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» touché de leurs douleurs auroit dévoilé à leurs » yeux devenus plus perçans que ceux de l'aigle, » le siècle étonnant près de naître; » c'est-à-dire, comme le sublime auteur l'explique lui-même , la révolution françoise et les merveilleux effets qu'elle devoit produire. ( C. 14 et suiv.) Quelle joie pour eux de voir la philosophie sous de nouveaux traits , si propres à lui attirer les hommages du vulgaire ! charmés de ce spectacle, ils auroient senti plus que jamais la nécessité de s’estimer préférablement aux autres.

La puissance secrète , QUELLE QU'ELLE SOIT, qui régit l'univers, (Ibid.) avoit envié à nos sages cette faveur précieuse qu'elle réservoit pour des temps plus fortunés. Mais combien elle eut soin de les dédommager d'une telle perte ! Toute leur grandeur leur fut inathématiquement démontrée. D'Alembert poussant vigoureusement le calcul qu'il avoit entrepris, étoit parvenu enfin à découvrir le rang qu’un philosophe occupe dans la chaine des étres. « Si vous voulez savoir mon » tarif, dit-il, je trouve qu'un philosophe vaut » mieux qu'un roi, un roi qu’un ministre, un » ministr e qu’un intendant, un intendant qu'un » conseiller, un conseiller qu'un jésuite, un jé» suite qu'un janseniste, » ( Lett. à Volt.)

Nos sages guidés par un instinct sûr , sentirent toute la justesse de cette progression , et ils y souscrivirent de la meilleure grâce du monde.

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Eh oui, s'écrièrent-ils tous à la fois ; un philosopbe a le pas sur les rois : cela est dans l'ordre. Il y a plus : la nature l'a établi pour les régenter et pour les juger.-Eh bien ! nous les régenterons et nous les jugerons; et ils l'ont fait. Le Grand Fréderic leur rend cette justice, que , fidèles au devoir de leur sublime vocation, « ils s'entendoient » merveilleusement à fesser les princes, rois et » empereurs, qui désobéissoient à leurs règles. » (

Lett. à Volt., 24 mai 1770.).

CHAPITRE II,

Suite de la première séance.-Travaux des philosophes pour RECRÉER l'entendement humain,

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Nos sages se contemplèrent avec satisfaction, mais sans étonnement, dans l'éminente place à laquelle ils venoient de s'élever. Que la philosophie est grande ! disoient - ils, qu'elle est belle ! que nous allons être grands nous - mêmes aux yeux des mortels ! Ils continuèrent à faire des éloges magnifiques de cette puissante et unique souveraine de leurs cours. Je ne les rapporterai point ici; on les trouve dans tous leurs ouvrages. Ces éloges furent comme une vapeur énivrante, qui enfuma toutes les fibres de leurs cerveaux. A force d'exalter la philosophie et les philosophes , ils finirent par se persuader à eux-mêmes , qu'ils

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étoient non-seulement plus que des rois, mais des homines fort extraordinaires, ce qui étoit incontestable, et bien supérieurs à tout ce qui avoit paru jusqu'alors ; ce qui étoit vrai encore , mais dans un certain sens. Ils ne tardèrent pas de le prouver.

Ne perdons point de temps, s'écria Diderot, jetons promptement ces idées au peuple. Qu'il apprenne enfin ce que c'est qu'un philosophe, Mais ne nous bornons pas à étonner le vulgaire inbécile : nous avons des disciples à former; dirigeons leurs éludes et le développement de leurs facultés. Pour moi, je pense que nous devons les préserver de la séduction des sciences naturelles, A quoi leur serviroit de s'en occuper? je ne donne pas un siècle à la géométrie ; l'histoire même de la nature, tout intéressante, toute curieuse qu'elle est , cessera d'instruire et de plaire. La chose est incontestable, puisque jamais ces sciences n'atteindront le but vers lequel elles marchent. Toujours les inventeurs laisseront à ceux qui viena dront après eux , quelque chose à ajouter à leurs découvertes.(Interp. de la nature, p. 16.) Jeune homme, laisse donc ces misérables futilités. « Veux-tu que tes talens devenus utiles pour la » postérité, forcent son admiration en lui faisant » connoître le nom sous lequel on désignoit au» trefois ton être anéinti? Ne sois pas seulement » observateur de la nature : ose plus , sois son

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» interprète : l'interprète part du point où les » sens et les instrumens abandonnent l'observasteur ; il s'élève à l'essence même de l'ordre. » ( Ibid., p. 172.) Surtout attache-toi à la véritable manière de philosopher. Cette manière a été ignorée jusqu'à ce jour : il est temps enfin de la révéler au public. Elle est grande , belle et d'une simplicité admirable. « Elle consiste à appliquer » l'entendement à l'entendement, l'entendement » et l'expérience aux sens , les sens à la nature, » la nature à l'investigation des instrumens, les v instrumens à la recherche et à la perfection des » arts.... » Le philosophe étoit tout hors d'haleine ; il s'ar

: ; rêta un moment; ensuite il ajouta avec un geste très-expressif : « et l'on jètera les arts au peuple, » pour lui apprendre à respecter la philosophie. » ( Ibid., p. 46.)

Ses auditeurs et lui-même cherchèrent quelque temps, ce qu'il avoit voulu dire : il crut un instant l'avoir trouvé. Je vous parois obscur , dit-il, un métaphysicien a le droit de l'être : (Ibid., p. 106.) mais attendez; tout va s'éclaircir par un exemple.

Vous connoissez les idées singulières du docteur Beaumann. « Ces idées donneront bien de » la torture à un philosophe. Ce grand homme, » nous apprend que des perceptions d'élémens » >> rassemblés et combinés dans le corps de l'ani» mal, il en résulte une perception unique pro

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» portionnée à sa masse et à sa disposition, et » que le système de perception dans lequel cha» que élément aura perdu la mémoire du soi et >> concourra á former la conscience du tout, sera » l'ame de l'animal. » ( Ibid., 147.) Voilà sans doute une grande vérité , une vérité qui jète des lumières dans les profondeurs de la nature. Quand vous l'aurez comprise, vous la perfectionnerez, en appliquant avec plus d'exactitude que n'a fait Beaumann, l'entendement à l'entendement,

l'entendement et l'expérience aux sens, et les sens à la nature ; et vous vous élèverez jusqu'à « définir l'animal en général, un système » de différentes molécules organiques, qui, par » l'impulsion d'une sensation semblable à un » toucher obtus et sourd , que celui qui a créé » la matière en général leur a donnée, se sont » combinées jusqu'à ce que chacune ait rencontré » la place la plus convenable à sa figure et à son » repos. » ( Ibid., 158.) C'est ainsi , ajouta Diderot, qu'on dépouille heureusement les concepts, qu'on fait évanouïr les spectres corporels, et qu'on achève l'acte de la généralisation.

Il n'y avoit qu'à admirer dans tout ce discours. « La douce et persuasive éloquence du philoso» phe répandoit la lumière dans tous les esprits, » la chaleur dans toutes les ames. » (Mém. de Marm., l. vii, t. 2, p. 312.) Enchanté du spectacle

pompeux de ces pensées , il les a depuis

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