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qu'à... et les dimanches et fêtes. Vous saurez que j'ai cinquante-deux ans, et mademoiselle Charlotte trente-six; mais quand on se marie, il y a toujours des frais extraordinaires, des frais d'installation, et si on prenait cela sur les appointements de l'année, on ne s'y retrouverait plus. Aussi voilà cinq ans que nous attendons cette gratification.

Victor. Comment ! mon cher Belle-Main, vous n'avez pas autre chose à offrir à mademoiselle Charlotte ?

Belle-Main. Que voulez-vous ? en ma qualité d'expéditionnaire, je lui offre ma main, c'est tout ce que j'ai de mieux.

Victor. Eh bien, mon cher! priez le ciel que je réussisse, que j'épouse celle que j'aime, et vous verrez comme je vous pousserai.

Belle-Main, (vivement.) Non pas.

Victor, (montrant son fauteuil.) Sur place, une gratification tous les ans; je marie mademoiselle Charlotte, et je suis le parrain du premier enfant.

Belle-Main. Un instant, un instant; comme vous y allez !

Victor. Vous avez raison, car je ne suis guère plus avancé que vous ; ce n'est pas avec cent louis de traitement, (à part,) et mille écus de dettes, (haut,) qu'on peut demander en mariage une jeune personne charmante, la fille d'un homme en place, vingt mille livres de rente, Belle-Main. Peut-être.

Air de Préville et Taconnet.
Monsieur le chef vous trouve du mérite ;
Il vous salue, et d'un air amical,
Å ses concerts souvent il vous invite,

Et chez lui vous allez au bal;
Pour avancer c'est là le principal.
Trop heureux les commis ingambes !
Ah ! dans la place où je me vois,
J'aurais déjà fait mon chemin, je crois,
Si le destin avait mis dans mes jambes

L'agilité qu'il plaça dans ines doigts. Cela me fait penser que j'ai là à vous un tas de minutes à expédier; ces papiers que vous m'avez donnés hier...

Victor. C'est bien, c'est bien, je ne vous parle plus. (BelleMain va à son bureau, met à chacun de ses bras de petites manches de toile, prend ses plumes, et se dispose à écrire.) Au fait, ce cher Belle-Main a raison, je ne vois pas pourquoi je n'aspirerais pas à la main d'Eugénie. Son père est notre chef de division ; mais il me reçoit avec plaisir; je lui ai même lu quelquefois des vers auxquels il n'entend rien, mais qu'il me fait l'honneur de corriger, parce que, comme tant

On ne pourrait pas joindre les deux bouts, il y aurait du mécompte.

d'autres, il est connaisseur. Par exemple, je ne lui ai pas montré ma dernière chanson, et je ne la montrerai à personne; c'est pour moi. (Il fouille dans sa poche.) Où l'ai-je donc mise ? (Il cherche encore.) Il me semble que le dernier couplet est un peu fort; car, après tout, le ministre peut avoir été trompé comme un autre. (Il cherche dans ses poches.). Il me semble que je l'avais sur moi; non, je me rappelle très-bien maintenant que j'ai laissé ma chanson dans une feuille de papier à la Tellière. Ce sera comme l'autre jour; cet état de mes dettes que j'avais fourré dans une situation de la caisse. (Feuilletant plusieurs papiers.) Ah! (avec joie,) j'y suis; ces rapports que j'ai portés tout à l'heure au secrétariat...

Air: Vers le temple de l'hymen.
C'est là que sont mes couplets,
Ou du moins je le soupçonne ;
Il n'a dû venir personne:
Courons et reprenons-les.
Sans cela mauvaise affaire ;
Et le ministre en colère
Pourrait bien, d'un ton sévère,
Me dire, en me supprimant:
“ Monsieur, ne vous en déplaise,
Vous chantiez, j'en suis fort aise ;
Eh bien, sautez maintenant."

(Il sort en courant.)

