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Frédéric. Qu'entends-je ?
Dormeuil, (voulant aller vers elle.) Ma fille !

Frédéric, (l'arrêtant.) Mais laissez donc, beau-père, ça de. vient au contraire fort intéressant.

Gustave, (s'avançant.) Mais, mon ami...

Frédéric, (le prenant par la main, qu'il garde dans la sienne.) Silence! te dis-je, et écoutez tous ! (Ils s'arrêtent tous dans le fond, en demi-cercle, autour du fauteuil de cile ; et dans ce moment Marie et plusieurs parents se montrent au fond, mais sans oser entrer.)

Cécile. Il est parti !... Oh! ce n'est plus là mon rêve !... Il me semblait entendre Frédéric; il me pardonnait : il sentait comme moi que je ne pouvais pas donner deux fois mon cæur... Et mon père, il nous menait à l'autel... Gustave était là, et il me semblait entendre une voix qui nous disait...

Frédéric, (qui n'a pas quitté main de Gustave, saisit celle de Cécile, et les joint ensemble, en s'écriant :) Mes enfants, je vous unis !

Cécile, (regardant autour d'elle.) Mon père !... Frédéric !... Gustave près de moi ! (Fermant les yeux, et éloignant tout le monde de la main.) Ah! ne m'éveillez pas !

Frédéric. Non, ma chère Cécile, non, ce n'est point un rêve. J'avais juré à votre père de faire votre bonheur; n'aije pas tenu mon serment ? (A M. Dormeuil.) Vous ne m'en voulez pas,' beau-père, d'avoir usurpé vos fonctions ? Vous savez que j'ai toujours eu une vocation...

Gustave. Ah! mon ami ! comment reconnaître jamais ce généreux sacrifice ?

Frédéric. Laisse donc ; comme si je ne savais pas ce que c'est qu'un mariage manqué. Et de cinq....

VAUDEVILLE.

Dormeuil.
Air du vaudeville de Gusman d'Alfarache.
Malgré nous, un destin tutélaire,
Tu le vois, nous protège en secret.
Par dépit, tu t'éloignais, ma chère,
D'un amant que ton cour adorait !
Notre fo à tous est pareille ;
Ce bonheur, que l'on désire tant,
Pour l'avoir, on se fatigue, on veille,
Et souvent le bien vient en dormant!

Gustave.
Maint seigneur que le sort favorise,
Et qui brille à nos yeux éblouis,

· Vous n'êtes pas fâché contre moi.

Celui-ci est le cinquième.

Chaque jour voit croître avec surprise,
Ses grandeurs, ainsi que ses ennuis.
Las des soins dont son rang l'embarrasse,
Un beau soir, malheureux et puissant,
Il s'endort et s'éveille sans place...
Quelquefois le bien vient en dormant.

Baptiste.
Abonnés de l'Opéra-Comique,
Abonnés du sublime Opéra,
Abonnés du Club Académique,
Abonnés de l'Opéra-Buffa,
Abonnés des Petites-Affiches,
Abonnés aux romans d'à présent,
Ah! combien vous devez être riches,
Si vraiment le bien vient en dormant !

Frédéric.
Dans ses goûts, madame est un peu vive,
Et monsieur est un grave érudit.
Pour un bal, crac! madame s'esquive,
Et monsieur va dormir dans son lit.
Madame revient fraiche et gentille,
Et monsieur voit en se réveillant,
Augmenter ses amis, sa famille,
Ah! vraiment, le bien vient en dormant !

Cécile, (ar public.)
Mon sommeil a fait mon mariage ;
J'ai déjà le droit de le bénir ;
Qu'il m'obtienne encor votre suffrage,
Et qu'ici je sois seule à dormir !
Sans crainte de blesser mon oreille,
Ah! messieurs, applaudissez souvent ;
Et si quelque bravo me réveille,
Je dirai : Le bien vient en dormant !

15*

L'INTÉRIEUR D'UN BUREAU,

OU

LA CHANSON,

COMÉDIE-VAUDEVILLE EN UN ACTE,

PAR E. SCRIBE.

PERSONNAGES.
M. DE VALCOUR, chef de division. Victor, jeune employé.
EUGÉNIE, sa fille.

BELLE-Main, vieil expéditionnaire. M. DUMONT, chef de bureau.

Deux GARÇONS DE BUREAU.
La scène se passe dans un Ministère.

Le Théâtre représente l'intérieur d'un bureau, dont le fond est

occupé par une grande tablette contenant des cartons et des dossiers. A la droite du spectateur, dans le fond, la porte d'entrée, qui est toujours ouverte, et qui laisse voir sur le mur extérieur le mot Escalier, écrit en gros caractères. A gauche une croisée.

Sur un plan plus avancé, à droite, une porte au-dessus de laquelle on lit : Première division, 3e bureau, M. Dumont, chef. Sur le même plan, à gauche, une autre porte, au-dessus de laquelle on lit : Première division. Le

cabinet du chef de division est à droite. Une grande table au fond. A gauche une table. A droite une au

tre table, garnie de tout ce qui est nécessaire à un employé de bureau : cartons, papiers, encrier, plumes, canif, grattoir. Un vieux fauteuil, près de cette table, etc. A côté, une petite manne d'osier pour mettre les vieux papiers.

