Images de page
PDF
ePub

combrer les bureaux de la Banque; la circulation des billets reprit son cours naturel; on trouva même facilement à les réa. liser contre des espèces, moyennant un agio de demi à un pour cent. Et, chose étrange! les actions de la Banque qui, le 15, jour où les remboursements s'étaient élevés à la somme énorme de dix millions, étaient tombées à 1,400 francs, se relevèrent successivement, et se vendirent 1,675 fr. le 17, et 1,725 fr. le 18!

Ce résultat fut d'autant plus remarquable, qu'on reprochait au gouverneur de la Banque de ne pas avoir ménagé les intérêts de cet établissement, et que bien des financiers avaient pensé qu'il eût suffi de limiter la somme de billets que la Banque aurait pu échanger ou rembourser chaque jour. Mais le gouvernement provisoire ne voulut pas prendre une de ces demi-mesures qui n'eussent fait que pallier le mal ou ajourner une catastrophe, que ses décrets énergiques conjurèrent parfaitement. Ce premier essai d'une résolution vigoureuse aurait pu

donner au gouvernement provisoire la mesure de ce qu'il devait oser en matière financière; mais après ce coup d'autorité, il se laissa de nouveau diriger, sur ce point important, par les idées routinières de son ministre des finances.

Ce fut ainsi que, dans la prévision où l'emprunt de 250 millions contracté par la royauté serait forcément abandonné, le gouvernement crut pouvoir y suppléer par un emprunt jational de cent millions.

« L'emprunt national, dit à ce sujet le ministre des finances, n'est pas une opération financière; c'est une mesure politique. Au moment où la rente est au-dessous du pair, le gouvernement de la République vient demander aux capitalistes, grands et petits, de montrer, par un éclatant témoignage, qu'ils regardent le crédit de l'Etat comme au niveau du pair. Cet appel sera entendu; il l'a été : le chiffre des premiers verscments

royaux des

atteste que tout le monde comprend combien est étroite la solidarité du crédit public et du crédit privé. »

Malgré ces phrases encourageantes, l'emprunt ne se remplit pas, quoiqu'on eût poussé les avantages jusqu'à en donner les coupons aux personnes qui avaient fait des dons volontaires. Le ministre eut encore l'idée d'offrir aux porteurs de bons

coupons de l'emprunt national, en rente 5 p. 100, au pair; et il fit décider que, dans le cas où cet échange nc serait pas accepté, ces bons ne pourraient être rembourses en espèces, par le Trésor public, que dans les six mois de leur échéance.

Par une autre disposition du même ministre, les citoyens furent invités, pour parer à toutes les difficultés financières que la prudence commandait de prévoir, à verser immédiatement, et par anticipation, ce qui leur restait à payer de leurs contributions de l'année, ou tout au moins les six premiers douzièmes.

Cette nouvelle mesure eut le sort qu'on devait prévoir; les bons citoyens s'épuisèrent pour venir en aide au gouverncment; les contre-révolutionnaires serrèrent plus fortement que jamais les cordons de leur bourse.

Toutes ces combinaisons ne pouvant pas parer aux besoins urgents du Trésor, M. Garnier-Pagés eut la malencontreuse pensée de proposer la perception de quarante-cinq centimes additionnels sur le montant des quatre contributions directes de l'année courante 1848. Voici comment il exposa ses besoins.

« Loin que la dette flottante puisse nous apporter le moindre secours, c'est elle qui a créé tous nos embarras financiers ('), lesquels, à leur tour, réagissent sur notre politique.

« Pour les emprunts, nous n'avons voulu, nous n'avons dû (") Puisque les bons royaux avaient créé tous les embarras du Trésor, pourquoi

TOMI 1.

33

206

HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 1848. faire appel qu’au patriotisme des citoyens. Les banquiers sont impuissants. L'emprunt de 250 millions ne se couvre pas. Sans aucun doute, l'Etat recouvrera toute la puissance de son crédit. Mais il faut pour cela deux conditions : la première, que la situation politique se raffermisse visiblement; la seconde, que le Trésor public soit complétement dégagé et libre.

« Cela étant, je le dis sans détour parce que, surtout en matière de finances, la première de toutes les habiletés, c'est la vérité, le gouvernement provisoire doit demander à l'impôt les ressources dont il a besoin. »

Examinant de quelle nature serait cet impôt, M. GarnierPagės déclara qu'il aurait bien voulu soumettre à l'approbation du gouvernement le plan d'une contribution sur le revenu, juste en principes, disait-il, plus juste que toutes les autres , et d'une perception facile; mais il se voyait dans la nécessité d'y renoncer, à cause des grandes lenteurs de son exécution.

