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Tout ce qu'imprime un écrivain grave a de la valeur, mais ce qu'il écrit pour lui à l'état de simple note en a plus encore, en ce que j'y saisis sa pensée sans aucune forme de précaution ou de politesse. Or, voici la note que je lis dans les papiers de Sieyès, et qu'il écrivit du temps de la Convention, en vue des abus et des excès du système :

(( Rousseau. Ils prennent les commencements de la société pour les principes de l'art social, de l'art social dont les Français n'avaient pas d'idée il y a peu d'années, et dont le nom a été hasardé pour la première fois dans les Moyens d'exécution (c'est sa première brochure de 1788). Que diraient-ils si l'on entreprenait la construction d'un vaisseau de ligne avec la seule théorie employée par les Sauvages dans la construction de leurs radeaux ? Tous les arts se perdraient en reculant ainsi à leur origine. L'art en toutes choses est venu fort tard. 11 suppose de grands progrès depuis leur premier âge. »

Cet art social, que Sieyès se piquait d'avoir découvert, ou du moins professé le premier, consistait surtout dans la division du travail, appliquée aux diverses fonctions et aux divers pouvoirs de la société. Sieyès, cet ennemi de tout privilége et de toute aristocratie, n'avait pas moins d'éloignement pour la démocratie pure, et il croyait que l'art consistait précisément à rendre la force populaire raisonnablement applicable aux nations modernes, moyennant un système de représentation qu'il combine avec une ingéniosité infinie.

La Machine de Marly ou encore la Machine arithmétique de Pascal ne sont pas plus compliquées que ne l'était la Constitution finale de Sieyès. Celle-ci me fait l'effet d'une horloge sávante à mettre sous verre et à placer dans un Conservatoire comme curiosité. Elle est toute conçue en vue d'élever et de transformer le principe populaire, d'en extraire et d'en faire redescendre dans tous les sens une action de raison pure. Elle prouve, du moins, en quoi l'art de Sieyès diffère de la logique élémentaire et à bout portant de Rousseau.

Un jour, le 25 janvier 1791, après un dîner chez madame de Staël, l'Américain Gouverneur Morris, qui était des convives, écrivait le soir dans son Journal :

( A trois heures, je vais dîner chez madame de Staël. J'y trouve l'abbé Sieyès ; il disserte avec beaucoup de suffisance sur la science du Gouvernement, méprisant tout ce qui a été dit sur ce sujet avant lui. Madame de Staël dit que les écrits et les opinions de l'abbé formeront une nouvelle ère en politique comme ceux de Newton en physique.'»

Sieyès un Newton en politique! voilà un bien grand mot; mais ce qui me paraît certain, et ce qui le serait, je le crois, pour tous ceux qui auraient jeté les yeux sur cette suite de pensées neuves et hardies, produites par lui dès sa première jeunesse, c'est qu'il y avait en Sieyès du Descartes, c'est-à-dire de l'homme qui fait volontiers table rase de tout ce qui a précédé, et qui recommence en toute matière, sociale, économique et politique, une organisation nouvelle et une.

Cette unité, il y tenait: essentiellement, et ne faisait cas que de ce qui s'y rapportait. Une des raisons du peu d'estime qu'il faisait de Buffon, qu'il appelle « un brillant déclamateur, » c'est que, dans la suite des vues de ce grand naturaliste, il y en a qui ne concordent pas entre elles, et qui même, si on les rapproche, pourraient paraître contradictoires (1). Sieyès ne voyait donc souvent, dans les généralités majestueuses de Buffon, qu'une fausse unité, dont le défaut se déguisait sous l'ampleur des mots. Pour lui, il songe à réformer la langue comme le reste; .et même c'est par

là, selon lui, qu'il faudrait commencer; car une découverte qu'il croit avoir faite, c'est que « nos langues

(1) Si j'osais dire une chose singulière, j'avancerais que Buffon est à la fois spiritualiste et athée. Le premier de ses chapitres sur l'Homme est d'un idéaliste. Ses discours sur la Nature et ses Époques sont d'un naturaliste qui se passe aisément de Dieu.

sont plus savantes que nos idées, c'est-à-dire annoncent des idées, des connaissances qui n'existent pas, et qui cependant fixent tous les jours les efforts d'une quantité prodigieuse de scrutateurs. » Ces scrutateurs se repaissent tant bien que mal de ce qui leur apparaît sous forme d'expressions consacrées. Sieyès exprime cette méprise, trop naturelle à l'homme, par une image un peu bizarre, mais très-ingénieuse : « Je crois que

la tête de l'homme est une somme de petites cases ressemblant à des estomacs ; elles veulent se remplir n'importe comment , et tout y est bon (on les dirait à l'épreuve du poison). Dès qu'elles sont pleines de sottises ou de vérités, elles sont contentes. » Il y a des sciences entières fausses, c'est-à-dire fondées sur ce qui n'est pas on voit bien qu'il en veut surtout à la théologie et à l'ancienne métaphysique), et ces sciences doivent leur origine à de faux rapports revêtus de mots dont se paye ensuite le vulgaire et même la foule des lettrés :

« Les signes restent, dit-il, et portent dans les générations suivantes l'existence des chimères et l'épouvante qu'elles causent. La révision des connaissances ou la vérification des leçons reçues ne se fait plus dans les générations éduquées, si leur malheur a permis que ces signes postiches s'opposassent à cette opération, la montrassent comme périlleuse, ou même comme impossible. L'ignorance est alors répandue sur la surface de la terre, et les malheureux humains ne peuvent plus espérer qu'une vie chargée des poids horribles du désordre. »

