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déguisements, à ôter ces masques, à réduire l'intérêt éhonté à sa nudité honteuse, l'idée fausse à son absurdité révoltante ou bouffonne. Troublés ou confiants, le sachant ou sans le savoir, orateurs, historiens, écrivains nous attendent. Bastiat disait en se jouant que, sous tout partisan du système protecteur, il y avait un marchand de chandelle, bougie, ete. Pour nous, à ne remonter qu'à la loi céréale de 1832, à ne redescendre qu'à la proposition Sainte-Beuve, dans l'histoire et les biographies contemporaines, que de PÉTITIONS DEMAILLY!

VICTOR MODESTE.

DU ZOLLVEREIN

A PROPOS DU TRAITÉ DE COMMERCE FRANCO-ALLEMAND.

«..... C'est avec une satisfaction toute particulière que nous avons « appris que le gouvernement de Votre Majesté est sur le point d'ouvrir « des négociations avec le gouvernement impérial français au sujet d'un & traité de commerce entre le Zollverein et la France. Non-seulement « cela nous fait espérer de voir activer nos relations commerciales, mais, « de plus, cette mesure nous ouvre l'heureuse perspective que deux « grandes nations trouveront dans une plus large mesure l'occasion de a rivaliser dans les travaux de la paix. . . . . » Ainsi s'exprime la Chambre des députés, en Prusse, dans son adresse en réponse au récent discours du trône de Guillaume Ier. La presse allemande s'associe sans détour aux sentiments de satisfaction et d'espoir avec lesquels les représentants de la nation semblent accueillir ce nouveau gage de la paix internationale et du développement économique à l'intérieur, Auquel de ces deux côtés l'adhésion s'adresse-t-elle surtout? Pense-t-on aux bonnes conséquences économiques que le traité peut amener, ou aux graves événements politiques qu'il peut contribuer à écarter? Question fort délicate que saurait à peine trancher la sagace dialectique du plus fort logicien allemand ! Selon toute probabilité, la salutaire influence politique qu'on espère du traité franco-allemand entre pour autant, tout au moins, que ses probables effets économiques dans l'accueil favorable qui lui est fait par l'opinion éclairée d'outre-Rhin.

Le côté politique n'est pas du domaine de ce recueil. Disons, néan

moins, que les espérances en faveur du maintien de la paix, que dans l'adresse de la Chambre et dans les journaux libéraux on rattache au traité en perspective, ne nous paraissent guère aussi chimériques que veulent les juger des esprits qui se disent «pratiques, » parce qu'ils ne prévoient jamais que les faits accomplis. On s'est suffisamment moqué depuis quelques années de la prétendue impuissance de l'économie politique en ce qui concerne le maintien des bons rapports entre les diverses nations européennes. La fameuse députation qui, au commencement de la guerre de Crimée, s'était rendue à Saint-Pétersbourg pour engager le czar Nicolas I", —on sait avec quel insuccès, — de renoncer à l'effusion du sang, a servi de canevas à une foule de quolibets plus ou moins spirituels sur les singulières prétentions des économistes; leurs adversaires plus sérieux ont cru, du moins, pouvoir regarder l'échec de cette députation des amis de la paix comme le plus fidèle indice de l'état vrai des choses, de la réalité brutale. Au fond, cette prétendue impuissance n'est pourtant pas aussi absolue qu'on voudrait le dire; bien que reléguée sur le second plan, l'économie politique n'en exerce pas moins une action sensible sur la marche des affaires publiques, sur les destinées des peuples. Assurément, les procès-verbaux des congrès de paix de Francfort et de Londres sont loin encore de constituer la base du code international de l'Europe; assurément, l'économie politique n'a pas réussi jusqu'à ce jour à transformer l'épée en charrue; assurément, l'importance croissante de l'activité productive de la paix n'a pas fait renoncer les nations européennes à l'activité destructive de la guerre. Qu'on tienne comple cependant de tous les éléments de conflits intérieurs et extérieurs que ces dix dernières années de réaction presque illimitée ont amassés en Europe, et l'on s'étonnera, non des nuages guerriers qui obscurcissent l'horizon politique, mais plutôt de ce que tant de nuages puissent s'amonceler dans les airs sans éclater sur nos têtes ; et en y regardant de plus près, on découvrira peut-être que c'est l'économie politique qui fait l'office de paratonnerre. Les peuples, tous plus ou moins mécontents et dévorés, pour ainsi dire, d'une secrète envie de battre quelqu'un et quelque chose, parce qu'ils ne se sentent pas le courage de se châtier eux-mêmes; les gouvernements, inquiels, soupçonneux et sentant le besoin de se faire pardonner par quelque action dite d'éclat, les uns leurs fautes, les autres leur existence même, les peuples armés jusqu'aux dents et pourvus d'engins destructeurs d'une force et d'une quantité telles qu'aucune époque antérieure n'en avait même l'idée; les gouvernements investis dans la plupart des États d'un pouvoir plus ou moins illimité et incontrôlable pour donner suite à leurs ressentiments plus ou moins intéressés, pour utiliser les moyens d'attaque que chaque jour ils perfectionnent : peuples et gouvernements de l'Europe ne seraient que trop portés aux guerres fréquentes, n'étaient les considérations économiques qui leur imposent une réserve dont, en général, il est difficile, dont, parfois, il est impossible de s'affranchir, füt-on même le souverain en apparence le plus absolu. Qui croirait, par exemple, que, sans les égards que forcément elle doit avoir pour la désastreuse situation économique de l'empire, l'Autriche, malgré tous ses autres embarras, aurait assisté les bras croisés à ce qui depuis la paix de Villafranca s'est accompli en Italie à son détriment? Et si le traité de commerce du 23 janvier 1860 n'a aucunement ramené « l'entente cordiale » entre la France et l'Angleterre, n'a-t-il pas contribué essentiellement à empêcher la rupture ouverte que semblaient provoquer tant de divergences de vues et d'intérêts sur d'autres points litigieux de la politique générale? En face de ces exemples, qu'il serait facile de multiplier, l'observateur impartial reconnaitra que si l'économie politique n'est point une garantie infaillible de la paix, elle est en tout cas l'un des obstacles les plus efficaces à la fréquence trop grande et à l'étendue démesurée des guerres.