SCÈNE PREMIÈRE. Victor, (devant la table à gauche et écrivant.) Personne encore au ministère ! il est à peine huit heures, et me voilà déjà à mon poste. Depuis trois jours mes créanciers s'établissent de si bon matin à ma porte, que je suis forcé d'arriver au bureau au point du jour. Cela a bien son bon côté; et si tous les employés étaient aussi exacts que moi... Il faudra que je soumette cette idée-là à son excellence. (Ecrivant.) Recette pour faire arriver les commis de bonne heure: Vous prenez deux, trois créanciers, ou même plus, vous ne les payez pas, ce qui est toujours d'une exécution facile... Ma foi, ce plan me sourit, et il faut que je l'écrive, cela me fera toujours passer le temps; c'est plus amusant que la romance que j'avais commencée. D'ailleurs, moi, je ne connais que cela, quand on est au bureau, il faut s'occuper.

Air de la Robe et les Bottes.
Est-il des maux, divine poésie,
Que tes bienfaits ne fassent oublier ?

Sans fortune dans cette vie,
Je suis par toi riche sur le papier.
O perspective aimable et séduisante!
Je suis seigneur de ce riant coteau,
Et, s'il le faut, la riine complaisante
Va, d'un seul vers, me donner un château.

SCÈNE II.

Victor; Belle-Main, le parapluie et une liasse de papier sous

le bras, culotte de nankin, bas chinés. Victor. Eh! c'est monsieur Belle-Main, notre expéditionnaire !

Belle-Main, (en entrant, accroche son chapeau à un portant.) Est-ce que je serais en retard ? (Regardant sa montre.) Non, c'est vous qui êtes en avance. Ah çà! monsieur Victor, vous avez donc été diminué ?

Victor. Pourquoi ?

Belle-Main. C'est que, comme d'ordinaire l'exactitude est en raison inverse des appointements, j'ai cru que depuis quelques jours les vôtres avaient essuyé une forte réduction.

Victor. Ce cher Belle-Main ! et vous en étiez fâché?

Belle-Main. Certainement, parce que vous êtes un brave garçon. Mais, d'un autre côté, je me disais : “C'est peutêtre là-dessus que M. le chef de division doit prendre les fonds de cette gratification que l'on me promet depuis cinq ans ;" et cela m'aidait à prendre votre chagrin en patience.

Victor. Je comprends; mais comment, vous, monsieur Belle-Main, qui avez une écriture superbe, qui êtes le plus ancien expéditionnaire de l'administration, ne demandez-vous pas quelque chose de mieux qu'une gratification ? Une place de sous-chef, par exemple: cela vous est bien dû.

Belle-Main. M'en préserve le ciel ! Tenez, jeune homme, vous voyez ce bureau et ce fauteuil : il y a aujourd'hui vingt ans que je m'y installai avec armes et bagages, je veux dire, mon canif

'La gratification est un don que l'on fait à un employé, ou à un domesa tique, quand on est content de lui.

, mes plumes, et mon parapluie ; il est là pour le dire, c'est toujours le même. Depuis ce temps, employés, sous-chess, chefs et ministres, combien j'en ai vu entrer et sortir; combien cette main a copié de lettres de diminutions, suppressions et réformes définitives; tout a été changé, ou renversé, tout, excepté mon fauteuil, qui, malgré ses oscillations continuelles, est encore sur ses pieds, comme moi sur les miens. Il est toujours là, scellé dans le parquet, stationnaire, immobile, et je fais comme lui; je n'avance pas, mais je reste en place, c'est toujours ça.'

Victor. Et jamais, malgré votre talent, vous n'avez été inquiété ? Belle-Main. Jamais.

Air de Marianne.
Loin d'imiter maint camarade,
Qui voudrait être protégé,
Je tremble de monter en grade,
Voilà toute la peur que j'ai.

Coininis hier,
L'un est tout fier

Du nouveau bref
Qui le nomme sous-chef.
Le lendemain,
Revers soudain

Qu'il eûnt brave
Sans ce poste élevé.
Aussi je me dis, et pour cause,
Lorsque je vois les temps si durs,
Ne soyons rien, pour être sûrs

De rester quelque chose. Par bonheur, il y a tant de gens qui pensent à eux qu'on ne pense jamais à moi.

Victor. Et vous trouvez qu'une gratification n'offre pas les mêmes inconvénients ?

Belle-Main. Sans doute: ce n'est pas un fixe, c'est acci. dentel, c'est de la main à la main, et puis je n'en abuse pas ; voilà cinq ans que l'on me remet toujours au prochain conseil d'administration ; le conseil s'assemble, la bonne volonté s'arrête, le rapport reste en chemin, la gratification languit, et cette pauvre mademoiselle Charlotte, ma future, fait comme la gratification.

Victor. Comment! Belle-Main, il serait possible! vous êtes amoureux ?

Belle-Main. Oui, monsieur, quand je ne suis pas au bureau s'entend, c'est-à-dire, depuis quatre heures du soir, jus

"C'est toujours satisfaisant.

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