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le roman, voilà sans doute ce qui a rebuté le public et l'a rendu injuste pour le dramaturge son favori.

Regretterons-nous beaucoup cet insuccès? D'abord, si Don Garcie avait réussi, Molière n'en aurait pas repris des passages et il n'en aurait pas retouché le principal personPara pour écrire le Visanthrope, il n'aurait peut-être pas t'u lieu de songer à ce chef-d'auvre. Ensuite et surtout, il post probable que l'échec de Don Garcie a été d'un grand poids pour la constitution même de la comédie telle que Volière allait la créer. Devant le poète trois voies s'étaient ouvertes, où beaucoup d'autres avaient marché, et il y avait marché lui-même après eux : la comédie d'intrigue à l'italienne ; la farce ; la tragi-comédie à l'espagnole. Et, sans doute, son génie avait déjà mis quelque chose d'original dans chaque genre : la peinture du dépit amoureux dans la comédie d'intrigue, et la satire des précieuses dans la farce. Mais, si le public n'avait pas, dès le début, bruialement barré devant Molière la route de la tragi-comédie, Molière eût sans doute continué à y marcher de temps en temps ; les genres en honneur eussent continué à rester distincts pour lui. Il eut été sérieux ici, plaisant là; il n'eut pas senti le besoin d'une forme dramatique nouvelle et complexe. Après la rude leçon qu'il venait de recevoir, force était à Molière, ou de renoncer au genre sérieux, ou d'en verser l'essentiel dans un des autres moules dramatiques, opération délicate dont tout autre eût été incapable, mais qui n'était certes pas au-dessus de ses forces. Et Voilà pourquoi nous allons trouver dans l'Ecole des muris, dans l'École des femmes, dans le Tarluffe, dans le Misanthrope ....., un genre de comédie tout nouveau, où une ininutieuse analyse de chimie littéraire dénoncerait des éléments multiples merveilleusement combinés, mais ou deux éléments surtout méritent d'être étudiés : le drame sérieux et la farce.

CHAPITRE VI

L'ÉCOLE DES MARIS ET LE MARIAGE DE MOLIÈRE

Don Garcie de Navarre, joué pour la première fois le 4 février 1661, était décidément tombé le 17. D'avril à juin, le théâtre du Palais-Royal avait dû faire relâche pendant près de deux mois et demi à cause des fêtes de Pâques et du Jubilé : la situation des comédiens était critique, et plus d'un se demandait peut-être s'il ne faudrait pas repartir pour la province. Heureusement, le souple génie de Molière ne se laissait abattre ni par les disgrâces ni par ses multiples soucis d'homme, de comédien et de directeur. Quatre mois après Don Garcie, le 24 juin, la fortune du théâtre rebondissait avec l'École des maris ; et, sept semaines après, le 17 août, alors que le succès de l'École des maris ne s'était pas démenti et, pour longtemps encore, ne devait pas se démentir un seul jour, Molière donnait au Roi et à Fouquet la primeur des Facheux.

A bien des égards, c'est encore une farce que l'École des maris, et il importe de le voir nettement, plusieurs indices pouvant induire en erreur.

Le titre, d'abord, n'est-il pas trop solennel ? n'indiquet-il pas des visées trop hautes pour qu'on puisse prononcer

encore ce mot de farce ? C'Ecole ! c'est probablement la première fois que celle formule était employée, et l'on sait qu'elle a depuis servi pour des (ruvres passablement sérieuses : l'Ecole de la médisance de Sheridan, ou l'Ecole les rieillards de Casimir Delavigne. Mais l'intention de Molière est plus plaisante : elle est marquée dans les derniers vers que Lisette adresse au public :

Tous, si vous connaissez des maris loups-garous.
Envoyez-les au moins à l'école chez neus.

Le fait même qu'un acteur s'adresse ainsi au public dans un épilogue est assez caractéristique. Il y avait un épilogue adressé au public à la fin de Sganarelle, et c'est un procédé de farce auquel Molière ne reviendra plus.

Il faut considérer aussi l'étendue de la pièce. L'École des maris a plus d'étendue que les précieuses et Sganarelle : elle se développe en trois acles; mais la coupe en trois actes n'était pas inconnue de la farce; elle était fréquente dans la commedia dell'arte des Italiens.

