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l'or et celle de la chair? Louer assez ce chef-d'œuvre d'audace et de génie est impossible ; le défendre contre ceux qui l'attaquent est inutile (1). Pour trouver des expressions qui en fassent sentir la haute moralité, on ne peut que citer Molière lui-même, quand il fut obligé d'implorer la puissance royale pour obtenir le droit de dire tout haut qu'un hypocrite est un scélérat et qu’un tartuffe est un sacrilége :

« J'ai mis tout l'art et tous les soins qu'il m'a été possible pour bien distinguer le personnage de l'hypocrite d’avec celui du vrai dévot; j'ai employé pour cela deux actes entiers à préparer la venue de mon scélérat ; il ne tient pas un seul moment l'auditeur en balance ; on le connaît d'abord aux marques que je lui donne ; et d'un bout à l'autre il ne dit pas un mot, il ne fait pas une action qui ne peigne aux

(1)

Ce sont eux que l'on voit, d'un discours insensé ,
Publier dans Paris que tout est renversé,
Au moindre bruit qui court qu'un auteur les menace
De jouer des bigots la trompeuse grimace.
Pour eux un tel ouvrage est un monstre odieux :
C'est offenser les lois, c'est s'attaquer aux cieux.
Mais , bien que d'un faux zèle ils masquent leur foiblesse ,
Chacun voit qu'en effet la vérité les blesse.
En vain d'un lâche orgueil leur esprit revêlu
Se couvre du manteau d'une anstère vertu ;
Leur cour, qui se connoît et qui fuit la lumière ,
S'il se moque de Dieu , craint Tartuffe et Molière.

Boileau, Discours au Roi, v. 102 : 1665. – Les trois premiers actes du Tartuffe avaient été représentés chez Monsieur en septembre 1664, et aussi aux fêtes de Versailles la même année. « Molière, dans le Festin de Pierre, qui se joua en 1665, se vengea de la cabale qui arrêtait le Tartuffe par la tirade de don Juan au cinquième acte. » Sainte-Beuve, Port-Royal, tome III, chap. xv. Voir d'ailleurs, sur le Tartuffe plus haut, chap. II, p. 29.

spectateurs le caractère d'un méchant homme, et ne fasse éclater celui du véritable homme de bien que je lui oppose (1).

» Je ne doute point que les gens que je peins dans ma comédie ne remuent bien des ressorts, et ne jettent dans leur parti de véritables gens de bien, qui sont d'autant plus prompts à se laisser tromper qu'ils jugent d'autrui par eux-mêmes. Ils ont l'art de donner de belles couleurs à toutes leurs intentions. Quelque mine qu'ils fassent, ce n'est point du tout l'intérêt de Dieu qui les peut émouvoir ; ils l'ont assez montré dans les comédies qu'ils ont souffert qu'on ait jouées tant de fois en public sans en dire le moindre mot. Celles-là n'altaquent que la piété et la religion, dont ils se soucient fort peu ; mais celle-ci les attaque et les joue eux-mêmes, et c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir (2).

Le philosophe regarde les tartuffes comme des monstres qui insultent à la fois la dignité humaine et la grandeur de Dieu ; à leur vue, le chrétien ne peut s'empêcher de penser à la parole divine : « Prenez garde de faire vos bonnes cuvres devant les hommes

(1) Préface du Tartuffe.

(2) Deuxième placet au sujet du Tartuffe. — Voir aussi comme défense et justification de cette pièce, la Lettre sur la comédie de l’Imposteur, publiée le 20 août 1667, et dont Molière peut être regardé comme l'auteur. Il est tout à fait digne de remarque que ceux qui foudroyaient le Tartuffe ne trouvaient rien à dire à Amphitryon , joué dans le même temps (voir plus haut, chap. IX, p. 166) : c'est l'histoire de Scaramouche Hermite (voir la Préface du Tartuffe, à la tin; voir aussi J. Taschereau, Histoire de la vie et des ouvrages de Molière, liv. III).

pour être vus d'eux; autrement vous n'aurez point de récompense chez votre Père qui est dans les cieux. Quand donc vous faites l'aumône, ne faites pas sonner la trompette devant vous, comme les hypocrites font dans les synagogues et dans les places, pour être honorés des hommes : je vous dis en vérité qu'ils ont reçu leur récompense. Et quand vous priez, ne soyez point comme les hypocrites , qui aiment à se tenir dans les synagogues et dans les coins des places pour être vus des hommes : car je vous dis en vérité qu'ils ont reçu leur récompense. Et quand vous jeûnez, ne faites pas comme les hypocrites à l'air triste, qui s'abîment le visage pour que les hommes voient qu'ils jeûnent; car je vous dis en vérité, ils ont reçu leur récompense (1). »

L'idée haute que Molière avait de la religion, le respect qu'elle lui inspirait (2), expliquent cette vigueur d’indignation contre les hypocrites et les prudes (3). Les mêmes sentiments expliquent ses railleries contre les superstitions dont le mélange fâcheux déshonore la religion, railleries qui ne

(1) Matth., cap. VI', v. 1, 2, 5, 16.

