Images de page
PDF
ePub

la comtesse de Sérizy, folie produite par le remords d'être la cause indirecte du suicide de Lucien de Rubempré.

La dernière partie de Splendeurs et Misères des courtisanes renferme au sujet de quelques femmes du grand monde, que Lucien a aimées, de terribles accusations, marquant d'une flétrissure indélébile ces créatures, vraies fleurs du vice, qui sont plus coupables et plus viles que la courtisane de profession.

Vautrin, constatant au cœur de M. de Sérizy une indulgence sans bornes pour les fautes de la comtesse, se dit : « Les fantaisies d'une femme réagissent donc sur tout l'État. Oh! combien de force acquiert un homme quand il s'est soustrait comme moi à cette tyrannie d'enfant, à ces probités renversées par la passion, à ces méchancetés candides, à ces ruses de sauvage! La femme avec son génie de bourreau, ses talents pour la torture, est et sera toujours la perte de l'homme. Procureur général, ministre, les voilà tous aveuglés, tordant tout pour des lettres de duchesses ou de petites filles, ou pour la raison d'une femme qui sera plus folle avec son bon sens qu'elle ne l'était sans sa raison. »

Ces sinistres paroles sur les désastres de l'action de la femme, quand elle est malfaisante, sont à méditer.

Ne résument-elles pas toute une moitié des événements de la vie humaine ?

LES SECRETS DE LA PRINCESSE DE CADIGNAN

On peut rattacher les Secrets de la Princesse de Cadignan à Splendeurs et Misères des courtisanes, en ce sens que l'au. teur continue dans ce livre son étude des moeurs de la femme, placée au plus haut degré de l'échelle sociale et vivant au faite des splendeurs de la vie aristocratique par excellence. La princesse de Cadignan, que nous avons déjà pu juger dans le Cabinet des antiques, est une femme de moeurs plus que légères, qui a reçu, comme on dit, « l'Europe chez elle ».

Balzac nous présente ici la courte et heureuse histoire de la dernière passion de cette singulière créature. Arthez, le grand Arthez, devenu député royaliste et une personnalité considérable de son époque, est l'objet du dernier amour de la princesse. Cet amour est sincèrement partagé. Arthez hérite, paraîtil, des sentiments secrets qu'avait inspirés au républicain Michel Chrestien, son ami, la reine du faubourg Saint-Germain. On a beau dire devant lui tout le mal possible de Diane de Maufrigneuse, il fait semblant d'écouter de l'air d'un homme qui n'ignore rien de toutes les médisances; et au fond, naïf comme le sont les hommes de génie, il reste convaincu de la pureté de cette femme. Le soupçon ne l'effleure même pas. Pour arriver à un résultat aussi inouï, la princesse a joué, mieux qu'on ne le fera jamais sur aucun théâtre, une comédie auprès de laquelle l'hypocrisie de Tartuffe n'est qu'une vétille. Elle s'est fait passer aux yeux de son amant pour vierge et martyre, parce qu'elle se sent au fond du cæur une soif inassouvie de bonheur, et le désir d'aimer un maître parmi les hommes, deux choses qu'elle n'a jamais pu rencontrer.

Cette petite scène, qui semble appartenir à la vie intime, est un bijou. L'auteur achève d'y sonder jusqu'au fond l'abîme qui s'appelle le cœur d'une grande coquette.

L'histoire de la princesse de Cadignan prouve aussi que, pour la femme qui aime véritablement, le passé n'existe plus; c'est zéro. L'espérance que le dernier amour sera éternel enterre les passions antérieures dans le néant; chose sublime dans le caractère des femmes, et qu'ont successivement réalisée Camille Maupin, Esther Gobseck et Diane de Cadignan; admirable développement de cette grande pensée de La Bruyère : « La femme oublie tout de l'homme, jusqu'aux faveurs qu'il a reçues d'elle. »

[blocks in formation]

Les trois romans qui composent l'Histoire des Treize sont, au même titre que le Père Goriot, les plus émouvants des Scènes de la vie parisienne. Voyons le premier.

Ferragus est un second Vautrin. Forçat libéré, il est actuellement dans Paris le chef des Treize, association mystérieuse de gens qui se sont mis en révolle contre toute entrave, apportée par les lois et conventions sociales à leurs désirs légitimes. Le chef des Dévorants, qui a pris le nom de Bourignard, est père d'une délicieuse jeune femme à qui il a voulu cacher son déshonneur, craignant de tuer en elle l'amour filial par la révélation du passé. La jeune femme a épousé Jules Desmarels, un agent de change; elle partage son ceur, plein d'une adorable tendresse, entre son mari et son père. Elle va de temps à autre, voir ce dernier, en cachette. L'union et le bonheur du jeune ménage forment un gracieux tableau, sur lequel la vue aime à se reposer des horreurs rencontrées à chaque pas dans la fange parisienne.

M. de Maulincour, officier de la garde impériale, s'éprend de madame Jules Desmarets. Découvrant les visites de la jeune femme chez Bourignard, il conçoit sur elle des soupçons infâmes. Il est aussitôt dénoncé à la vengeance des Treize. Après avoir échappé à mille pièges tendus par ses puissants ennemis, il finit par mourir fou, quelque temps après un duel avec M. de Ronquerolles, un des Treize sans doute, qui a failli le tuer. M. de Maulincour, qui n'a cessé d'aimer la fille de Ferragus d'un amour sans espoir, a révélé à Jules Desmarets la mystérieuse conduite de sa femme. Dès ce jour, l'agent de change, en proie à toutes les horreurs du soupçon, espionne Clémence. Il ne tarde pas à en surprendre le secret. Mais ce jour-là, au moment où, l'état civil de Ferragus étant refait, sa fille va pouvoir présenter son père à Jules, l'infortunée Clémence, sourdement minée par le chagrin que lui ont causé l'abandon et la méfiance de son mari, vient à bout de forces et meurt.