SCÈNE III. Belle-Main, (seul.) Eh bien! eh bien ! où va-t-il donc ? il laisse là son travail ; ces jeunes gens ont une tête. Hein! j'entends un équipage. (Il se lève, et va regarder par la fenêtre.). C'est sans doute celui du chef de division ; oui, et en même temps le cabriolet du chef de bureau.

C'est singulier, dans cette administration (montrant son parapluie) nous avons presque tous voiture; aussi, comme cela marche ! (Regardant par la porte qui est en face de la croisée.) Eh mais ! c'est M. de Valcour et sa fille. La fille du chef de division ici ! dans les bureaux ! Il faut qu'il y ait aujourd'hui de l'extraordinaire. (Il retourne à son bureau.)

SCÈNE IV. Belle-Main, à son bureau ; De Valcour, suivi d'un garçon de

bureau qui tient son portefeuille et des papiers ; Eugénie.

De Valcour. Oui, ma chère Eugénie, la femme de son excellence désire te voir ce matin, et il est convenable que je t'y conduise moi-même. Elle a été ravie du goût exquis avec lequel tu as chanté cette romance, au concert où elle

t'a rencontrée. Le fait est que tu l'as phrasée comme un ange.

Eugénie. Le sujet servait un peu mes efforts.

De Valcour. C'est clair; tu es la jeune personne malheureuse, M. Victor le troubadour adoré, et moi le père barbare qui contrarie ton inclination.

Eugénie. Est-ce juste, aussi ! Vous le recevez, vous lui faites accueil ; il conçoit des espérances, et maintenant...

De Valcour.

Air du vaudeville du Jaloux malade.

Tiens, Victor a trop de jeuness

Eugénie.
'Tant mieux, il pourra parvenir.

De Valcour.
Il n'a pas l'ombre de richesse.

Eugénie.
Tant mieux, il pourra s'enrichir.

De Valcour.
I est léger, plein d'imprudence;
Lorsqu'il travaille, c'est, je croi,
À tout autre chose qu'il pense.

Eugénie.

Ah! tant mieux; c'est qu'il pense à moi. Enfin tout le monde convient que Victor est d'une excel. lente famille, qu'il a de l'esprit ; et vous, à qui l'on en accorde beaucoup...

De Valcour, (la caressant.) Tu crois que j'ai beaucoup d'esprit ?

Eugénie. Je l'entends dire à toutes les personnes qui viennent diner chez nous.

De Valcour. Du goût, un peu de littérature, le tort d'avoir fait quelques vers qui ne sont pas mal tournés, voilà ce qui m’a valu cette réputation ; mais il ne faut pas parler ainsi, ma chère enfant, cela peut nuire un chef de division.

Eugénie. Je ne vois pas que ce puisse jamais être un tort que d'être spirituel.

De Valcour. Si vraiment, c'en est un en administration. Ainsi, une fois pour toutes, en petit comité, je veux bien convenir que j'ai de l'esprit, mais ici je n'avoue que du talent. Au surplus, je prendrai sur la conduite de Victor des informations certaines ; car on prétend qu'il est très-léger, trèsétourdi, et peu assidu. (Apercevant Belle-Main.) Et tiens, nous ne pourrions pas mieux nous adresser; c'est un ancien

expéditionnaire de ce bureau, sans haine, sans envie, M. Belle-Main. (Allant à lui.) Bonjour, mon cher Belle-Main; voici des lettres à expédier pour aujourd'hui.

Belle-Main, (quittant son fauteuil et allant recevoir les lettres des mains de De Valcour.) Ce sera fait, monsieur, si on ne vient pas me bousculer comme à l'ordinaire.

De Valcour. Un moment; je voulais vous demander quel. ques détails sur le compte de M. Victor; je vois qu'il n'est pas encore venu.

Belle-Main. Si vraiment, il l'était avant moi; vous voyez son chapeau.

Air de Préville.
Depuis trois jours son ardeur est extrême,

C'est le modèle des commis;
Il est encor plus exact que moi-même,
Et vous savez pourtant si je le suis :

De la plus humble des demeures,
Fort ponctuel à m'exiler,
Vers mon bureau quand on me voit aller,
Chaque bourgeois se dit: voilà neuf heures,

Et prend sa montre afin de la régler.
De Valcour. Et Victor est de même ?