C'est ainsi qu'en juge, entre autres, l'opinion éclairée de l'Allemagne, lorsque, malgré toute sa méfiance artificiellement renouvelée contre l'ennemi-né (erb-feind), elle se refuse à regarder, avec certains pessimistes, les ouvertures de la France comme une simple manquvre ou comme un piége. Les docteurs en haine francophage, - et ils sont assez nombreux, -ont beau s'écrier sur tous les tons : Timeo Danaos et dona ferentes ! Tout son amour des classiques n'empêche pas l'Allemagne d'opiner que les concessions réciproques peuvent empêcher les brouilles trop promptes. Certes, si les raisons dites politiques doivent dans un prochain avenir armer les uns contre les autres les habitants des deux rives rhénanes, le traité franco-allemand ne les désarmera pas; mais s'il y a chance,-et pour notre part nous le croyons fortement, – à voir s'évaporer toutes les harangues belliqueuses par lesquelles le nouveau, mais aucunement jeune, roi de Prusse croit devoir manifester son esprit juvénilement entreprenant et aventureux, les négociations commerciales actuellement pendantes contribuerout largement à accroître ces chances.

Ajoutons toutefois que le traité de commerce proposé par la France, et accepté en principe par les États allemands, n'a pas besoin de ce surcroit d'intérêt et d'opportunité que lui prête la situation politique. En tout état de choses, les négociations respectives n'auraient pu qu'ètre farorablement accueillies par tous ceux qui ont à cæur le développement économique des peuples, le raffermissement des liens internationaux, le progrès de la liberté commerciale et du commerce avec elle. De la part de la France, en particulier, le traité franco-allemand serait la première et très-évidente preuve que la convention du 23 janvier 1860 ne doit pas rester isolée, que les profondes réformes réalisées à sa suite dans notre régime douanier ne resteront pas une faveur exceptionnelle octroyée à l'Angleterre, mais deviendront la règle de notre politique commerciale. Pour la France et pour l'Allemagne, ce trailé est destiné à faire cesser une situation commerciale vraiment regrettable et à peine explicable; à établir, entre deux États qui en fournissent les éléments en abondance, un vif courant d'échanges à la place d'un mouvement commercial faible aujourd'hui jusqu'à l'insignifiance presque.