(2) Il résulte de la Requête à l'Archevêque de Paris, faite par sa veuve pour obtenir la sépulture chrétienne, que Molière avait des habitudes religieuses (voir J. Taschereau , Histoire de la vie et des ouvrages de Molière, liv. IV, note 1):

Attendu que ledit défunct a demandé auparavant que de mourir un prestre pour estre confessé, qu'il est mort dans le sentiment d'un bon chrestien..., et que M. Bernard, prestre habitué en l'église Sainct-Germain, lui a administré les sacrements à Pasque dernier... »

(3) Voir plus haut, chap. VI, p. 115.

furent point comprises d'abord et le firent accuser d'irréligion, si bien qu'il fut obligé de supprimer ce curieux passage du Festin de Pierre :

« SGANARELLE : Voilà un homme que j'aurai bien de la peine à convertir. Et dites-moi un peu, le moine-bourru, qu'en croyez-vous, eh?

» DON JUAN : La peste soit du fat!

» SGANARELLE : Et voilà ce que je ne puis souffrir; car il n'y a rien de plus vrai que le moine-bourru, et je me ferois pendre pour celui-. Mais encore faut-il croire quelque chose dans le monde : qu'est-ce donc que vous croyez, etc. (1)?

Les mêmes sentiments expliquent encore la curieuse synonymie par laquelle il remplace autant que possible tous « les termes consacrés (2) : » il se faisait scrupule de nommer Dieu, l'Eglise, les mys

(1) Le Festin de Pierre, act. III, sc. 1, édition variorum de Ch. Louandre. - On trouve la même intention dans la phrase où Sganarelle dit que don Juan « ne croit ni ciel, ni saint, ni Dieu, ni loup-garou » (le Festin de Pierre, act. I, sc. I). Enfin on peut remarquer dans les Amants magnifiques (act. I, sc. 11) une réfutation de la croyance aux songes et de l'astrologie, très--louable eu égard au temps, et comparable à la célèbre fable de La Fontaine (liv. II, fable xii, l’Astrologue qui se laisse tomber dans un pults).

(2) Préface du Tartuffe. - Il faut remarquer que l'arrêt du parlement du 17 novembre 1548, donné quand la troupe des Confrères de la Passion s'établit à l'Hôtel de Bourgogne , ne leur confirma leur privilége qu'à condition qu'ils ne joueraient que des sujets honnêtes, licites et profanes. Voir V. Fournel , les Contemporains de Molière, tome 1, Histoire de l'Hôtel de Bourgogne. On pouvait donc légalement accuser Molière de sortir du profane, et le premier président de Lamoignon était fondé en droit à interdire la représentation du Tartuffe, comme il le fit le 6 août 1667.

tères, les sacrements, sur un théâtre (1). Ceux qui voient là, soit une crainte, soit un certain scepticisme, se trompent. Ce n'est ni un timide, ni un indifférent en ces matières, qui aurait touché des points délicats comme celui-ci , qu'indique F. Génin :

« Il n'était pas janseniste , et savait attaquer les casuistes jésuites dans leur excès d'indulgence ; et quand il faisait dire à don Juan refusant un duel avec don Carlos : « Je m'en vais passer tout à l'heure dans cette petite rue écartée qui mène au grand couvent ; mais je vous déclare, pour moi, que ce n'est point moi qui me veux battre; le ciel m'en défend la pensée; et si vous m'attaquez, nous verrons ce qui en arrivera (2), » il voulait évidemment faire allusion aux artifices de direction d'intention par lesquels, dans la Vile Provinciale, Hurtado de Mendoza autorise

(1) Il dit le ciel pour Dieu, temple pour église , mystère sacré pour sacrement, etc ; cela est évident à la lecture du Tartuffe. Au 2e vers de la scène vil de l'acte III, « dans toutes les éditions de Molière , on lit :

O ciel, pardonne-lui la douleur qu'il me donne! vers faible, substitué sans doute par nécessité à celui que nous plaçons aujourd'hui dans le texte, et qui est venu jusqu'à nous par tradition :

O ciel, pardonne-lui comme je lui pardonne ! C'est là le véritable vers de Molière. On aura accusé Molière d'avoir parodié l'Oraison dominicale, et il se sera vu obligé de remplacer un vers admirable par un mauvais vers. Ce qui justifie cette conjecture , c'est que dans sa Préface, il parle « des corrections qu'il a faites, et qui n'ont de rien servi. » Plus loin il ajoute : « Il suffit ce me semble que j'en aie retranché les termes consacrés, dont on auroit eu peine à entendre faire mauvais usage. » Or ce sont ici des termes consacrés, puisque ce sont ceux du Pater. Le changement que j'introduis dans le texte n'est donc qu'une restitution, et c'est ainsi qu'on doit imprimer ce passage à l'avenir. » Aimé Martin, Euvres de Molière.

(2) Le Festin de Pierre , act. V, sc. III.

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