Ferragus, qui adorait sa fille autant que Goriot idolâtrait les siennes, renonce à sa réhabilitation; moralement tué par la douleur, il va expier son passé par un avenir de souffrances horribles, que la mort ne viendra abréger jamais assez lot.

Jules Desmarets ne se console pas d'être la cause indirecte de la mort de sa femme; il reçoit des mains de Bourignard une urne

contenant les cendres de la bien-aimée, chose qu'il a vainement sollicitée de l'administration, et que seul a pu accomplir le pouvoir des Treize.

Les funérailles de Clémence Desmarels et d'Auguste de Maulincour, faites le même jour, offrent dans le roman une scène des plus troublantes. Balzac y a écrit un magnifique et profond commentaire du chant du Dies iræ, qui fait frissonner l'âme d'une sainte terreur, en la plongeant dans une sombre méditation sur l'inconnu de la mort. Cette page est un des plus beaux morceaux de haute littérature qu'il soit possible de goûter.

La Duchesse de Langeais est le pendant tragique des Secrets de la Princesse de Cadignan, comme étude du coeur des femmes. L'oeuvre est d'un grand intérêt, quoique les caractères d'Antoinette de Langeais et d’Armand de Montriveau soient bien rares.

La duchesse est une figure grandiose de femme aristocratique, d'un esprit tout à fait supérieur, qui, sous la glace des conventions mondaines, cache une nature très sensible. « Le jour où elle prendra feu, elle donnera le spectacle d'un magnifique incendie », dit, en parlant d'elle, M. de Ronquerolles. Le général de Montriveau, un homme qui a passé la moitié de sa vie dans les déserts de l'Afrique, face à face avec des dangers incessants, est un de ces êtres dont la puissance de caractère constitue un phénomène. Il aime Antoinette de Langeais. Celle-ci, trop scrupuleuse en amour, refuse de se donner au général. Après avoir épuisé sans résultat tous les moyens de séduction, Montriveau accuse la duchesse de s'être jouée de lui; et il veut tirer de cette conduite, qu'il qualifie de crime, une vengeance éclatante. Avec l'aide des Treize, association dont il fait partie, il se propose de marquer au front Antoinette de la fleur de lis des forçats. La duchesse vaincue va céder à son amant, mais celui-ci la repousse. Antoinette, comprenant enfin l'amour et voulant à tout prix en aspirer le bonheur à pleines lèvres, fait des folies pour reconquérir le coeur de Montriveau. Elle échoue contre la nature de fer du général, et cela malgré les conseils adroits du vidame de

Pamiers, son parent, figure assez effacée, et cependant un des personnages les plus curieux des Scènes de la vie parisienne. Dans un accès de désespoir, Antoinette de Langeais quitle Paris et se rend dans un couvent de carmélites en Espagne. Montriveau, apprenant sa fuite, sent tout son sang refluer au cour; il aime encore. Pris d'un désir fou, il se met à la recherche de la recluse. Pendant cinq ans, il lui est impossible de la découvrir, même en usant de l'action toute puissante des Treize. Il la trouve enfin lors de l'expédition française en Espagne, pour la restauration de Ferdinand VII. Mais Antoinette de Langeais est morte, il ne reste plus que seur Thérèse. Le général forme néanmoins le projet d'enlever de force la religieuse de son couvent. Le jour où, aidé dé Henri de Marsay et de Ronquerolles, il pénètre dans la cellule de la carmélite, il la trouve morte; à la chapelle, ses compagnes chantent pour elle l'office des morts. Fou de douleur, Montriveau emporte le cadavre de sa bienaimée. « Allons! lui dit alors le sombre Ronquerolles, n'y pense plus, aie désormais des passions, mais de l'amour, jamais! Il n'y a que le dernier amour d'une femme qui puisse contenter le premier amour d'un homme! »

Nous n'avons pas besoin de dire que la Duchesse de Langeais est peut-être le roman le plus attachant à lire de toute la Comédie humaine. Le sujet, dont l'intensité dramatique va croissant, ne laisse faire aucune halte à l'émotion du lecteur. On s'y trouve, d'un bout à l'autre, sous l'empire de sensations indéfinissables.

Balzac a principalement exposé ici, dans des considérations sublimes que lui inspirent les caractères exceptionnels de Montriveau et d'Antoinette, la différence qui existe entre les passions ordinaires et l'amour, « Sans la croyance à sa perpétuilé, l'amour ne saurait exister, » dit-il. Il analyse finement tous les scrupules de différentes sortes qui empêchent la duchesse de Langeais de rendre Montriveau heureux. La duchesse est une sorte de « Laïs intellectuelle », qui oppose successivement aux emportements du général les hypocrites manèges de la coquetterie, de la dévotion, de l'orgueil, de la pruderie. Elle joue inconsciemment la dangereuse comédie de la femme froide et raisonneuse.

« PrécédentContinuer »