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Quel dégoût inspire le Tartuffe avide et luxurieux

Qui convoite la mère en épousant la fille (1)!

Quel mépris excite la cupidité honteuse de Dorimène (2), et la grossière débauche de la femme de George Dandin (3)

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Quand on repense à la fausseté et à l'indécence des amours applaudis sur tant de théâtres, à la corruption insinuée chaque jour au peuple par tant de romans pleins de passions hors nature, à la gloire acquise par tant d'auteurs au moyen des théories d'amour les plus brutales et des peintures d'amour les plus lubriques, on reconnaît que Molière a rendu service à la morale en présentant sans cesse le spectacle, conforme à la nature et à la raison, d'amours jeunes , joyeux et honnêtes. Et quand , après avoir passé en revue toute la littérature amoureuse, on revient aux amoureux de Molière, on demeure convaincu que nul poëte n'a jamais conçu ni représenté l'amour d'une manière plus vraie, plus touchante, plus morale.

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(1) Le Tartuffe, act. IV, sc. VIII :

Vous épousiez ma fille et convoitiez ma femme. Voir plus haut , chap. II, p. 29.

(2) Le Mariage forcé, sc. IV, XII.

(3) La Jalousie du Barbouillé, sc. XI; le Mari confondu , sc. V, VIII, XI, XII. — Voir, pour les restrictions à faire, plus loin, chap. IX.

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CHAPITRE VIII.

LE MARIAGE.

Est-ce par nécessité de comédie, et pour fournir un dénoûment que tous ces beaux amours aboutissent au mariage (1)? Non : c'est par vérité. L'intimité et la joie de cette union est aussi nécessaire, comme conséquence de l'amour vrai , que le désordre et le dégoût comme conséquences de la coquet

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(1) On est encore ici en contradiction avec Bossuet, Maximes et réflexions sur la comédie, chap. V, Si la comédie d'aujourd'hui purifie l'amour sensuel en le faisant aboutir au mariaye, et chap. VI, Ce que c'est que les mariages du théâtre : « On commence par se livrer aux impressions de l'amour sensuel; le remède des réflexions ou du mariage vient trop tard; déjà le faible du ceur est attaqué, s'il n'est vaincu; et l’union conjugale , trop grave et trop sérieuse pour passionner un spectateur qui ne cherche que le plaisir, n'est que par façon et pour la forme dans la comédie... Toute comédie, selon l'idée de nos jours, veut inspirer le plaisir d'aimer; on en regarde les personnages, non pas comme gens qui épousent, mais comme amants ; et c'est amant qu'on veut être, sans songer à ce qu'on pourra devenir après (chap. V)... Que les mariages des théâtres sont sensuels, et qu'ils paraissent scandaleux aux vrais chrétiens ! Ce qu'on y veut, c'en est le mal ; ce qu'on y appelle les belles passions , sont la honte de la nature raisonnable ; l'empire d'une fragile et fausse beauté, et cette tyrannie , qu'on y étale sous les plus belles couleurs, flatte la vanité d'un sexe, dégrade la dignité de l'autre, et asservit l'un et l'autre au règne des sens (chap. VI). » Après la lecture du précédent chapitre et de celui-ci, je pense qu'il est évident que cela ne peut concerner Molière, excepté pour les points indiqués plus loin au chapitre IX. D'ailleurs, sur la question de Bossuet, voir plus loin , chap. XII.

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terie et de la débauche. Les romanciers peuvent séparer ces choses : mais c'est un mensonge à la réalité comme à la morale , et c'est par ce mensonge que leurs ouvres sont souvent funestes. Molière fait justice de l'illusion que l'amour puisse exister entre les âmes seules , et que l'homme ait ainsi la puissance de séparer en deux le corps et l'esprit , qui font une seule et même personne. Bélise est folle , avec son galimatias de langage pudibond et de sentiments épurés, comme Tartuffe est infâme avec sa lubricité cupide. L'union purement spirituelle est , sauf quelques exceptions bien rares, aussi insensée que l'union seulement sensuelle est ignoble : c'est une utopie de prôner l’une sans l'autre, pour nous transformer en anges ou en bêtes.

