui adresser la parole, et de continuer une conversation déjà commencée.) Vous êtes heureux... et moi donc !... Combien je suis contente que nous soyons raccommodés !... Vous ne savez donc pas qu'on voulait me marier ? et bien malgré moi, encore... Mais, tenez, le voilà cet anneau que vous m'avez donné, et ce qui me faisait le plus de peine, c'est qu'il aurait fallu le quitter.

Gustave, (douloureusement.) Pauvre Cécile !

Cécile. Oui, il l'aurait bien fallu... Je vous aurais dit:
Reprenez-le; car, pour moi, je n'aurais jamais eu la force
de vous le rendre.
Gustave. Ah! malheureux que je suis !

Air: Dormez donc, mes chères amours.
Hélas ! à son dernier désir
Je saurai du moins obéir.
(Il retire l'anneau du doigt de Cécile, et le met au sien.)

Cécile.
Rien ne peut plus nous désunir.

Gustave.
Ah! que son erreur se prolonge,
Puisque mon bonheur n'est qu'un songe.

ENSEMBLE.
Dormez donc, mes seules amours,
Pour mon bonheur, dormez toujours.
Dormez donc, mes seules amours,

Dormez, dormez,
Pour mon bonheur, dormez toujours.

Cécile.
Oui, mon cœur gardera toujours
Le souvenir de nos amours;
Oui, mon cœur gardera toujours,

Toujours, toujours,

Le souvenir de nos amours. Cécile. Mon Dieu, la soirée est déjà finie ;... il faut déjà se séparer... Il me semble que je n'ai jamais tant aimé le bal. Voilà qu'on m'apporte mon châle.... Sans doute la voiture est arrivée, et mon père m'attend. (Baissant les épaules comme pour mettre un châle.) Adieu, Gustave; vous viendrez nous

N

voir demain. (Croisant ses mains sur sa poitrine comme pour tenir son châle, et faisant en même temps le geste de tenir sa pelisse.) Adieu. (Elle fait quelques pas dans le fond, rencontre le fauteuil qui est entre le paravent et le panneau par lequel elle est entrée ; elle s'assied sur le fauteuil, et s'endort paisiblement. Musique. Baptiste, qui vers la fin de la scène précédente a déjà étendu les bras et s’est frotté les yeux, les ouvre dans le moment, et se trouve en face de Cécile, qu'il prend pour le fantôme. Tremblant de crainte, il tombe sur ses genoux, sans oser regarder.)

Baptiste. Mons...ieur...eur...
Gustave. Tais-toi.

SCÈNE IV. Baptiste, étendu par terre ; Cécile, endormie sur le fauteuil ;

Gustave, entre eux ; Frédéric, en dehors, frappant à la porte. Frédéric. Gustave! Gustave! ouvre-moi.

Gustave. Grands dieux ! c'est la voix de Frédéric. (A Baptiste.) Sur ta tête, ne profère pas une seule parole, ou tu es mort.

Frédéric, (toujours en dehors.) Eh bien ! m'ouvriras-tu ?

Gustave. Oui; mais, au nom du ciel, ne fais pas de bruit. (A part.) Quel parti prendre ? que devenir ?... Elle est perdue !... Ah! ce paravent... (Il entoure avec le paravent le fauteuil de Cécile, jusqu'à la muraille, de sorte que le panneau secret se trouve enfermé dans le paravent. A Baptiste, qui est toujours couché.) Et toi, relève-toi donc, et songe à ma recommandation. (Il va ouvrir à Frédéric.)

SCÈNE V. Les Précédents ; Frédéric, en grande parure de marié. (La

porte du jardin reste ouverte, et l'on aperçoit un jardin éclairé par les premiers rayons du soleil.)

Frédéric. Eh, mon Dieu ! faut-il tant de cérémonies ? Mon ami, je ne peux pas dormir... je ne peux pas, et me voilà.

Gustave. Je t'en prie, ne parle pas si haut.
Frédéric. Et pourquoi donc ?

Gustave. C'est que cet imbécile de Baptiste est gravement indisposé.

Frédéric. Qu'est-ce qu'il a donc ? Eh mais! en effet, je lui trouve un air pâle, une physionomie renversée.

Baptiste. On l'aurait à moins.

Frédéric. On va lui envoyer le petit docteur. Mais je venais te faire part d'une idée charmante; moi, je n'en ai jamais d'autres; c'est de déjeuner tous dans ce pavillon... Eh bien ! qu'as-tu donc ? tu ne m'écoutes pas.

Gustare. Si, vraiment... au contraire, je trouve ton projet... Tu disais...

Frédéric. Que j'ai donné ordre de servir ici une tasse de thé avant le départ, et tu nous raconteras tes histoires de cette nuit, ou tu en inventeras pour faire peur à ces dames. Gustave! eh bien ! où es-tu donc ?

Gustave. Oui, mon ami, oui... je l'ai toujours pensé... Mais si nous faisions un tour de jardin. (Il veut l'emmener.)

Baptiste, (se levant vivement et retenant Frédéric par son habit.) Messieurs, je ne vous quitte pas; je ne resterais pas seul ici pour un empire.

Frédéric. Que veux-tu dire? (Regardant Gustave, qui fait à Baptiste des signes de se taire.) Eh, mais! qu’as-tu donc aussi ?... je n'avais pas remarqué d'abord ; mais je te trouve aussi changé que Baptiste. (En riant.) Est-ce que vous auriez vu le fantôme, par hasard ?

Gustave, (troublé.) Allons donc, tu veux plaisanter. (Baptiste tire Frédéric par son habit, et de la tête lui fait signe que oui, sans que son maître l'aperçoive.)

Frédéric. Parbleu ! tu es bien heureux ! et tu devrais me dire, par grâce, (regardant Baptiste,) comment il était, et de quel côté il a disparu. (Baptiste, qui tient son mouchoir à la main, lui fait signe, en le montrant, que le fantôme était blanc ; puis, élevant sa main au-dessus de sa tête, il indique qu'il était d'une grandeur démesurée, et, montrant du doigt le paravent, il lui fait entendre que c'est de ce côté qu'il a disparu.) Allons, je vois que tu es jaloux de ton fantôme, et que tu ne veux pas que tes amis en profitent. Voilà qui est mal... Mais il est impossible qu'on ne découvre pas ses traces en cherchant bien. (Il se dirige vers le paravent.)

Gustave, (l'arrêtant par le bras.) Frédéric !... au nom du ciel, daigne m'écouter !... et ne me condamne pas !... Je te jure que le hasard seul... le hasard le plus extraordinaire... le plus inconcevable... et que mon honneur... mon amitié...

Baptiste. Oui, monsieur, ne vous y risquez pas... D'ailleurs, c'est inutile: voilà les premiers rayons du soleil, il aura disparu.

Frédéric. Eh! qu'importe ? fût-ce le diable...
Gustave, (voulant le retenir.) Non; je ne le souffrirai pas !

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