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académiciens, etc. On avait fait grande chère comme de coutume. Au dessert, les vins de Malvoisie et de Constance ajoutaient à la gaieté de bonne compagnie celle sorte de liberté qui n'en gardait pas toujours le ton : on en était alors venu dans le monde au point où tout est permis pour faire rire. Chamfort nous avait lu de ses Contés impies et liber!ins, et les grandes dames avaient écoulé, sans avoir même recours à l'éventail. De là un déluge de plaisanteries sur la religion ; l'un citait une tirade de la Pucelle; l'autre rappelait ces vers philosophiques de Diderot... La conversation devient plus sérieuse; on se répar.d en admiration sur la Révolution qu'avait faite Voltaire, et l'on convient que c'est là le premier titre de sa gloire : « Il a donné le ton à son siècle, et s'est fait lire dans l'antichambre comme dans le salon. » Un des convives nous raconta, en pouffant de rire, que son coiffeur lui avait dit, tout en le poudrant : « Voyez-vous, Monsieur, quoique je ne sois qu'un misérable carabin, je n'ai pas plus de religion qu'un autre. » On conclut que la Rérolution ne tardera pas à se consommer; qu'il faut absolument que la superstition et le fanatisme fassent place à la philosophie, et l'on en est à calculer la probabilité de l'époque et quels seront ceux de la société qui verront le règne de la raison...

« Un seul des convires n'avait point pris de part à toute la joie de cette conversation, et avait même laissé tomber tout doucement quelques plaisanteries sur notre bel enthousiasme. C'était Cazotte, homme aimable et original, mais malheureusement infatué des rêveries des Illuminés. Il prend la parole, et du ton le plus sérieux : « Messieurs, dit-il, soyez satisfaits, vous verrez tous cette grunde et sublime Révolution que vous désirez tant. Vous savez que je suis un peu prophète; je vous le répète, vous la verrez. »

Ici les convives se récrient; on plaisante Cazotte; on le harcèle, on le force à dire qu'il sait, dans cette Révolution future, ce qui en arrivera pour chacun. Condorcet, tout le premier, le provoque; il reçoit sa réponse mortelle :

« Ah! voyons, dit Condorcet avec son air et son rire sournois et niais, un philosophe n'est pas fâché de rencontrer un prophète, » « Vous, Monsieur de Condorcet, vous expirerez élendu sur le pavé d'un cachot ; vous mourrez du poison que vous aurez pris pour vous dérober au bourreau, du poison que le bonheur de ce temps-là vous forcera de porter toujours sur vous. »

On s'étonne un peu du genre de plaisanterie dite d'un ton si sérieux, puis on se rassure, sachant que le bonhomme Cazotte est sujet à rêver. Cette fois, c'est Chamfort qui revient à la charge avec le rire du sarcasme (car le caractère et le ton de chaque interlocuteur sont très-bien observés), et il reçoit sa réponse à son tour :

« Vous, Monsieur de Chamfort, vous vous couperez les veines de vingt-deux coups de rasoir, et pourtant vous n'en mourrez que quelques mois après. »

Ensuite, c'est le tour de Vicq-d'Azyr, de M. de Nicolaï, de Bailly, de Malesherbes, de Roucher, tous présents: chaque convive curieux qui vient toucher Cazotte reçoit l'étincelle à son tour, et cette étincelle est toujours le coup de foudre qui le tue. Le mot d'échafaud est le perpétuel refrain.

" - Oh! c'est une gageure, s'écrie-t-on de toutes parts, il a juré de tout exterminer. » — « Non, ce n'est pas moi qui l'ai juré.

Mais nous serons donc subjugués par les Turcs et les Tartares ? »-« Point du tout, je vous l'ai dit : vous serez alors gouvernés par la seule philosophie, par la seule raison. »

Le tour de La Harpe, l'un des convives, arrive cependant; il s'était tenu un peu à l'écart :

« Voilà bien des miracles, dit-il enln, et vous ne m'y mettez pour rien. » — « Vous y serez (lui réplique Cazotte) pour un miracle tout au moins aussi extraordinaire : vous serez alors chrétien. »

Sur ce mot de chrétien, on peut se figurer l'exclamation et le rire; les figures s'étaient rembrunies, elles se dérident :

a Ah! reprit Chamfort, je suis rassuré; si nous ne devons périr que quand La Harpe sera chrétien, nous sommes immortels. »

Puis vient le tour des femmes. La duchesse de Grammont, présente au dîner, prend la parole :

« Pour çà (dit-elle), nous sommes bien heureuses, nous autres

femmes, de n'être pour rien dans les révolutions. Quand je dis pour rien, ce n'est pas que nous ne nous en mêlions loujours un peu ; mais il est reçu qu'on ne s'en prend pas à nous, et notre sexe.... »-« Votre sexe, Mesdames (c'est Cạzotte qui parle), ne vous en défendra pas cette fois ; et vous aurez beau ne vous mêler de rien, rous serez traitées tout comme les hommes, sans aucune différence quelconque.

