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Dornonville, (mettant la main sur son cæur.) Oui, monseigneur, c'est l'exacte vérité.

Le Prince. Et par quels malheurs ?

Dornonville. Par cette guerre même qui en a enrichi tant d'autres. À la vérité, sa terre n'était pas absolument libre. Mais la voilà passée tout-à-fait en des mains étrangères. Tout est pillé, brûlé, détruit de fond en comble. Par-dessus cela des procès ; ils succèdent à la guerre, comme la peste à la famine. Heureusement pour elle, ses fils sont placés. Le plus jeune est votre page, l'aîné est enseigne dans vos gar. des : quant à la mère, elle vivra comme elle pourra.

Le Prince. Bien misérablement sans doute.

Dornonville. Cela est vrai, monseigneur. (Froidement.) Elle s'est réfugiée dans une cabane, où elle vit seule et dé. laissée. Je ne vais jamais la voir. Je suis son frère, et je ne pourrais supporter le spectacle affreux de sa misère.

Le Prince. Vous êtes son frère ?
Dornonville. Oui, malheureusement, monseigneur.
Le Prince, (avec mépris.) Malheureusement ?

Et vous n'allez

pas

la voir ? Je vous entends, monsieur. Sa misère vous ferait rougir; ou, si elle vous touchait, il vous en coûterait pour la soulager. (Dornonville paraît embarrassé.) Comment nommez-vous votre seur ?

Dornonville. Detmond.

Le Prince, (réfléchissant.) Detmond ? Mais n'avais-je pas dans mes troupes un major de ce nom ?

Dornonville: Il est vrai, monseigneur.

Le Prince. Qui fut tué à l'ouverture de la première campagne ?

Dornonville. Oui, monseigneur. C'était le père de l'enseigne et de cet enfant. Homme d'honneur et plein de cou. rage, il montait à l'assaut de l'air dont on va à une fête ; il avait le cœur d’un lion.

Le Prince. D'un homme, monsieur le capitaine, c'est en dire davantage. Je me souviens très-bien de lui, et je désirerais...

Dornonville, (s'approchant.) Que désirerait votre Altesse ? Le Prince. De parler à sa veuve. Dornonville. Vous le pouvez à l'instant même. Elle est ici.

Le Prince. Elle est ici ? Envoyez chez elle ; qu'elle vienne dès qu'elle sera levée. Je veux la voir et lui rendre son enfant. Dornonville. Monseigneur...

Le Prince. Je vous défends de l'en prévenir; allez. (Le capitaine sort.)

SCÈNE VII.

Le Prince, le Page endormi.

Le Prince. Quoi ! réduite à un état si misérable par la guerre ? quel horrible fléau ! Que de familles il a plongées dans la misère! Il vaut pourtant mieux qu'elles soient malheureuses

par

la guerre que par moi ! C'est la nécessité, et non mon goût, qui m'a fait prendre les armes. (Il se lève, et après avoir fait quelques tours, il s'arrête devant le fauteuil du page.) L'aimable enfant !... comme il dort sans inquiétude! C'est l'innocence dans les bras du sommeil ! Il se croit dans la maison d'un ami, où il ne doit point se gener. Voilà bien la nature! (Il se promène encore.) Sa mère ? mais, en vé. rité, je ne ferais pas beaucoup pour elle, si elle ressemblait au capitaine. Je veux la mettre à l'épreuve, pour la bien connaître, et ensuite... ensuite il sera toujours temps de

prendre un parti. (Il s'appuie sur le dos du fauteuil, et regardant le

page d'un air d'amitié, il aperçoit une lettre qui sort de sa poche.) Mais qu'aperçois-je ? Je crois que c'est une lettre. (Il l'ouvre et en lit la signature.) “ Ta tendre mère, de Det. mond..."

Ah! c'est de sa mère ! La lirai-je ? Oui; je veux connaître son caractère. Elle n'aura point dissimulé avec son enfant. Lisons.

Lisons. (Il lit.)

“ Mon cher fils, “ La peine que tu as à écrire ne t'a point empêché de satisfaire à la demande que je t'avais faite ; et ta lettre est même plus longue que je ne l'espérais. Cette bonne volonté me confirme ta tendresse : j'y suis bien sensible, et je t'embrasse de tout mon cœur. Tu me marques que tu as été présenté au prince, qu'il a eu la bonté de te recevoir ; que c'est le meilleur et le plus doux des maîtres, et que tu l'aimes déjà beaucoup.” (Il regarde le page.)

