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d'abord, en procurant un bénéfice possible à la liste civile, amener une violation de l'article de la Charte , en vertu daquel la liste civile est votée pour toute la durée du règne; le bénéfice était d'autant plus possible que le chiffre de 18 millions semblait élevé. Rien ne garantissait ensuite dans ce traité avec la liste civile

que

les travaux seraient exécutés , la commission prenant seulement soin de pourvoir au paiement et à la vérification du montant des dépenses. L'orateur demandait par quelle voie on pourrait procéder contre la liste civile. Il critiquait d'ailleurs le choix de l'emplacement relativement à la destination qu'on lui voulait donner.

En répondant à ce discours , le miuistre du commerce et des travaux publics s'attacha à démontrer d'abord que cette pensée de réunir le Louvre et les Tuileries par une aile transversale delinée à recevoir la bibliothèque , n'était pas nouvelle, qu'elle avait eu l'assentiment de Napoléon, que l'exécution en serait belle sous le rapport de l'art , utile et convenable dans son application.

Si l'on pouvait, disait le ministre, en réunissant le Louvre et les Tuileries, placer dans une aile transversale la bibliothèque qui contient les imprimés, les manuscrits, les médailles en grande partie antiques, et enfin les gravures, on formerait le plus bel ensemble qui ait jamais existé chez aucune nation, et comme construction et comme réunion de collections. Cette idée était si belle et si prochainement praticable, qu'on ne devait pas résister au vou public aussi prononcé, qu'il l'était pour ce projet de loi.

Quant aux objections proposées contre le traité avec la liste civile, le ministre déclarait qu'il n'y avait pas à craindre de compromettre les deniers publics, puisque, d'après les calculs, la liste civile aurait à dépenser vingt-quatre mil. lions, et qu'elle n'en recevrait que dix-huit. Il fut demandé d'où résulterait l'engagement pour

la liste civile actuelle, et en cas de mort du roi, pour la liste

civile fulure. MM. Thiers et Duchâtel répondirent que pour la liste civile actuelle l'engagement résulterait de la sanction royale donnée à la loi, et que, quant à la liste civile future, la Chambre en la votant pourrait y mettre pour condition l'achèvement des travaux..

La discussion se prolongea long-temps encore sur un autre terrain, sur celui des questions d'art, d'utilité et de convenance publiques. Enfin, la Chambre, après avoir entendu de profondes et brillantes dissertations présentées par divers orateurs ( MM. Arago, Teste, Delaborde, Charlemagne, Kératry), rejeta implicitement la proposition de la commission en adoptant, au milieu d'une vive sensation, à la majorité de 162 voix contre 150, un amendement de M. Jous. selin portant ajournement de la question relative à la bliothèque royale. L'insistance avec laquelle M. Thiers avait soutenu cette proposition de la commission ( proposition que quelques personnes croyaient d'ailleurs être une suggestion ministérielle), en fit considérer le rejet comme un échec

pour le ministère. L'article concernant les canaux n'amena guère qu'une discussion de détail où se heurtèrent les intérêts locaux, représentés par les députés. La Chambre, allouant le crédit demandé

par le gouvernement, refusa les sommes additionnelles que réclamait la commission. Le crédit relatif à l'achèvement des routes ayant passé également, sans qu'il fût précisé, ainsi que le désiraient quelques orateurs, à quelles routes les sommes seraient appliquées, la discussion arriva au projet des routes stratégiques dans la Vendée. Ici les débats furent assez vifs, bien que peu prolongés. M. Pelet (de la Lozère) s'éleva contre la dénomination nouvelle de stratégiques donnée aux routes que l'on se proposait d'ouvrir. Elle allait bouleverser les règles admises dans l'administration, dans la classification si sage des routes.

M. de Tracy déclara ensuite que ce projet de routes était une confusion de lous les usages, de tous les principes.

Il' voulait qu'on substituât au mot mal compris de stratégique, l'épithète précise de militaire, qui ferait ressortir aux yeux de tous la pensée de violence, d'exception, dans laquelle était conçu le projet. L'orateur trouvait impolitique, dangereux, de stigmatiser ainsi un pays, de le traiter militairement ; il pensait que l'exécution du projet pourrait être une cause de perturbation et de désordres, et prolonger la guerre civile dans l'ouest. Cette opinion, diametralement contraire aux motifs de la loi , aux argumens que venaient de présenter M. Augustin Giraud et le ministre des travaux publics, fut vivement réfutée par M. Mauguin.

« Depuis long-temps, dit-il, tous ceux qui étudiept l'état des provinces de l'ouest, s'occupent des moyens de metire un terme à ces insurrections qui éclatent de temps à autre. Eh bien! le moyen d'y parvenir, c'est de percer des routes et de former des écoles. (Marques d'adhésion.) Voilà les deux moyens les plus sûrs, ceux qui feront gagner la population en civilisation, et qui vous rallieront les provinces de l'ouest dans un même esprit avec toute la France. Ainsi, nous ne défendrons pas les lois d'exception, nous ne défendrons pas l'état de siège ; mais tout ce que le gouvernement nous demandera pour civiliser la France, pour répandre la prospérité, nous Je lui accorderons, nous le voterons de grand cæur; si l'on ne nous proposait que des projets pareils, nous nous ferions tous ministériels. (Trèsbien ! très-hien!).