On voit la suite de la scène et du dialogue. Ici il devient de plus en plus dramatique et terrible. Cazotte arrive par gradations à faire sentir que de plus grandes dames encore que la duchesse iront à l'échafaud, des princesses du sang et de plus grandes que ces princesses elles-mêmes. Cela passe le jeu; toute plaisanterie a cessé :

« Vous verrez ( essaye encore de dire avec ironie la duchesse de Grammont) qu'il ne me laissera seulement pas un confesseur ? » « Non, Madame, vous n'en aurez pas, ni rous, ni personne. Le dernier supplicié qui en aura un par grâce, sera... »

« Il s'arrêla un moment : « Eh bien ! quel est donc l'heureux mortel qui aura cette prérogative ? » « C'est la seule qui lui restera, et ce sera le roi de France ! »

« Le maître de la maison se leva brusquement, et tout le monde avec lui... »

Il faut tout lire de cette Prophétie, jusqu'au dernier mot où Cazotte se prédit à lui-même sa fin et en style plus poétique et figuré. J'ai retranché à regret bien des détails qui font liaison. La scène est admirablement conduite de tout point; il ny a pas un mot inutile et qui ne tende à l'effet. Il ne faut pas même oublier le post-scriptum qu'on a le tort de supprimer quelquefois, et qui donne au récit son vrai sens et toute sa moralité. La Harpe suppose que quelqu'un lui demande si cette prédiction est véritable, si tout ce qu'il vient de raconter est bien vrai.

« Qu'appelez-vous vrai? ne l'avez-vous pas vu de vos yeux ? » « Oui, les faits ; mais la prédiction, une propliétie si extraordinaire !...) « C'est-à-dire que tout ce qui vous paraîl ici de plus merveilleux, c'est la prophélie. Vous vous trompez, »

Et, en effet, le miracle là-dedans, le prodige réel (selon La Harpe), ce n'est pas la prophétie de Cazotte qui est supposée, c'est cet amas de faits inouïs et mons' trueux qui se sont accomplis à la lettre, et qui doivent faire rentrer en soi quiconque en a été témoin :

« Si vous en êtes encore (conelut La Harpe) à ne voir dans tout ce que nous avons vu que ce qu'on appelle une révolution; si vous croyez que celle-là est comme une autre, c'est que vous n'avez ni lu, ni réfléchi, ni senti. En ce cas, la prophétie même, si elle avait eu lieu , Be serait qu'un, miracle de plus perdu pour vous comme pour les autres, et c'est là le plus grand mal. »

Je n'examine pas le raisonnement, qui est hardi et qui tend à introduire le surnaturel parce qu'il y a eu de l'extraordinaire : la seule remarque que je veuille faire en ce moment, c'est que, le jour où La Harpe a écrit d'inspiration cette scène de verve et de vigueur, son talent pour la première fois s'est trouvé monté au ton de sa sensibilité émue et de son imagination frappée. Sa Prophétie de Cazotte à la main, il peut se présenter même auprès des générations rebelles pour qui son Cours de Littérature n'est plus une loi vivante : elles se contenteront de cette seule page mémorable, et, après l'avoir lue, elles le salueront.

Le 10 février 1803, la veille de sa mort, La Harpe ajouta une déclaration à son testament : « J'exhorte tous mes compatriotes, disait-il en terminant, à entretenir des sentiments de paix et de concorde. » Il était grand temps, et le conseil avait du naïf de la part du belliqueux vieillard qui avait disputé et bataillé jusqu'à extinction. Il léguait ainsi à ceux qui venaient après le soin d'exercer toutes les vertus dont il s'était si bien passé. Il était dit que jusqu'à la fin, et même à l'article du testament, il y aurait jour à un coin de plaisanterie dans la conduite et le langage de celui qui, en ayant bien des parties du juge, ne vient pourtant qu'au second rang des judicieux (1).

(1) La Harpe, dans les dernières années, faisait ses lectures, non plus au Lycée ou Athénée, mais à l'Hôtel de Bonneuil, rue de Provence, près la rue du Mont-Blanc. Il logeait, à la fin au Cloître Notre-Dame : c'est là que l'allaient voir Chateaubriand, Fontanes, Gueneau de Mussy. — M. Pasquier, qui avait suivi ses leçons au Lycée dès 1787, l'alla revoir et causa avec lui; il le mit sur le Génie du Christianisme, en se donnant comme quelqu'un qui goûtait l'ouvrage. La Harpe lui dit : « Je ne suis pas si loin que vous le croyez de m'entendre avec vous. 'Pour juger d'un livre, il y a une épreuve sûre : quand vous en avez retranché tous les défauts, s'il y reste de grandes beautés, l'ouvrage mérite de vivre. Appliquez cette règle au Génie du Christianisme, et vous verrez qu'il résiste. » L'esprit de parti, chez La Harpe, ne nuisait pas à cette équité finale.

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