Quoi! mon ami, c'est là ce que tu as écrit à ta mère ? Je ne fais donc que mon devoir en te payant de retour,' et en cherchant à te donner des preuves de mon amitié.

“ Tu as raison de l'aimer, mon enfant, car sans sa géné. reuse assistance, quel serait ton sort dans le monde ? Tu as perdu ton père, et quoique ta mère vive encore, tu n'en es pas moins à plaindre; la fortune l'a mise hors d'état de remplir ses devoirs, envers toi ; c'est le plus grand de mes chagrins, le plus cruel de mes tourmens. Tant que je n'ai eu à penser qu'à moi, le malheur m'a trouvée inébranlable; mais quand ton image vient se présenter à mon esprit, mon cæur se brise, et mes larmes ne peuvent tarir.”

* En te rendant sentiment pour sentiment.

Beaucoup de tendresse, beaucoup de sensibilité, à ce qu'il paralt! Et si elle est aussi excellente femme que tendre mère... Et pourquoi ne le serait-elle pas ? Elle l'est! je n'en puis douter.

“ Je ne saurais, mon ami, te conduire moi-même sur le chemin de la fortune, comme je le voudrais; je suis forcée de rester ici dans la solitude et l'éloignement; mais avec toute la force que la tendresse m'inspire, je ne cesserai de te donner des conseils; et ma voix, tant qu'elle pourra se faire entendre, te répétera toujours de suivre les sentiers de l'honneur et de la vertu. Mon ami, donne-moi une preuve nouvelle de cette obéissance que tu as eue pour moi jusqu'à présent, porte toujours cette lettre sur toi. (Il regarde le page.)

Eh bien ! il était obéissant. “Quand tu seras en danger de manquer à ton devoir et de négliger les avis que je t'ai donnés en t'embrassant la derni. ère fois, et en t'arrosant de mes larmes, ô mon fils! ressouviens-toi de cette lettre, ouvre-la: pense à ta mère, à ta mère infortunée, que l'espérance seule qu'elle fonde sur toi soutient dans la solitude.”

Comment! n'a-t-il pas un frère !

“Pense que tu la ferais mourir de douleur, et que tu percerais toi-même le cœur qui t'aime le plus sur la terre.”

Elle sent son danger. Elle a raison ; car il est exposé. Devait-elle se résoudre à l'envoyer ici ?

“Ce n'est point le soupçon et la défiance qui parlent par ma bouche ; ta conduite ne les a pas fait naître. Non, mon enfant, non. Ton frère a fait couler mes larmes, tu ménageras plus que lui l'âme sensible de ta mère."

Ainsi l'aîné? l'enseigne ?... Il faut que je m'éclaircisse davantage.

“Tu as toujours été soumis, respectueux : je te rends ce témoignage avec des larmes de joie. Continue, mon fils, deviens un honnête homme: et ta mère, si pauvre, si malheureuse qu'elle soit, oubliera bientôt ses malheurs et sa ri. sère."

Fort bien, elle me plaît ; le malheur ajoute à l'élévation de son âme au lieu de la flétrir.

“Tu me marques à la fin de ta lettre, que tous tes camarades ont une montre. Je vois qu'il t'en faudrait une aussi ; cependant tu brises là-dessus,' et tu me caches le désir que tu en as. Cette retenue me charme ; je suis désespérée de ne pouvoir la récompenser. Tu le sais, mon ami, je ne le peux pas, et tu me le pardonneras. Des affaires pressantes m'appellent dans la capitale; je vais m'y rendre: et ce voy. age m'enlèvera le peu qui me reste. Cette dépense est nécessaire, et je ne puis l'éviter. Mais sois persuadé que dans la suite je ferai tout ce qui dépendra de moi pour contenter ton désir. Et dussé-je me refuser tout, je ne veux pas que

l'ami de mon cæur manque jamais d'encouragement à la vertu. J'espère bientôt te revoir, et je suis..."

