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uns des écrits de Vauvenargues se trouve donc plus justifiée qu'on ne le voudrait. M. Suard était un esprit discret, honnête, et bien que foncièrement adhérent au parti philosophique, incapable de rien inventer et supposer au profit de sa cause; son témoignage ne laissait pas d'être très-embarrassant, et on était réduit à y voir une singulière méprise. Il considérait, en effet, ces morceaux comme des jeux d'esprit, ou du moins des exercices de rhétorique dans lesquels le jeune auteur avait essayé de se former et de se rompre aux divers styles, et il en parlait ainsi d'un air de certitudo et comme le tenant de bonne source. L'aveu de Vauvenargues vient ici lui donner raison. Il aimait, dit-il, à joindre de grands mots,

à se perdre dans une période; il ne lisait jamais de poëte ni d'orateur qui ne laissât quelques traces dans son cerveau, et ces traces se reproduisaient dans ce qu'il écrivait ensuite. Assurément on aurait mieux aimé voir dans ces élans et ces prières, dans ces méditations sur la Foi, les traces directes et les témoignages d'une lutte intérieure et d'un de ces beaux orages mélancoliques et mystiques tels qu'on en a dans la jeunesse, une seconde forme du drame intérieur de Pascal. Cela n'est plus possible aujourd'hui. Vauvenargues a eu ses orages et ses enthousiasmes, mais il ne paraît pas qu'il les ait eus en ce sens; il y faut renoncer, et ne voir définitivement dans les morceaux tant discutés, et jusqu'ici restés énigmatiques, que les essais d'un écolier généreux, sincère en tant qu'apprenti, mais non les convictions vives de l'homme. Il ne les écrivait pas précisément pour s'amuser, il les écrivait pour se former.

La plus grande partie de la Correspondance de Vauvenargues avec Saint-Vincens roule sur des dif

ficultés de situation et de fortune. Vauvenargues avait pour cet ami une extrême tendresse et lui accordait une confiance entière : il n'avait pas de secrets pour lui. Cette plaie d'argent qu'il dissimulait fièrement devant d'autres, il la lui découvrait et lui demandait de lui venir en aide. Le service du roi était coûteux; Vauvenargues, capitaine au régiment du roi, ne recevait que peu de secours de sa famille, et il était obligé à bien des dépenses par position, en même temps qu'il était libéral et généreux par nature. Saint-Vincens l'aida plus d'une fois à emprunter et se fit sa caution. Pour apprécier sainement ce coin pénible, ce ver rongeur de l'existence de Vauvenargues, il faut bien se représenter la pudeur de cette race à laquelle il appartient et dont il est l'un des plus nobles représentants. Autant pour tous ceux qui sont de l'espèce de Figaro, de Gil Blas et de Panurge, de ce Panurge « sujet de nature à une maladie qu'on appeloit en ce temps là faute d'argent, c'est douleur sans pareille (et toutefois, dit Rabelais, il avoit soixante et trois manières d'en trouver toujours à son besoin, dont la plus honorable et la plus commune étoit par façon de larcin furtivement fait); » — autant pour cette bande intrigante et peu

» – scrupuleuse, la question d'argent est à la fois importante et légère, objet avoué de poursuite et de raillerie, un jeu et une occupation continuelle, et à toute heure sur le tapis, autant c'est un point sensible et douloureux pour ces natures pudiques et fières, timides et hautes, qui n'aiment ni à s'engager envers autrui ni à manquer à personne, qui ont souci de la dignité et de l'indépendance autant que les autres de l'intérêt. Vauvenargues était de ces âmes royales au sens de Platon de ces âmes ingé

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nues et d'hommes libres. Une de ses amères douleurs renfermées fut toujours de ne pouvoir se relever et s'acquitter, avant de mourir, des obligations qu'il avait contractées. M. Gilbert a rassemblé à ce propos différents passages de ses Maximes et de ses Caractères, qui se rapportent évidemment à cette situation personnelle; on le soupçonnait auparavant, on en est sûr désormais : et par exemple dans ce portrait de Clazomène qui est tout lui : « Quand la fortune a paru se lasser de le poursuivre, quand l'espérance trop lente commençait à flatter sa peine, la mort s'est offerte à sa vue; elle l'a surpris dans le plus grand désordre de sa fortune; il a eu la douleur amère de ne pas laisser assez de bien pour payer ses dettes, et n'a pu sauver sa vertu de cette tache. »

L'amitié si tendre, si familière, que nous voyons établie entre Vauvenargues et Saint-Vincens nous permet de nous figurer en la personne de ce dernier un de ces amis dont La Fontaine avait vu des exemples autre part encore qu'au Monomotapa :

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Qu'un ami véritable est une douce chose !
Il cherche vos besoins au fond de votre cour :

Il vous épargne la pudeur
De les lui découvrir vous-même.

