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au site un caractère, un sentiment qui, par son accord ou par son contraste avec la scène à laquelle il sert de théâtre, produise un effet fort et juste.

M. deMarneffe, dans son tableau n° 336, nous paraît avoir réuni plusieurs de ces qualités à un haut degré. Même lorsqu'il n'a pas tout à fait atteint son but, l'intention poétique est sensible, on la saisit sans peine. C'est un gage de succès pour les ouvrages qu'il concevra et qu'il exécutera dorénavant dans ce système.

Charles II, roi d'Angleterre, dans la forêt de
Boscobel '.

« Après la bataille de Worcester, Charles II, fugitif et proscrit, se confie aux cinq frères Penderell. Ceux-ci, afin de le soustraire aux poursuites des soldats du Parlement, l'ont déguisé sous des habits grossiers, et emmené avec eux faire du bois dans la forêt de Boscobel. Là, serré de près, le roi fut obligé de monter sur un chêne, où il passa la nuit. »

Le peintre a choisi le moment où la forêt est investie.

1 Hauteur, mètre, 1,6o; largeur, mètre, 1,80.

Les fidèles sujets du roi supplient leur maître de se rendre à leurs prières, de céder à leurs instances. Les soldats sont sur leurs pas, un précipice arrête la marche des fugitifs. — L'artiste a voulu, par cette disposition du terrain, faire comprendre l'imminence du danger.

Faisons d'abord une remarque sur la nature que le peintre a choisie. Ce n'est ni dans un parc, ni dans les bois dénaturés par l'exploitation industrielle, qu'il est allé chercher les types de ses arbres. II s'est enfoncé sous quelque sombre forêt des Ardennes; là, il s'est mis en quête de la végétation la plus sauvage, de ces pousses indépendantes et vigoureuses qui rappellent les premiers âges du monde. La cognée n'a émondé aucun de ces chênes séculaires, aucune main avide n'a dirigé leurs têtes vers les cieux, en mutilant leurs bras de géant; ils ont étendu leurs troncs noueux et leurs branches monstrueuses , sans se soucier de faire de longues poutres ou de larges planches pour un propriétaire avare.

Nous signalons avec infiniment de plaisir cette haute intelligence de son sujet, dans un artiste qui abandonne la manière habituelle à tous les paysagistes du pays, qui se fraye une route à lui, qui s'ouvre une carrière dans laquelle ses connaissances variées le feront marcher avec fermeté. Nous ne conseillerions pas cette voie à la plupart de ses confrères; en général, ils manquent de l'instruction première qui fait naître les grandes idées. Souvent ils copient la nature avec beaucoup de vérité; mais ils choisissent leurs effets avec peu de discernement , ils ne savent pas les combiner pour exprimer une grande pensée, un grand sentiment.

La scène historique, bien qu'indiquée comme le sujet principal du tableau, n'est cependant éclairée que d'une sombre lueur, produite par des nuages orageux interceptant, dans cet endroit, les rayons du soleil que l'on voit briller dans le lointain sur les armes des satellites du Parlement.

On reconnaît, à l'examen de cet ouvrage, que M. de Marneffe a beaucoup étudié les peintures, si nerveuses, des Ruysdael et des Hobéma; mais il n'a point borné là ses études.

Son tableau est disposé avec entente et bon goût; les fonds, que l'on découvre à travers lesbranches du premier plan, sont riches. Sa couleur est chaude, son feuillé bien massé. On voudrait un peu plus de vigueur dans ses repoussoirs, un peu moins de noir mat dans ses ombres. Du reste, sa lumière est habilement distribuée. L'effet principal de jour est jeté dans le haut des arbres et sur des nuages; il anime le feuillage et fait ressortir l'épaisseur des ombres inférieures. Cette même lumière, répétée çà et là dans des échappées, agrandit l'espace. Le ravin, placé sur le premier plan, complète l'aspect sauvage du site, avec son entourage de longues herbes, de racines pendantes et de fougères étendant leurs palmes élégantes au pied des arbres.

La chasse aux chiens courans dans la forêt de Soignes, n° 337, n'est pas moins digne d'attention. Le second plan est d'un effet piquant; le tertre, à gauche, d'où descendent les chiens, est éclairé d'une manière fort heureuse pour l'effet général; les arrière-plans sont aussi d'une jolie touche, le lointain est charmant. La petite colline boisée au milieu est bien accidentée de verdure. Les arbres en repoussoirs ne manquent pas de vigueur, mais ceux de gauche sont négligés. Les deux autres paysages, La chute d'eau, n° 338, et le n° 339 méritent aussi une mention honorable. Le premier de ces deux tableaux prouve que l'auteur réussirait bien à traiter les eaux. Sa cascade est d'un bel effet; — la lumière tombe sur la nappe supérieure, une ombre forte est portée sur la chute et lui donne du mouvement. — Ici, comme au n° 336 , l'effet de lumière est encore placé dans le ciel. Ce moyen se montre dans tous les paysages de l'auteur : ce sont là des redites dont les artistes doivent se garder.

Nous ne saurions trop conseiller à M. de Marneffe de s'en tenir au genre qu'il a enfin adopté; toute tentative dans une autre direction l'exposerait à se fourvoyer, témoin les nM 340 et 341 : au lieu qu'en suivant la route qu'il a prise, il fait espérer à la Belgique un grand artiste de plus. Nous y comptons, pour notre part. Les connaissances variées, le bon goût du peintre nous sont un garant qu'il saura choisir des sujets capables de donner l'inspiration poétique, sans laquelle les œuvres d'art n'ont qu'une durée éphémère.

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