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Tel qu'il est, ce livre, je vous l'offre, et j'ai pensé qu'il serait d'un bon exemple.

De son cachet littéraire, s'il peut être ici question de cela , je ne dirai qu'un mot. Dans un volume publié par moi il y a près d'un an, et qui a donné lieu à beaucoup de jugements divers, quelques personnes, dont le suffrage m'est précieux, avaient paru remarquer et estimer, comme une nouveauté en notre poésie, le choix de certains sujets empruntés à la vie privée et rendus avec relief et franchise. Si , à l'ouverture du volume nouveau, ces personnes pouvaient croire que j'ai voulu quitter ma première roule, je leur ferai observer par avance que tel n'a pas été mon dessein; qu'ici encore c'est presque loujours de la vie privée, c'est-à-dire, d'un incident domestique, d'une conversation, d'une promenade, d'une lecture , que je pars, et que, si je ne me tiens pas à ces délails comme par le passé, si même je ne me borne pas à en dégager les sentiments moyens de ceur et d'amour humain qu'ils recèlent, et si je passe outre, aspirant d'ordinaire à plus de sublimité dans les conclusions, je ne fais que mener à fin mon procédé sans en changer le moins du monde ; que je ne cesse pas d'agir sur le fond de la réalité la plus vulgaire, et qu'en supposant le but alleint (ce qu'on jugera), j'aurai seulement élevé cette réalité à une plus haute puissance de poésie. Ce livre alors serait , par rapport au précédent, ce qu'est dans une spirale le cercle supérieur au cercle qui est audessous; il y aurait eu chez moi progrès poélique dans la même mesure qu'il y a eu progrès moral.

Décembre 1829.

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Notre bonheur n'est qu'un malheur plus ou moins consolé.

DUCIS.

Oh! que la vie est longue aux longs jours de l'élé, Et que le temps y pèse à mon cœur attristé ! Lorsque midi surtout a versé sa lumière, Que ce n'est que chaleur et soleil et poussière; Quand il n'est plus matin et que j'attends le soir, Vers trois heures, souvent, j'aime à vous aller voir ; Et là vous trouvant seule, ô mère et chaste épouse! Et vos enfants au loin épars sur la pelouse, Et votre époux absent et sorti pour rêver, J’entre pourtant; et Vous, belle et sans vous lever, Me dites de m'asseoir; nous causons; je commence A vous ouvrir mon cour, ina nuit, mon vide immense, Ma jeunesse déjà dévorée à moitié, Et vous me répondez par des mots d'amitié; Puis revenant à vous, Vous si noble et si pure, Vous que, dès le berceau, l'amoureuse nature Dans ses secrets desseins avait formée exprès Plus fraîche que la vigne au bord d'un antre frais, Douce comme un parfum et comme une harmonie; Fleur qui deviez fleurir sous les pas du génie; Nous parlons de vous-même, et du bonheur humain, Comme une ombre, d'en haut, couvrant votre chemin, De vos enfants bénis que la joie environne, De l'époux votre orgueil, votre illustre couronne; Et quand vous avez bien de vos félicités Épuisé le récit, alors vous ajoutez Triste, et tournant au ciel votre noire prunelle : « Hélas ! non, il n'est point ici-bas de mortelle « Qui se puisse avouer plus heureuse que moi; « Mais à certains moments, et sans savoir pourquoi, « Il me prend des accès de soupirs et de larmes; « Et plus autour de moi la vie épand ses charmes, « Et plus le monde est beau , plus le feuillage vert, « Plus le ciel bleu, l'air pur, le pré de fleurs couvert, « Plus mon époux aimant comme au premier bel âge, « Plus mes enfants joyeux et courant sous l'ombrage, « Plus la brise légère et n'osant soupirer, « Plus aussi je me sens ce besoin de pleurer. »

C'est que même au delà des bonheurs qu'on envie Il reste à désirer dans la plus belle vie; C'est qu'ailleurs et plus loin notre but est marqué; Qu'à le chercher plus bas on l'a toujours manqué; C'est qu'ombrage, verdure et fleurs, tout cela tombe, Renaît, meurt pour renaître enfin sur une tombe; C'est qu'après bien des jours, bien des ans révolus, Ce ciel restera bleu quand nous ne serons plus; Que ces enfants, objets de si chères tendresses, En vivant oublieront vos pleurs et vos caresses; Que toute joie est sombre à qui veut la sonder, Et qu'aux plus clairs endroits , et pour trop regarder Le lac d'argent , paisible, au cours insaisissable, On découvre sous l'eau de la boue et du sable.