Ô femme bien digne d'un meilleur sort! Je veux montrer cette lettre à mon épouse et la garder. Mais non, c'est le trésor de cet enfant, pourquoi le lui ravir ? (Il remet la lettre dans la poche du page.) Avec quelle tranquillité il dort encore! Le Ciel, dit-on, prépare le bonheur de ses enfans pendant leur sommeil. Cela se vérifiera sur lui. Sa for. tune est faite. (Il le prend par la main.) Mon ami! mon ami! (Le page se réveille, et regarde le prince pendant quelques momens avec de grands yeux.) Il est charmant, d'hon. neur! Viens, mon petit ami, réveille-toi. Il fait grand jour, et tu ne peux pas dormir ici plus long-temps. Lève-toi.

Le Page, (se levant lentement.) Oui, monseigneur.

Le Prince. Tu es encore tout endormi. Tiens, va dans mon cabinet. (Il y va.) Éteins la lumière et ferme les portes. (Il éteint la lumière et ferme les portes.) Maintenant, va dans celui où tu as pris la montre. Va vîte. Non, non, par ici : tiens, en face, vîte. Reviens de ce côté-là. Eh bien! es-tu réveillé à présent ?

Le Page. Ah! oui, monseigneur.

Le Prince. Dis-moi un peu, car je te regarde comme un enfant appliqué, habile même, sais-tu déjà écrire des lettres ?

Le Page. Oh! quand je veux. J'en ai déjà écrit deux grandes.

Le Prince. Et ces deux, à ta mère sans doute ?

Le Page, (d'un air gai et familier.) Oui, monseigneur, à ma mère.

* Tu brises là-dessus, tu t'abstiens d'en parler. * Si même je devais me refuser tout.

Le Prince. La joie brille dans tes yeux, quand je te parle d'elle. (A part.) Comme ils s'aiment dans leur misère ! (Haut.) Mais elle est donc bien bonne, ta mère ?

Le Page, (prenant une main du prince dans les siennes.) Ah! si vous la connaissiez !

Le Prince. Je la connaîtrai, mon ami.
Le Page. Elle est si douce, elle m'aime tant !...

Le Prince. Je souhaiterais qu'elle eût des fils qui lui ressemblassent. Ton frère l'enseigne, on dit qu'il ne se conduit pas bien. Mais toi ?

Le Page, (remuant la tête.) Ah! mon frère l'enseigne...

Le Prince. Oui, il lui cause, dit-on, beaucoup de chagrin. Cela est-il vrai ?

Le Page. Ah! monseigneur... Mais on m'a défendu d'en ouvrir la bouche. Si son colonel le savait... (D'un air de confidence.) Oh! c'est un homme dur et méchant que ce colonel.

Le Prince. Il n'en saura rien, je te le promets. Parle, qu'est-il donc arrivé? Qu'est-ce que ton frère a fait ?

Le Page. Bien des choses. Je ne sais pas moi-même au juste ce que c'est. Tout ce que j'ai vu, c'est que ma mère en a été très en colère ; et que pour couvrir la faute de mon frère, elle a donné tout ce qu'elle possédait. (Il s'approche du prince, et lui dit à voix basse.) Il aurait pu, sans cela, disaitelle, être renvoyé du service.

Le Prince. Renvoyé du service ? Et pourquoi donc ?
Le Page, Ah! monseigneur, voilà ce que je ne peux dire.
Le Prince. Quoi ! pas même à moi ?
Le Page. On ne me l'a pas dit à moi-même.

Le Prince, (riant.) On a très-bien fait, à ce qu'il me semble. Mais pour en revenir à toi, comme tu n'as point de montre, n'en aurais-tu pas demandé une à ta mère dans tes lettres ?

Le Page. Une seule fois, pas davantage.
Le Prince. Fort bien. Elle t'en a donc fait un reproche ?

Le Page. Oh! non, monseigneur. Au contraire elle m'a écrit qu'elle économiserait sur le peu qu'elle a, pour m'en donner une. Je suis fâché de lui en avoir parlé. Elle a déjà tant de peine à vivre! Cela me donne bien du chagrin.

Le Prince. Cela doit t'en donner aussi. Un bon fils ne doit pas être à charge à sa mère ; il est au contraire de son devoir de chercher tous les moyens de la soulager. Quant à la montre, s'il ne s'agissait que de cela, on pourrai te contenter. (Il tire sa bourse.) Tiens, mon petit ami ! voilà douze

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