On croit entendre dans ces passages le poëte romain Lucrèce ou quelque austère épicurien de l'ancienne Rome, déplorant mélancoliquement, du haut de sa morne sagesse, les erreurs des humains égarés hors de la voie (1)

(1) El cette autre pensée sur la Religion, c'est du Lucrèce encore : « L'homme arrivé sur la terre observe pour jouir; il commence à se Telle est pour moi l'attitude du méditatif Sieyès durant ces années d'étude solitaire. Son erreur, à lui, comme celle de presque tous les solitaires, si puissants qu'ils soient, est de croire qu'une réformation radicale est possible, et que le genre humain, ne fût-ce que dans son élite, peut obéir une fois pour toutes à la raison. Sieyès voudrait tout d'abord une langue simple, philosophique, sans prestige :

« La langue la plus raisonnable, dit-il, devrait être celle qui se montre le moins, qui laisse passer, pour ainsi dire, le coup d'ail de l'entendement et lui permet de ne s'occuper que des choses ; et point du tout cette langue coquette qui cherche à s'attirer les regards; ou, si vous aimez mieux, la langue, ne devant être que le serviteur des idées , ne peut point vouloir représenter à la place de son maître. Pourquoi donc ces longues dissertations sur l'harmonie, sur la période et sur toutes les qualités du style ? Il y a bien du faux dans toutes ces prétentions. »

Plus tard, quand il aura vu l'abus du langage et de l'éloquence dans les grandes assemblées, et les déviations d'opinion qui en résultent, il le dira avec un sentiment bien vif encore; et, quoique le passage suivant ne paraisse s'appliquer qu'au style académique, il a trait à plus d'un genre d'éloquence dans la pensée de Sieyès :

« Pourquoi notre style oratoire et académique est-il si apprêté ?...

former la science des causes. La Religion vient arrêter ses recherches et pose (?) les causes dans le Ciel. Dès cet instant la perfectibilité de l'homme est arrêtée; et ses efforts détournés, au lieu d'accroître ses connaissances et ses jouissances sur la terre, sont transportés et égarés dans les cieux. La Religion fut donc la première ennemie de l'homme, v

J'ai marqué ailleurs l'abîme qui séparait Sieyès de Chateaubriand qu'il appelait tout net un charlalan. Il ne pouvait lire jusqu'au bout un seul de ses livres. Je le crois bien : ils étaient de deux familles directement opposées et antipathiques; l'un métaphysicien et tout interne, l'autre tout en dehors; Sieyès iconoclasle des fausses idées, Chateaubriand adorateur et réinventeur des brillantes idoles. Ce dernier a entravé l’æuvre des Sieyès et des Condorcet ; il a voué le siècle renaissant à l'imagination extérieure et au culte des images.

Véritablement nous n'avons plus d'objet ; l'auditoire auquel s'adresse mon discours assiste à un jeu où il est désintéressé... Il veut bien en examiner les formes, juger le talent. C'est tout. Je voudrais bien savoir si dans la Grèce, si dans Rome libre, les orateurs s'occupaient d'un autre art que de celui d'aller à leur but. Nous, qui n'en avons point, nous ornons, nous faisons de la musique pour les sens, des images, etc. Nous avons de beaux arts, nous produisons des effets sensitifs, nous communiquons des émotions vagues ou particularisées, mais nous ignorons l'art d'éclairer un parti, et de pousser à le. prendre... Les discours qui se tiennent au Parlement d'Angleterre ont un but ; ils ne ressemblent point à notre style oratoire ; il n'y a point cette emphase, ce ton de dignité... Ce sont des gens qui ont des affaires ; nous sommes oiseux et nous nous arrêtons à faire les heaux. Ils marchent, nous dansons ; nous avons de beaux arts, et nous négligeons l'art, parce que nous n'en avons que faire.

« Vous me parlez des genres démonstratif, judiciaire, etc. Soit. Ces genres doivent-ils se ressentir des inégalités féodales, des préjugés du bon ton ? Faut-il dorer sa pensée afin d'employer une couleur de style digne de gens qui auraient honte d'avoir rien de commun avec le peuple ? Faut-il ôter aux fleurs leurs couleurs naturelles pour les colorier avec plus de noblesse ? »

Mais ici il est trop facile de lui répondre : L'homme est ainsi fait. Croire que le peuple aime moins la parole dorée que

le beau monde ne l'aime, est une erreur. Ces orateurs de Rome et de la Grèce, qu'invoque de loin Sieyès à l'appui de sa pensée, n'étaient souvent euxmêmes que de brillants ou de généreux séducteurs. Les hommes, jusque dans les questions où ils sont le plus intéressés, veulent être séduits, charmés ou entraînés encore plus que redressés et convaincus. « Il faut être fou ou ivre pour bien parler dans les langues connues, » écrit quelque part Sieyès. Soit. Il en faudrait seulement conclure que le monde est plein de gens légèrement fous ou enivrés. Et Sieyès lui-même, ce puissant cerveau, doué au plus haut degré de l'intensité de la conception, accorderait-il ainsi à l'idée pure le premier rộle, s'il était également en possession de cette langue dorée et de ces chaines électriques dont

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