Belle-Main. Pire encore ; je crois qu'il passe les nuits au bureau.

Eugénie, (à De Valcour.) Vous l'entendez. (A Belle-Main.) Ah! mon Dieu, monsieur! que vous avez l'air d'un bien bon commis, et que mon père avait raison de dire que vous étiez un honnête homme!

Belle-Main. Comment! M. le chef de division a daigné vous dire officiellement ?

Eugénie, (à Belle-Main, avec timidité.) Monsieur, nous donnons ce soir un bal dont je fais des honneurs;' si j'osais vous prier...

De Valcour, (bas, à sa fille.) A ujourd'hui; y pensez-vous ?
Belle-Main. Me prier, mademoiselle, de quoi ?
Eugénie. De venir demain passer la soirée.

De Valcour. Oui, sans façon, nous n'aurons personne; j'ai, d'ailleurs, plusieurs lettres d'invitation, que je vous prierai de m'écrire comme les dernières, vous savez ?

Belle-Main. Je vous demande pardon, mais je ne me rappelle pas,

De Valcour. Cependant vous les aviez copiées ?
Belle-Main. Oui, monsieur; mais je ne les ai pas lues.

De Valcour. Adieu, mon cher Belle-Main ; si vous voyez M. Dumont, le chef de bureau, priez-le de m'attendre ici, je

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Faire les honneurs, recevoir poliment les convives, les invités.

lui parlerai en sortant du cabinet du ministre. (A sa fille.) Viens, ma chère Eugénie. (Il entre dans l'appartement à gauche.)

Eugénie, (à Belle-Main.) Adieu, monsieur, à demain.

Belle-Main. Certainement, mademoiselle. (A part.) Si je pouvais lui glisser quelques phrases de galanterie administrative. (Haut et saluant Eugénie.) Mademoiselle, agréez l'assurance des sentiments respectueux (en ce moment, Eugénie, qui est près de la porte de l'appartement son père est entré, entre aussi avant que Belle-Main ait fini sa phrase) avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant... (levant les yeux, et s'apercevant qu'Eugénie est entrée,) et cætera ; elle n'a pas entendu la fin, mais c'est égal.

SCÈNE V. Belle-Main, (seul.) Quel bonheur ! aller passer demain la soirée chez le chef de division ; depuis vingt ans, je n'ai jamais été aussi fort en faveur, et voilà une belle occasion pour toucher deux mots' de ma gratification ; je crois maintenant que je l'aurai, et quand je pense à cela... Attaquons toujours cette pyramide de paperasses... (Il prend une plume, qu'il taille et qu'il apprête tout en parlant.) Un avantage de mon état, c'est que tout en écrivant on peut faire de petits châteaux en Espagne ; je rêve, et la plume va toujours ; je m'amuse à dépenser la gratification que j'espère ; je me promets la redingote de Louviers, le pantalon pareil ; et je marchande déjà pour mademoiselle Charlotte la robe de mérinos.

Air de Lantara.
Sans aspirer à la corbeille,3
Vers le schall j'ose me lancer ;
J'achète la boucle d'oreille,
Et quand je viens de tout dépenser,

Quatre heures sonnent... je m'éveille ;
Mais plus heureux qu'on ne peut le penser,

Malgré le luxe de la veille,
Le lendemain je peux recommencer.

(Il va s'asseoir au bureau.) Il est vrai que par ce moyen je ne retiens jamais un mot de ce que je copie ; mais c'est un mérite de plus, et cela m'a donné dans l'administration une réputation d'homme discret, qui a son côté utile, (montrant les papiers qui sont sur son bureau) parce que tout le monde s'adresse à moi; il n'y a que

* Toucher deux mots, parler indifféremment. » Faire des projets en l'air.

• Corbeille de mariage, bijoux et autres objets précieux donnés dans une corbeille à la mariée.

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