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L'Abbesse qui revenoit de la promenade, hélitoit d'abord sur la proposition, parce qu'il étoit tard. Elle y consentit cependant, & fit fonner le Sermon après Complies. Elle y aslista comme par maniére d'acquit : mais elle n'en sortit pas de même. Ayant entendu le Prédicateur exposer les rabaissemens profonds du Fils de Dieu dans son Incarnation & dans sa Naissance, elle fut vivement touchée de cet objet ; elle se sentit pe nétrée de l'amour du rabaissement, de la pauvreré & du mépris des hommes, & en même tems toute changée sur l'arcicle de son aversion pour la vie religieuse. Toutes ses peines s'évanouirent, & il ne lui resta que celle de n'être pas dans la vie la plus austére , & dans la condition la plus basse. Elle pensa aussi dès l'heuremême à s'adresler à quelqu'un pour la conduite. Mais quoique le Sermon du Capucin eut été l'occasion & l'instrument de la miséricorde de Dieu sur elle, elle cut néanmoins un certain instinct de discernement pour ne pas prendre le Prédicateur pour son Directeur. Les suites ont justifié fon jugement. Cet homme éroit de mau. vaises mæurs ; il avoit porté le désordre dans plusieurs Maisons Religieuses ; & quelques années après il apoftafia & de la Religion monastique & de la foi Catholique, & passa en Angleterre. On a sçu que Dieu lui avoit fait la gra-. ce depuis de se reconnoître , & qu'il étoit rentré dans le sein de l'Eglise.

Angélique conserva dans fon cæur ces commencemens de conversion jusqu'à Pâques. Elle commença deslors à pratiquer plusieurs austérités , jusqu'à se lever toutes les nuits pour prier. Elle alloit le faire dans un grenier, afin que la chose fut secrete, & que la Religieuse qui couchoit dans sa chambre, ae l'apperçut pas levée &

priant Dieu. Elle ne tarda pas à concevoir une
sainte aversion pour les Dignités : la qualité
d'Abbesse lui étoit insupportable ; &'elle n'eut
long-tems d'autre pensée, que de se retirer clan-
destinement dans quelque Couvent éloigné, &
de s'y fairé Religieuse Converfe. Ce n'étoit pas
seulement l'humilité qui lui donnoit cette vue :
elle sentoit d'ailleurs le danger de rester dans
une place où elle étoit entrée sans vocation , &
d'une façon aufli irréguliére. Un Capucin qui
prêcha à la Pentecôte suivante , fut fon premier
Directeur. Elle s'ouvrit à lui, & il applaudit à
tous ses bons sentimens: mais if l'arrêta sur l'ar-
ticle de l'Abbaye, lui représentant qu'iln'étoic
pas impossible de réformer ce qu'il y avoir de
défectueux dans la nomination, & qu'il valoir
mieux demeurer,& travailler à réformer les abus
de la maison. D'autres personnes pensérent de
même. Quoiqu'il en soit de ce que décidérent
ces bonnes gens qui n'en fçavoient pas davanta-
ge non plus qu'elle , elle conçut le dessein de la

réforme.
VII.

one. Elle en parla à ses Religieuses à mots couconcoi le verts, en les exhortant à penser un peu à leur dessein de la conscience ; & elle s'ouvrit enciérement à deux Réforme de Sæurs, dont l'une étoit celle qu'elle avoit reçue te. Sa famille

te: à Profession. Ces deux Sæurs entrérent pleines'y oppose. ment dans ses vûes.Le Confesseur Capucin nour

rissoit toujours en elle ce pieux dessein. Il lui suggéra dé le communiquer à ses Supérieuts majeurs, l'Abbé de Câteaux, & l'Abbé de Morimont. On sçait que l'Abbé de Cîteaux est le Général de tout l'Ordre de S. Bernard , & que l'Abbé de Morimont est un des quatre premiers Peres, comme on les appelle; étant Abbé d'une des quatre grandes maisons qui font chefs d'un grand nombre d'autres appartenantes à leur filia

tion, & soumises à leur Jurisdiction immédiate. Les Abbés ne s'éloignérent pas de la proposition, mais ils ne voulurent pas qu'on fic rien fans le consentement de M. Arnaud. Cinq mois s'écoulérent sans que la jeune Abbesse eut pû commencer l'exécution de son projet. Elle en prit tant de chagrin , sur tout à cause des grandes oppositions qu'elle prévoyoit bien qui ne manqueroient pas d'arriver , qu'elle tomba maladę de nouveau. Il lui prit une fiévre quarte , qui fut une bonne occasion à M. Arnaud de traverser les desseins de sa fille , dont les Abbés de l'Ordre l'avoient informé. Il vint la querir au mois de Septembre, & la mena à Andilli pour lui faire perdre la fievre & plus encore ses idées de Réforme. Ce n'étoit pas que le pere & la mere, n'eussent de la Religion : la mere même en son particulier auroit voulu voir la Réforme à P.R. pour la clôture. Mais l'un & l'autre aimant beaucoup leur fille,, appréhendoient qu'une vie trop austére ne ruinât sa santé & n'abrégeât ses jours.