« Je ne répondrai que par un mot à M. de Tracy. Dans les salons d'un ministre de la restauration, il s'agissait d'ouvrir des routes dans les départemens de l'ouest; un député de l'ouest répondit : a Nous p'en voulons pas; nous ne pourrions plus faire la guerre civile. » Eh bien ! nous ne voulons pas que la guerre civile se fasse dans l'ouest, nous approuverons le projet. (Très-bien ! très-bien !) Quant au mot stratégique, nous n'y tenons pas, peu importe. (Sensation prolongée. ) »

Dans le cours de cette dernière discussion, s'était élevée une question incidente, que la presse agitait depuis quelque temps, et aux développemens de laquelle la Chambre sembla porter intérêt; c'était de savoir s'il conviendrait d'em ployer l'armée à la construction de ces routes. Le ministre du commerce et des travaux publics, ainsi que M. Augustin Giraud, s'étaient nettement prononcés pour l'affirmative, et M. de Tracy les avait encore combattus sut ce point. « Votre loi de conscription, avait-il dit, n'entraine pas pour nos soldats l'obligation de travailler aux routes comme le soldat romain. » En résumé le crédit demandé pour ou

vrir des routes dans la Vendée fut accordé, l'épithète de stratégique, leur fut maintenue; mais la Chambre rejeta * les dispositions exceptionnelles qui en mettant trop en évidence leur caractère militaire et leur but, auraient

pu

inquiéter et mécontenter le pays.

Les autres articles relatifs à l'éclairage des côtes, à l'étude des chemins de fer et aux voies et moyens, furent également votés sans modifications notables, et la Chambre adopia l'ensemble du projet, le 6 juin, à une très-forte majorité ( 228 contre 83).

Porté à la Chambre des Pairs ( 10 juin), ce projet de loi y fut l'objet de deux rapports, l'un de M. de Barante, sur l'ensemble; l'autre, de M. Dupleix de Mézy, sur les canaux en particulier. Tout en approuvant la pensée et la proposition de la loi qu'il disait forte de l'assentiment national, M. de Barante présentait contre elle quelques observations critiques, bien qu'il n'engageât pas à l'amender. Des documens suffisans manquaient, suivant le rapporteur, à l'appui de chaque allocation demandée : il était à désirer

que

l'emploi des fonds affectés aux roules fût spécifié. Il approuvait la Chambre des députés d'avoir retranché des routes stralégiques à ouvrir dans l'ouest, les servitudes alarmantes que le projet y rattachait.

Le rapporteur ne laissa pas de côté la question soulevée dans l'autre Chambre; de la convenance d'employer les soldats aux travaux de ces routes. Il la jugeait délicate et difficile à résoudre; les essais déjà faits lui inspiraient cependant une opinion autre que celle du ministre du commerce.

« Sur de tels objets, disait le rapporteur en terminant, les chambres, les commissions, lcs ministres n'ont et ne peuvent avoir qu'une même .. pensée, c'est de constater clairement l'utilité publique, et d'épargner autant que possible les deniers de l'état. Cette iache commune n'est pas entièrement accomplie pour le projet de loi dont nous vous avons entretenus; mais chaque année, en discutant chaque budget, nous y reviendrons; notre devoir sera de suivre d’un vil attentif et les résultats et la continuation de cette vaste opération, utile, et nous dirions presque glorieuse , si elle est accomplie avec ordre et économie ; ruineuse et blamable, si l'administration les Chambres ne la surveillent pas scrupuleusement. »

A la suite d'un rapport savant et approfondi, M. Dupleix de Mézy concluait également à l'adoption des dispositions du projet relatives aux canaux.

Dans la discussion quelques argumens s'échangèrent entre M. le comte Molé et le ministre du commerce, sur la question de savoir si les travaux de canalisation et les entreprises des chemins de fer seraient mieux placés dans les mains du gouvernement que dans celles des compagnies particulières. Une contestation rapide sur l'opportunité d'employer l'armée à la construction des routes s'éleva aussi , entre M. le marquis de Laplace et le ministre du commerce, qui penchaient pour l'affirmative, et MM.le comte Molé et Dejean qui, invoquant les expériences faites sous l'empereur, soutenaient l'opinion contraire. Le maréchal de Grouchy, sans se prononcer sur la question en général, combattit l'essaii qu'on pourrait vouloir faire dans la Vendée, dont il fallait ménager les populations. La même considération l'engageait à critiquer le mot de stratégique.

Après ces courtes observations, le projet-fut adopté sans modification, à la majorité de 96 voix contre 8, dans la séance du 22 juin.

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