Images de page
PDF
ePub

Dans la quatrième était le baril à poudre, avec les poules et la toile à voile.

Dans la cinquième , nos provisions de bouche.

Dans la sixième, mon fils Jack, âgé de dix ans, garçon d’un caractère léger, entreprenant, téméraire, bon et serviable.

Dans la septième, mon fils Ernest, garçon de douze ans, très-raisonnable, assez instruit, mais un peu sensuel et indolent.

Dans la huitième, moi-même , avec le plus tendre cæur paternel, et l'importante commission de conduire le gouvernail pour sauver ma famille chérie. Chacun de nous avait à côté de soi des outils utiles; chacun tenait en main une rame, et avait devant soi un instrument natatoire ; pour le cas malheureux où nous serions renversés. La marée avait déjà atteint la moitié de sa hauteur quand nous quittânies le vaisseau; je comptais qu'elle favoriserait nos faibles forces. Nous tournames les deux perches balancières de notre bateau en longueur, et nous passames ainsi heureusement, par l'ouverture du vaisseau entr'ouvert, dans la pleine mer : mes enfans avalaient des yeux la terre bleue (car elle nous paraissait de cette couleur); nous ramâmes de toutes nos forces, mais long-temps en vain , pour l'attendre : le bateau tournait toujours en rond sur luimême; mais enfin j'eus le bonheur de le diriger de manière qu'il poussa en ayant,

Quand les deux chiens qui étaient restés sur le vaisseau virent que nous nous éloignions, ils prirent leur parti , sautèrent dans la mer, et nous atteignirent à la nage; ils étaient trop grands pour notre bateau; je craignais qu'en voulant y entrer ils ne le fissent chavirer. Turc était un dogue anglais, et Bill une chienne danoise. J'eus cependant pitié d'eux, et je craignis qu'ils ne pussent nager aussi loin; mais ils se tirèrent d'affaire avec intelligence : dès qu'ils se sentaient fatigués, ils posaient leur pates de devant sur le balancier que nous avions retourné en travers , et le train de derrière des nageurs suivait sans beaucoup d'efforts.

Jack voulait leur refuser cette faveur, mais je lui reprochai d'abandonner ses protégés, qui nous protégeraient peut-être à leur tour, en faisant la garde et chassant pour nous ; « d'ailleurs, lui dis-je, les bêtes sont aussi des êtres , et le Créateur a donné le chien à l'homme pour être son ami et son compagnon fidèle. »

Notre trajet se fit très-heureusement, quoique avec lenteur; mais plus nous approchions de la terre, plus son aspect nous paraissait triste : des rochers nus bordaient la côte, et nous annonçaient la faim et la détresse. La mer était calme; elle se frisait doucement contre le rivage, et le ciel était serein; tout autour de nous pageaient des tonneaux, des ballots, des caisses sorties du vaisseau naufragé. Dans l'espérance d'acquérir quelques bonnes provisions, je voulus tâcher de m'ap- . proprier deux tonneaux : je commandai à Fritz de tenir prêts une corde, un marteau et des clous, et de tâcher de les saisir au passage: il parvint heureusement à les accrocher, et à les' attacher si bien que nous les trainions derrière nous, et que nous les conduisimes ainsi au rivage.

Lorsque nous en fumes plus près, le site nous sembla moins hideux : les rochers paraissaient plus éloignés les ans des autres : Fritz , avec des yeux de faucon, pouvait déjà découvrir des arbres, et disait que c'étaient des palmiers. Ernest se réjouit de manger des noix de coco, bien plus grandes et bien meilleures, disait-il, que les noix d'Europe. Je me désolais de n'avoir pas songé à emporter le

grand télescope qui était dans la cabine du capitaine, quand Jack sortit une petite lunette de sa poche, me la donna , et parut très-fier de pouvoir satisfaire à l'instant mon désir.

a Ainsi, lui dis-je, tu as escamoté cette lanette pour toi seulement, et sans en parler à personne ? Ce n'est pas bien , mon fils; plaisir et peine, tout doit être commun entre nous.» Il m'assura qu'il avait oublié de me la donner plus tôt, et qu'il l'avait prise pour le bien général. Il me fit en effet un grand plaisir : avec cette lunette jo pus faire les observations nécessaires, et mieux diriger ma course et ma route. Je remarquai que le rivage devant nous avait l'air désert et sauvage, et qu'il prés sentait un meilleur aspect sur la gauche; mais quand je voulais me diriger de ce côté-là, un courant me portait derechef vers le bord désert couvert de rochers arides. Nous aperçûmes bientôt, à côté de l'embouchure d'un ruisseau , un enfoncement étroit entre des rocs, contre lesquels nageaient nos canards et nos oies, qui nous servaient de guides : cette entrée formạit une petite baie où l'eau était très-tranquille , et ni trop profonde ni trop basse pour notre bateau. J'y entrai, et j'abordai avec précaution à une place où la côte. avait environ la hauteur de nos cuves, et où l'eau était encore suffisante pour nous maintenir à flot. Le rivage s'étendait dans les terres, en formant une petite plaine en pente douce et triangulaire, dont la pointe se perdait entre les rochers, et dont le bord de la mer formait la base.

Tout ce qui pouvait bouger sur le bateau sauta promptement à terre : même le petit François , qui avait été couché et serré dans sa cuve comme un hareng, grimpait lestement pour tâcher d'en sortir; mais, malgré tous ses efforts, il eut besoin du secours de sa mère. Les chiens , qui avaient pris les devans, à la nage, nous reçurent à leur manière amicale , en faisant autour de nous mille sauts de joie; les oies avec leur caquetage continuel; les canards au large nez jaune , en faisant la basse continue; les poules et les coqs, que nous mimes d'abord en liberté, en gloussant; les enfans , en babillant tous à la fois , faisaient un tapage effroyable : il s'y mêlait le cri désagréable de quelques pingoins (1) et de flamans que nous aperçûmes, les uns volant au

(1) Oiseaux de ces contrées : on en donnera dans la suite la description.

« PrécédentContinuer »