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terre manifesta son improbation; et, à la seconde 1673. représentation, Béralde fit subir à sa phrase cette variante ingénieuse : Allez, Monsieur; on voit bien que vous n'avez pas accoutumé de parler à des visages. « C'est dire la même chose », comme le fait observer Boursault, qui rapporte cette anecdote; « mais le dire plus finement '. »

Si l'on en croit une ancienne tradition de Lyon, Molière, pendant le séjour qu'il y fit avec sa troupe en 1653, passant un jour dans la rue SaintDominique de cette ville , aperçut, sur le seuil de la boutique d'un apothicaire, un homme dont la figure pharmaceutique le frappa. « Monsieur, mon» sieur; comment vous nommez-vous? lui dit-il en » l'abordarft. - Pourquoi?... Mais... - Molière insiste. « Eh 'bien ! je m'appelle Fleurant! — » Ah ! Je le pressentais, que votre nom ferait » honneur à l'apothicaire de ma comédie; on par» lera long-temps de vous, M. Fleurant! » Suivant cette croyance des Lyonnais, ce serait cette plaisanterie qui lui aurait fourni ce nom”. Cette anecdote, recueillie par les historiens du département du Rhône, a été racontée

par le petit-fils de ce monsieur Fleurant à un de nos plus sa

1. Lettres de Boursault, Paris, 1722, t. I, p. 120.

2. Lyon tel qu'il était et tel qu'il est, par A. G*** ( M. l'abbé Aimé Guillon). Paris, 1797, p. 33.

10793. vans bibliographes qui nous l'a transmise. Mais

nous sommes porté à croire que ce descendant du prétendu interlocuteur de Molière ne la tenait pas de son grand-père lui-même, et qu'il n'était que l'écho d'un conte populaire; car, comment supposer que Molière songeât dès lors à son Malade imaginaire, qui ne fut joué que vingt ans plus tard ? Il est plus naturel de penser que, pour donner à son personnage un nom significatif, il avait fait choix du participe présent du verbe fleurer (sentir, exhaler une odeur), alors trèsusité. La plaisanterie est d'assez mauvais goût; mais elle a pour nous le grand merile de la vraisemblance.

Le jour de la quatrième représentation de cette riante production", le 17 février 1673, premier anniversaire de la mort de Madelaine Béjart, sa belle-säur, Molière, qui remplissait le rôle d'Argan , se sentit plus maladę que de coutume. Baron et tous ceux qui l'entouraient le sollicitèrent en vain de ne pas jouer : « Comment » voulez-vous que je fasse? leur répondit-il ; il y a » cinquante pauvres ouvriers qui n'ont que leur » journée pour vivre, que feront-ils si l'on ne joue » pas ? Je me reprocherais d'avoir négligé de leur

1. Et non la troisième , comme l'ont dit la plupart des éditeurs. Registre de la Comédie. - Histoire du Théâtre français ( par les frères Parfait), t. X, p. 81, note.

» donner du pain un seul jour, le pouvant absolu- 1673. » ment'. » Il fut convenu seulement que la représentation aurait lieu à quatre heures précises. Sa fluxion le fit si cruellement souffrir, qu'il lui fallut faire de grands efforts intérieurs pour achever són rôle. Dans la cérémonie, au moment où il prononça le mot juro, il lui prit une convulsion qui put être aperçue par quelques spectateurs, et qu'il essaya aussitôt de déguiser par un rire forcé (16). La représentation ne fut pas interrompue; mais immédiatement après ses porteurs le transportèrent chez lui, rue de Richelieu. Là, sa toux le reprit avec une telle violence, qu'un des vaisseaux de sa poitrine se roinpit. Dès qu'il se sentit en cet état, il tourna toutes ses pensées vers le ciel', et demanda un prêtre pour recevoir les secours de la religion. Deux ecclésiastiques de SaintEustache s'étant refusés à venir lui administrer les sacremens, il s'écoula quelque temps avant qu'on en trouvât un troisième, plus pénétré des devoirs de son ministère 4. Mais, pendant ces démarches,

1. Grimarest, p. 286.

2. Préface des OEuvres de Molière, édition de 1682 (par La Grange).-Grimarest , p. 289.

3. Ibidem.

4. Requête adressée au nom de la veuve de Molière, à l'archevêque de Paris, p. 347 des Études sur Molière , par Cailhava.

1673. Molière perdit l'usage de la parole, fut bientôt suffoqué par l'abondance du sang qu'il rendait par

la bouche, et expira entouré des siens et de deux pauvres sæurs de la Charité qui venaient quêter à Paris pendant le carême, et trouvaient chaque année, chez l'auteur du Tartuffe, une touchante hospitalité :

1. Grimarest , p. 291.

Mémoires sur la vie et les ouvrages de Molière (par La Serre), p.l. - Vie de Molière, par Voltaire, 1739, p. 30. - Petitot, p. 68.

Le siècle de Louis, le siècle des beaux-arts ,
N'accorda qu'à regret, vaincu par la prière,
Du pain au grand Corneille, une tombe à Molière.

M. C. DELAVIGNE.

MOLIÈRE était mort sans les secours de la religion. Mais le coupable fanatisme de deux prêtres avait été, comme on l'a vu , la seule cause de cette sorte d'abandon; car il avait appelé de tous ses vœux les saintes consolations ; ses derniers regards s'étaient tous portés vers le ciel. Rien toutefois ne put lui faire trouver grace auprès d'un prélat fameux. L'archevêque de Paris, Harlay de Champvalon, que ses débauches menèrent au tombeau, et qui cherchait à racheter, par une barbare intolérance, toutes les bassesses de sa vie, voulut que

celui dont la carrière entière n'avait été qu'une bonne ouvre, dont la mort avait été celle d'un vrai chrétien, demeurât sans sépulture' (1). Le comédien vertueux ne put trouver grace auprès de ce comédien hypocrite. Cette persécution posthume arracha ces vers à l'indignation de Chapelle :

1. Vie de Molière , par Voltaire, 1739, p. 31. - Petitot, p. 68.

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