La question du mariage n'est point à discuter dans une société polie, et je ne sais pas de société si grossière où elle ne soit résolue par l'instinct de l'humanité. Mais la politesse même et le raffinement de l'esprit et du corps rendent quelquefois la pratique du mariage plus difficile. Dans l'intimité d'êtres trèsdélicats et très-sensibles, les causes d'irritation, d'ennui , de douleur se multiplient presque à l'infini : si bien qu'en face de tant de difficultés et de peines incessantes, l'idée de l'obligation et de la nécessité finit par s’amoindrir, et disparaît même aux yeux de certains esprits malades de délicatesse ou de tempérament.

Molière, dans la société polie du dix-septième siècle, et dans l'élite même de cette société, vit des

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roués et des précieuses. Il s'en prit d'abord aux précieuses.

Lorsque Madelon, qui veut s'appeler Polyxène , et de sa vie à Paris faire un roman comme ceux de "Mandane et de Clélie, trouve irrégulier le procédé des amants qui débutent d'abord par le mariage, n'est-ce pas la raison même qui répond , avec la triviale énergie de Gorgibus : « Et par où veux-tu donc qu'ils débutent? par le concubinage ? » Puis après cette boutade arrachée à son bon sens par les visions de deux folles achevées, il ajoute, avec la dignité de l'honnête homme et du père : « Le mariage est une chose sacrée, et c'est faire en honnêtes gens que de débuter par là (1). »

Chacun a dans la mémoire l'excellente scène où Clitandre ne peut venir à bout de persuader à Bélise que ce n'est ni à elle ni à sa pudeur qu'il en veut (2) et ce personnage burlesque est la plus juste critique du parfait amour, par lequel beaucoup de femmes essaient de se tromper elles-mêmes et d'excuser des liaisons destinées nécessairement à aller plus loin.

Bien plus, la jolie et coquette Armande , qui s'est laissée prendre aux célestes théories

De l'union des cours où les corps n'entrent pas (3),

y perd un honnête mari et le bonheur domestique.

(1) Les Précieuses ridicules, sc. V.
(2) Les Femmes savantes , act. I, sc. IV.
(3) Id., act. IV, sc. II.

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Et comme si ce n'était pas assez de cette évidente leçon , Molière trouve moyen, quand il met en présence la fille philosophe et la fille qui veut un époux et un ménage, de mellre toute la grâce et toute la pudeur du côté de celle-ci , et de faire dire à celle-là des obscénités dans son haut style, avec ses prétentions de ne connaître point les chaînes des sens ni de la matière (1). Bien plus encore, en face d'un homme, d'un amant, c'est l'homme et l'amant raisonnable dont le langage est chaste, et c'est la femme éthérée qui parle des sentiments brutaux, du commerce des sens, des noeuds de chair et des sales désirs (2).

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Tout cela est très-comique et très-sérieux : la vérité banale, et pourtant sans cesse attaquée par des utopistes des deux sexes, que le mariage est la base et la moralité de toute société humaine, n'a pas été proclamée plus haut, dans les ouvrages les plus graves, que dans les scènes les plus risibles de Molière.

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Quand don Juan fait sa belle tirade contre le mariage et le faux honneur d'être fidèle, quand il demande à Sganarelle , ébloui par son éloquence sophistique, ce qu'il a à dire -dessus , le timide bon sens de Sganarelle répond : « Ma foi, j'ai à dire... Je ne sais que dire : car vous tournez les choses d'une manière qu'il semble que vous avez raison, et cependant il

(1) Les Femmes savantes, act. I, sc. 1.
(2) Id., act. IV, sc il. Voir plus haut, chap. V, p. 92.

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