Ce fut par cette seule raison de temps que l'impôt du revenu, en quelque sorte l'impôt progressif, fut abandonné par ce ministre, et qu'il aima mieux frapper sur l'impôt direct des quatre contributions les quarante-cing centimes supplémentaires qui devaient faire tant d'ennemis à la République naissante, surtout dans les campagnes.

Telles furent les pauvres mesures que le ministre des finances provoqua afin de pourvoir aux nécessités de la situation : s'il n'en est pas une qui ait quelques rapports avec les conceptions financières hardies de notre première révolution, c'est qu'il y avait loin, bien loin du génie financier du célėbre Cambon, à l'étroite routine de M. Garnier-Pagės. De pas placer cette dette de la monarchie à l'arriéré, et ne la payer qu'avec des al. termoiements ? Cela eût été très-possible dans les premiers jours de la révolution.

CHAPITRE XI.

[ocr errors]
[ocr errors]

Détails de la cérémonie funebre consacrée aux victimes des journées de Février. Les journaux démocrates et les clubs se liguent contre les hommes du passé.

Consistance que prennent les clubs et les Sociétés palriotiques. But qu'ils se proposent. — Programme de la Sociélé démocratique centrale. - Clubs des citoyens des départements et des étrangers. Circonstances difficiles dans lesquelles les clubs débulent. - Spectacle qu'ils offrent. - Appui qu'ils trouvent dans le ministre de l'intérieur et le préfet de police. — Ledru-Rollin devient l'objet de la haine et des calomnies de tous les réactionnaires. - Effet produit par ses circulaires et ses instructions aux commissaires. -Mesures contre les compagnies d'élite de l'ancienne garde nationale. - Les chefs de la réaction poussent å un soulèvement. — Désaveu des circulaires du ministre. – Manifestalion des gardes nationaux dite des bonnets à poil. - Proclamation du gouvernement provisoire. Contre-manifestalion du peuple. - Væux qu'il exprime. – Réponse de Louis Blanc. Réplique des délégués. - Le peuple veut soutenir le gouvernement provisoire. — Il salue ses membres de ses acclamations. Coup d'æil général sur celle contre-manifestation.

C'est la grande revue de la République.

Avant de raconter les premières tentatives patentes des réactionnaires contre la République, nous devons mentionner ici la grande cérémonie funèbre consacrée aux victimes des 22, 23 et 24 Février, cérémonie dont le souvenir restera ineffaçable dans la mémoire des six cent mille personnes qui y figurèrent ou qui y assistèrent.

« Les inonarchies , disait à ce sujet un journal de la veille, laissent toujours derrière elles une trainée de sang, et toute victoire a son jour des morts. Telle est la loi fatale des sociétés que la force gouverne et que le glaive seul peut affranchir.

«C'est demain qu'auront lieu les fumérailles des derniers martyrs de la liberté. Que tous les citoyens s'en souviennent; qu'ils fassent cortège à ces grands soldats qui nous ont laissé la République. Il faut que la mémoire des héros reste vivante au cæur des peuples!

Cet appel fut entendu , chaque citoyen s'empressa d'aller payer le dernier tribut de la reconnaissance publique aux mânes des hommes de cour morts en combattant l'infàme royauté qui pesait sur la France.

Dès dix heures du matin, les boulevards, les environs du temple de la Madeleine , la place de la Concorde et celle de la Bastille se couvraient de troupes à pied et à cheval, de gardes nationaux, d'associations politiques et de corporations ouvrières, ayant chacune leur bannière aux trois couleurs. Pas un municipal, pas un sergent de ville, pas un agent de police ne gênait la circulation : le peuple n'était pas

brutalement refoule, comme sous la monarchie; il put jouir de la plénitude de sa liberté; et, par cela même, aucun désordre, aucune collision ne troubla celte admirable journée !

L'extérieur du temple de la Madeleine, jusqu'à mi-hauteur des colonnes, était tendu de noir, ainsi que la porte principale , au-dessus de laquelle on lisait, au milieu des décorations de drapeaux et d’immortelles , ces mots indiquant l'objet de la cérémonie funèbre:

AUX CITOYENS MORTS POUR LA LIBERTÉ.

L'intérieur était entièrement tendu de noir, liseré de blanc; les chaises avaient été enlevées et remplacées par des bancs couverts de draperies noires.

Un superbe catafalque, de quinze mètres de longueur sur six mètres de largeur, s'élevait en avant du cheur: on y arrivait par sept marches. Ce catafalque, de dix mètres de hauteur, figurait un temple funéraire antique. Une croix grecque, en or, rayonnait au-dessus de la porte de bronze et au sommet du fronton. Six trépieds funèbres étaient placés autour du catafalque. Sur chacun des côtés on lisait : Morts pour la liberté. Enfin seize lustres d'argent brillaient suspendus à la voûte de l'église.

A midi, le gouvernement provisoire, tous les corps con

« PrécédentContinuer »