Les négociations aujourd'hui pendantes sont enveloppées de cet impénétrable mystère dans lequel la diplomatie continue à se complaire, là encore où l'objet des négociations n'a rien ou presque rien à faire avec la « haute politique » et touche par contre de la façon la plus directe aux intérêts de tout le monde. Nous n'essaierons pas de soulever le voile que les discussions du Parlement prussien, peut-être aussi celles de notre Corps législatif, ne tarderont pas à déchirer; nous pourrons alors en parfaite connaissance de cause apprécier les stipulations sur lesquelles doit à l'avenir se baser le commerce franco-allemand. Pour aujourd'hui, il s'agit de faire ressortir d'une manière générale l'opportunité et la portée éventuelle de la convention projetée, en montrant quelle est, en elle-même, l'importance commerciale du Zollverein, et quelles sont à ce moment la nature et l'étendue de ses échanges avec nous. Sur l'un et l'autre point nous laisserons autant que possible la parole aux chiffres ; ils sont des plus éloquents.

II

Le Zollverein, dont les premières bases ont été jetées dans les années 1848 à 1829 par l'incorporation douanière à la Prusse de quelques « enclaves » appartenant à divers petits États allemands, et dont l'organisation et le fonctionnement définitifs datent du 1er janvier 1834, embrasse aujourd'hui au delà des trois quarts du territoire de la Confédération germanique, depuis surtout que l'ancien Steuerverein, qui comprenait les États de Hanovre, d'Oldenbourg et de SchaumbourgLippe, a fusionné avec le Zollverein (1 janvier 1854). Il y a cependant encore plusieurs parties de l'Allemagne, assez importantes, qui restent en dehors de ses limites : ce sont les villes libres de Hambourg, Breme et Lübeck, le Schleswig-Holstein et la principauté de Liechtenstein. Une convention signée le 26 janvier 1856 a créé des rapports plus faciles entre la ville de Brème et l'Union douanière; le traité de commerce signé le 19 février 1853 pour la durée de 12 ans (1854 à 1865) a pour but de faciliter et de multiplier, par des faveurs réciproques, les rapports entre l'Autriche et le Zollverein, et de préparer la fusion douanière plus ou moins complète des deux territoires.

Dans ses limites actuelles, le Zollverein compte au delà de 33.5 millions d'habitants ; d'après les recensements officiels exécutés à la fin de chaque troisième année pour servir de base à la répartition des revenus douaniers entre les différents Etats fédérés, la population du Zollverein, de 23,478,420 habitants qu'elle avait été le fer janvier 1834, s'est élevée successivement :

à 26,048,970 hab. en 1837

27,142,116 - 1840
28,498,136

1843
29,461,381 - 1846

à 29,800,063 hab. en 1849
30,492,792

1852
32,721,344 1855
33,542,467 - 1858

soit en 25 ans un accroissement de 10,064,347 habitants ou de 42.8 0/0. Une large part cependant (4,363,015 hab.) en revient à l'extension du territoire douanier par les adhésions successives de différents États allemands; l'accroissement intrinsèque, par les progrès naturels de la population, est de 5,701,332 hab. ou de 24.3 0/0. En supposant que les progrès aient été, durant les deux dernières années, les mêmes que durant l'époque écoulée entre les recensements triennaux de 1855 et 1858, la population du Zollverein dépasserait aujourd'hui sensiblement le chiffre rond de 34 millions d'âmes. C'est à peu près la population de l'Autriche depuis la perte de la Lombardie ; c'est un sixième de plus que la population de la Grande-Bretagne.

L'importance commerciale d'une contrée ne dépend pas, à la vérité, du chiffre absolu de la population ; la force productrice et consommatrice, et partant la faculté d'échange des 30,000,000 habitants de l'Angleterre est peut-être dix fois supérieure à celle que possèdent les 62,000,000 habitants de la Russie d'Europe. Si le Zollverein, à cet égard, n'atteint pas à la hauteur de l'Angleterre, il est fort au-dessus de la Russie, et approche peut-être du niveau de la France. Il n'est pas aisé toutefois d'ètre fixé là-dessus avec cette exactitude que réclament la statistique et l'économie politique modernes, – gråce à l'état fort arriéré des statistiques officielles du Zollverein. Entre autres, l'on n'y trouve pas trace d'une évaluation en argent des quantités importées et exportées; l'on est ainsi dans l'impossibilité absolue de se faire une idée tant soit peu précise, soit du montant du commerce international pour une époque donnée, soit de son mouvenient ascendant ou descendant. C'est la statistique privée, et surtout l'infatigable et consciencieux docteur Otto Hübner (1), qui essaient de combler cette lacune; leurs évaluations

(1) Dans son excellent Jahrbuch für Volkswirthschaft und Statistik, dont le seplième volume a paru, il y a peu de jours, à Leipzig.

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