Mais comme au lac profond et sur son limon noir Le ciel se réfléchit, vaste et charmant à voir, Et, déroulant d'en haut la splendeur de ses voiles, Pour décorer l'abîme, y sème les étoiles, Tel dans ce fond obscur de notre humble destin Se révèle l'espoir de l'éternel malin;

Et quand sous l'æil de Dieu l'on s'est mis de bonne heure,
Quand on s'est fait une âme où la vertu demeure;
Quand, morls entre nos bras, les parents révérés
Tout bas nous ont bénis avec des mots sacrés;
Quand nos enfants, nourris d'une douceur austère,
Continueront le bien après nous sur la terre;
Quand un chaste devoir a réglé tous nos pas,
Alors on peut encore être heureux ici-bas;
Aux instants de tristesse on peut, d'un wil plus ferme,
Envisager la vie et ses biens et leur terme,
Et ce grave penser, qui ramène au Seigneur,
Soutient l'âme et console au milieu du bonheur.

Mai 1829.

II.

A M. VIGUIER.

Dicebam hæc et flebam amarissime contritione cordis mei; et ecce audio vocem de vicina domo cum cantu dicentis et crebro repetentis, quasi pueri an puellæ nescio: Tolle, lege! tolle , lege 1

SAINT AUGUSTIN, Confess., liv. VIII.

Au temps des Empereurs , quand les Dieux adultères, Impuissants à garder leur culte et leurs mystères, Pâlissaient, se taisaient sur l'autel ébranlé Devant le Dieu nouveau dont on avait parlé, En ces jours de ruine et d'immense anarchie Et d'espoir renaissant pour la terre affranchie, Beaucoup d'esprits, honteux de croire et d'adorer, Avides , inquiets, malades d'ignorer, De tous lieux, de tous rangs, avec ou sans richesse,

S'en allaient par le monde el cherchaient la sagesse.
A pied, ou sur des chars brillants d'ivoire et d'or,
Ou sur une trirème embarquant leur trésor,
Ils erraient : Antioche, Alexandrie, Athènes
Tour à tour leur montraient ces lueurs incertaines
Qui, dès qu'un oil humain s'y livre et les poursuit,
Toujours, sans l'éclairer, éblouissent sa nuit.
Platon les guide en vain dans ses cavernes sombres ;
En vain de Pythagore ils consultent les nombres ;
La science les fuit; ils courent au-devant,
Esclaves de quiconque ou la donne ou la vend.
Du Sloïcien menteur, du Cynique en délire,
Dans leur main, chaque fois, le manteau se déchire.
Puis, par instants, lassés de leur secret tourment,
Exhalant en soupirs leur désencliantement,
Au bord d'une fontaine, au pied d'un sycomore ,
Des jours entiers, assis, leur ennui les dévore ;
Le dégoût les irrite aux désirs malfaisants,
Et, pour dompter leur âme, ils soulèvent leurs sens.
Et bientôt les voilà ces enfants du Portique,
Ces nobles orphelins de la sagesse antique,
Les voilà ces amants du vrai, du bien, du beau,
Dormant dans la débauche ainsi qu'en un tombeau
Les voilà sans couronne, épars sous des platanes,
Dans le vin, pêle-mêle, aux bras des courtisanes,
Rêvant après la vie un éternel sommeil :
Quelle honte demain en face du soleil !
Ainsi leur vie allait folle et désespérée.
Mais un jour qu'en leur cæur la chasteté rentrée,
Plus humble, et rappelant les efforts commencés,
Les avait fait rougir des plaisirs insensés,
Qu'ils s'étaient repentis avec tristesse et larmes,
Résolus désormais de veiller sous les armes;
Qu'à tout hasard au Ciel leur âme avait crié,

- Crié vers toi, Seigneur ! et qu'ils avaient prié;
Ce jour, ou quelque jour à celui-là semblable,
Quand le pauvre contrit, près des flots, sur le sable,
S'agitait à grands pas, ou, lâchant d'oublier,

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