Quant aux personnages, ils s'appellent Arisle, Léonor, Valère, Ergaste. Liseite, au lieu de porter les noms des acleurs €11X-inêmes ; mais le plus important de tous est Sganarelle et porte le nom de farce de Molière; quand Sganarelle est heurté par Ergaste, il lui crie aimablement: « peste soit du gros bæus ! », ce qui est suffisamment désigner le Gros-René ; en outre, Sganarelle a le style le plus Trivialement plaisant, lui qui, pour montrer son affection à celle qu'il aime, l'appelle amoureusement : « mon petit uez, pauvre petit bouchon. »

Mais c'est l'action et le dénouement surtout qui montrent que la farce, italienne ou française, n'est pas loin. Cette fois il y a une intrigue, et habilement menée, mais qui ne se pique pas de vraisemblance et qui, le plus qu'elle peut, amène des effets un peu gros pour faire rire le spectateur

Un père, en mouranl, a laissé ses deux jeunes filles, Léonor et Isabelle, à deux frères qui veilleront sur elles et, le moment venu, les épouseront, si bon leur semble. L'un des deux frères, Ariste, a près de soixante ans, mais son humeur est gaie et libérale; il laisse sa pupille Léonor libre de l'épouser ou non, donc elle l'épousera. Le cadet, Sganarelle, est un bourru qui enlerme Isabelle et lui impose son union, donc elle s'y dérobera. Tel est le thème. Comment est-il mis en @uvre ?

La scène représente une rue, où se trouvent la maison de Sganarelle, celle d'Ariste, celle d'un commissaire et celle -- il fallait s'y attendre -- d'un galant jeune hoinme, Valère, qui a remarqué Isabelle, pendant qu'Isabelle ne le remarquait pas moins. Valère, le premier, essaie d'arriver jusqu'à celle qu'il aime en gagnant la confiance du tuteur. Mais la confiance de Sganarelle n'est pas facile à gagner. Valère veut l'aborder avec son valet Ergaste, et c'est alors une scène de mimique bouffonne : Syanarelle continue à monologuer pendant qu'on lui adresse la parole; puis il sent qu'on lui tire des coups de chapeau, et il se détourne, ennuyé, sans inème regarder à qui il a affaire ; abordé enfin, il répond de la façon la moins civile aux avances qu'on lui fait.

Valère ayant échoué, c'est à Isabelle à trouver un moyen de rapprochement. Elle en trouve plusieurs, la fine mouche. D'abord, elle die à Sganarelle : « Il y a un certain monsieur Valère qui me poursuit. Allez lui dire que je l'ai remarqué, mais que je suis une hoonete fille. » Et il y va, et il lance de bons coups de bouloir à l'amant, étonné d'abord, inais qui bientôt comprend l'intention d'Isabelle, et qui est ravi. Comme début d'une ingénue, ce n'est pas mal. Mais ce premier pas ne saurait sullire : « Si Valère n'avait pas compris ! » se dit Isabelle, «il faut que je lui écrive » ; et elle charge son tuteur de rapporter au jeune hom ne une boite en or et une lettre, un poulet, que, dit

elle, Valère a faitjeter dans sa chambre. Sganurelle est atten-
dri par la candeur de sa pupille ; il se laisse méme alten-
drir par la feinte tristesse de l'amant et se charge de dire à
Isabelle combien ses intentions étaient pures. « Tout a
bien sans doute, se dit alors Isabelle ; mais le temps presse.
puisque mon tyran veut m'épouser dans huit jours. Il
faut que Valère sache que le moment des grandes résolu-
tions esi venu. Allez, mon tuteur, vous êtes trop bon de
croire aux protestations de cet insolent. Il a dit qu'il von-
lait m'enlever sous peu, faites-lui en vile vos reproches. »
Et Sganarelle d'obéir, et Valère de protester, et Sgana-
relle d'amener Valère devant Isabelle, qui donne sa main
à baiser à l'amant en faisant semblar i d'embrasser le tu-
teur, et Sganarelle ému d'embrasser à son tour Valère en
guise de consolation :

SIA NARELLE
Tenez, embrassez-moi : c'est un autre elle-même.

(à Isabelle.)
Je le tiens fort à plaindre,

Allez, il ne l'est point". Mais Isabelle a trop bien joué son rôle, et Sganarelle, pour ne pas la laisser languir, décide qu'il l'épousera dès le lendemain. Que faire ? C'est la nuit. Isabelle se décide à aller se confier à Valère ; elle sort et heurte Sganarelle, à qui elle conte je ne sais quelle histoire, d'où il appert que Léonor aime Valère, veut absolument lui parler par une fenêtre et s'est rendue pour cela dans la chambre de sa sæur. Sur l'ordre de Syanarelle. Isabelle fait semblant d'aller congédier Léonor; on entend sa voix qui en ellet, congédie quelqu'un, et, bien entendu, c'est elle-mni me qui sort, la figure cachée, pour se rendre chez Valère. a ganarelle est ravi de la mésaventure de son frère. Il sonn chez le commissaire, qui, justement, a un notaire chez lui (le

ISABELLE,

1. Acte II, scènes xxt Xv. 792-793.

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