Elle eut bien à combattre à Andilli. On l'attaquoit continuellement sur le point qui lui tenoit fi fort au gæur. On lui reprochoit même sa témérité, de vouloir , jeune comme elle étoit, faire d'aussi grands changemens dans sa Communauté. Comme on s'apperçut dans la maison qu'elle ne portoit point de chauffertes de linge, & qu'elle coushoit même toute vêtue , ce qui étoit caufe qu'il s'étoit engendré de la vermine dans fes habits , on se fâcha tout de bon contre elle. M. Arnaud alla un matin la trouver dans son lit , pour lui faire des reprimandes : il la prit par l'endroit sensible , en lui disant qu'elle l'affligeoit au point qu'elle le ferait mourir de chagrin. Angélique qui s'étoit défendue d'àbord.par fa conscience & fes obligations, n'eut à la fin d'autre réponse à donner à son pere qud ses larmes. Sa petite sæur Marie qui étoit malade dans un autre lit, entendant pleurer sa four , se mit ausli à pleurer : les cris vinrene bientôr : ce qui délarına pour ce moment le pauvre pere, dans la crainte qu'il eut de causer la mort à ses deux chers enfans. * Cependant il intéressa l'Abbé de Morimont dans fa cause. Cet Abbé étant venu à Andilli, se rangea entiérement du côté du pere, & en qualité de Supérieur défendit à la jeune Abbeffe de penfer davantage à fon projet de réforme : l'exhortant seulement à maintenir l'ordre qui étoit pour lors dans sa maison. Et comme le mal prétendu venoit en bonne partie des conseils des Capucins , 'il lui fit défense de faire prêcher davantage ces Religieux chez elle, & s'engagea à lui fournit des Religieux de l'Ordre. Il fallur céder à l'impuissance de faire autrement : mais il ne fut pas possible à l'Abbesse de se débarrasser des réflexions chagrinantes qui la fatiguoient nuit & jour. » Elle étoit bien mal

9 heureufe', fe disoit-elle à elle-même, de ce ao que lorsqu'elle étoit incapable de faire un 91.choix, on l'avoit engagée dans une profef

5 fion pour laquelle elle n'avoit ni vocation ni s inclination , & dans laquelle par conséquent selle ne pouvoit être que misérable : & qu'à my certe heure que Dieu par sa miséricorde avoit 39 réparé la faute de ses parens, en lui donnant so l'amour de son état, ils vouloient encore s'op55 poser à son bonheur , & l'empêcher de faire » Con falur, en l'empêchant de vivre selon les 5 devoirs de son état. » Basha i sin

Tout cela ne contribuoit pas à lui faire paffer fa fiévre quarte, avec laquelle elle s'en retour. na à P. Ri à la fin du mois de Septembre. Elle

prit son parti qui étoit d'attendre que Dieu lui donnât quelqu'autre ouverture. L'Abbé de Morimont lui envoya , suivant la promesse , un jeune Bernardin pour prêcher l'Avent. L'Abbesse fut fort surprise de le trouver dans les mêmes principes qu'elle , & encore plus rigide sur la discipline monastique, sur tout par rapport à la clôture. Il pensoit que c'étoit an péché mortel de sortir, comme on faisoit , pour prendre la promenade aux environs de l'Abbaye. M. de Morimont s'étoit trompé apparemment sur le compte de ce Religieux, & ne l'avoit pas connu cel. La Mere Angélique reprit alors les premiéres pensées de Réforme ; & pour être plus libre d'y travailler, elle chercha å se tirer de la dépendance où elle étoit de cette Religieuse de s. Cir que ses parens lui avoient donnée en qualité de Surveillante, & qui informoit sa famille de tout. Elle y réuffit : car elle obtint de la maison de S. Cir le rappel de cette Religieuse.. ° Libre de ce côté-là, elle ne s'étoit pas du vill... côté de ses Religieuses, qui sentoient bien cement de la

* Commence. que leur Abbeste avoit dans le cæur, mais qui Réforme de n'étoient pas encore disposées à y entrer. Ainsi P. R. pat la sa peine continuoit aussi bien que fa mélanco- Mere Angéli. lie'; & la fiévre quarte ne s'en alloit point, Un 94,

17. ans. Erajour de Carême la bonne mere Prieure lui de- blissement du manda pourquoi elle étoit fi triste, qu'assuré- Commun & ment c'étoit ce qui la rendoit malade. Elle lui de la clôture. répondit : » Vous sçavez assez le sujet de mon » chagrin, il ne tient qu'à vous de le faire cesser. La mere Prieure lui ayant dit qu'elle n'avoit qu'à parler , qu'on étoit prêt à la contenter, elle dit qu'elle souhaitoit fort que tout fût remis en commun. La bonne Prieure lui demanda li elle y avoit bien pensé, & lui fit observer

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