De près, Saint-Vincens avait dû, en plus d'un cas, lire dans les yeux de son ami ses besoins et ses désirs, et aller au-devant de ses paroles. Pourtant, une fois éloigné de la Provence et absent, Vauvenargues ne peut être deviné, et il est obligé de s'ouvrir luimême. On souffre de voir cet homme distingué et qui promettait presque un grand homme, si à la gêne et si peu favorisé de la fortune qu'il ne peut faire un voyage en Angleterre, où l'appelleraient ses études

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et aussi des médecins à consulter pour ses yeux et pour ses autres infirmités; on souffre de le voir ne venir d'abord à Paris qu'à la volée et n'y rester que peu de temps par les mêmes raisons misérables. Cette mauvaise fortune, et cette extrême délicatesse morale qu'il y conserve, le rendent un peu susceptible dans ses rapports avec Saint-Vincens; et lorsque celui-ci, qui parait encore plus aimé de Vauvenargues qu'il ne l'aime, et qui est assez irrégulier dans ses lettres, tarde un peu trop à lui répondre, Vauvenargues s'alarme, il suppose que le souvenir de l'argent prêté entre pour quelque chose dans ce ralentissement, que son ami en a besoin peut-être et n'ose le lui dire ; il se plaint, il offre de s'acquitter, et il a ensuite à se justifier envers son ami qui a cru voir de l'aigreur dans la chaleur de ses reproches :

« Je te supplie, du moins, de croire qu'en t'offrant, comme j'ai fait, de m'acquitter avec toi, je n'ai jamais été fâché un seul moment de te devoir. Dieu m'a donné, pour mon supplice, une vanité sans bornes et une hauteur ridicule par rapport à ma fortune; mais je ne suis pas assez sot pour la placer aussi mal. J'ai toujours regardé comme un bien d'avoir des marques indubitables de ton amitié; bien loin qu'elles m'aient été à charge pendant ces froideurs apparentes, elles m'en ont consolé, et je m'estimais heureux de trouver cette ressource contre mes tristes soupçons. Je te jure, mon cher Saint-Vincens, que je dis vrai ; ne me fais point l'injustice de douter de ce sentiment; ce serait trop me punir, et tu dois tout oublier ; je te le demande à genoux, et t'embrasse de tout mon cæur. »

Le désir extrême qu'avait Vauvenargues de venir à Paris, et pour cela son besoin de trouver 2,000 livres à tout prix, nous le montrent dans une singulière veine d'inquiétude et dans une espèce de fièvre qui lui fait écrire à Saint-Vincens des choses assez étranges comme lorsqu'on en est aux expé

dients, des choses qui dérangent un peu l'idée du Vauvenargues-Grandisson auquel on était généralement accoutumé, et qui n'avait jamais été mieux développé que dans le discours d'un des derniers et des plus honorables concurrents, M. Poitou. Voici une page qui a déjà prêté au commentaire, et que M. Émile Chasles n'a pas manqué de relever dans son étude intitulée les Confessions de Vauvenargues :

« Ce qu'il y a de plus avisé pour i'emprunt qui me regarde, écrit Vauvenargues à Saint-Vincens, c'est de battre à plusieurs portes, de savoir qui a de l'argent, et de sonder tout le monde ; pauvres, riches, domestiques, vieux prêtres, gens de métier, tout est bon, tout peut produire; et, si l'on ne trouvait pas dans une seule bourse tout l'argent dont j'ai besoin, on pourrait le prendre en plusieurs, et cela reviendrait au même. J'ai eu quelque pensée sur M. d'Oraison : il a un fils qu'il voulait mettre au régiment du Roi; je le défie de l'y faire entrer, à qui que ce soit qu'il s'adresse ; mais il est riche, il a des amis ; cela ne le touchera guère; il trouvera bien à le placer : cependant, s'il persistait à le vouloir avec nous, je le prendrais bien sur moi, et je lui tiendrais parole; mais comment lui dire cela, comment même l'en persuader? Il est encore venu dans mon esprit qu'il a des filles, et que je pourrais m'engager à en épouser une, dans deux ans, avec une dot raisonnable, s'il voulait me prêter l'argent dont j'ai besoin, et que je ne le rendisse point au bout du terme que je prends. Mais comme il est impossible à un fils de famille de prendre des engagements de cette force, c'est une proposition à se faire berner et très-digne de risée. Il faudra voir cependant s'il n'y a point de milieu ; et, si l'on ne peut rien tirer de tout cela, nous nous tournerons ailleurs. Adieu, mon cher Saint-Vincens. »

Ainsi il est d'avis de tenter M. d'Oraison de deux manières : ou du côté de son fils, s'il persiste à le vouloir faire entrer dans le régiment du roi : Vauvenargues, toute difficile qu'est la chose, s'en chargerait et en ferait son affaire; ou du côté d'une de ses filles : il s'engagerait bien à en épouser une dans deux ans, s'il n'était en mesure alors de le rembour. ser; il payerait de sa personne, moyennant toutefois

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