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couvroit le sanctuaire fut déchiré de haut en bas, et le ciel fut ouvert aux ames saintes. C'est au sortir de la croix, et des horreurs de son supplice, qu'il parut à ses apôtres, glorieux et vainqueur de la mort; afin qu'ils comprissent que c'est par la croix qu'il devoit entrer dans sa gloire, et qu'il ne montroit point d'autre voie à ses enfans.

Ainsi fut donnée au monde, en la personne de Jésus-Christ, l'image d'une vertu accomplie, qui n'a rien et n'attend rien sur la terre; que les hommes ne récompensent que par de continuelles persécutions ; qui ne cesse de leur faire du bien, et à qui ses propres bienfaits attirent le dernier supplice. JésusChrist meurt sans trouver ni reconnoissance dans ceux qu'il oblige, ni fidélité dans ses amis, ni équité dans ses juges. Son innocence, quoique reconnue, ne le sauve pas; son Père même, en qui seul il avoit mis son espérance, retire toutes les marques de sa protection : le juste est livré à ses ennemis, et il meurt abandonné de Dieu et des hommes.

Mais il falloit faire voir à l'homme de bien, que dans les plus grandes extrémités il n'a besoin ni d'aucune consolation humaine, ni même d'aucune marque sensible du secours divin : qu'il aime seulement, et qu'il se confie,

assuré

que
Dieu pense

à lui sans lui en donner aucune marque, et qu'une éternelle félicité lui est réservée.

Le plus sage des philosophes, en cherchant l'idée de la vertu, a trouvé que comme de tous les méchans celui-là seroit le plus méchant qui sauroit si bien couvrir sa malice, qu'il passât pour homme de bien, et jouît par ce moyen de tout le crédit que

peut

peut donner la vertu : ainsi le plus vertueux devoit être sans difficulté celui à qui sa vertu attire par sa perfection la jalousie de tous les hommes, en sorte qu'il n'ait pour lui que sa conscience, et qu'il se voie exposé à toute sorte d'injures, jusqu'à être mis sur la croix, sans que sa vertu lui puisse donner ce foible secours de l'exempter d'un tel supplice (1). Ne semble-t-il pas que Dieu n'ait mis cette merveilleuse idée de vertu dans l'esprit d'un philosophe, que pour la rendre effective en la personne

de son Fils, et faire voir que le juste a une autre gloire, un autre repos, enfin un autre bonheur que celui qu'on peut avoir sur la terre?

Etablir cette vérité, et la montrer accomplie si visiblement en soi-même aux dépens de sa propre vie, c'étoit le plus grand ouvrage que pût faire un homme; et Dieu l'a trouvé si grand, qu'il l'a réservé à ce Messie tant promis, à cet homme qu'il a fait la même personne avec son Fils unique.

En effet, que pouvoit-on réserver de plus grand à un Dieu venant sur la terre ? et qu'y pouvoit-il faire de plus digne de lui, que d'y montrer la vertu dans toute sa pureté, et le bonheur éternel où la conduisent les maux les plus extrêmes ?

Mais si nous venons à considérer ce qu'il y a de plus haut et de plus intime dans le mystère de la croix, quel esprit humain le pourra comprendre ? Là nous sont montrées des vertus que le seul hommeDieu pouvoit pratiquer. Quel autre pouvoit comme

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(1) Socr. apud Plat. de Rep. lib. 11.

BOSSUET. XXXV.

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lui se mettre à la place de toutes les victimes anciennes, les abolir en leur substituant une victime d'une dignité et d'un mérite infini, et faire

que

désormais il n'y eût plus que lui seul à offrir à Dieu ? Tel est l'acte de religion que Jésus-Christ exerce à la croix. Le Père éternel pouvoit-il trouver, ou parmi les anges, ou parmi les hommes, une obéissance égale à celle que lui rend son Fils bien-aimé, lorsque rien ne lui pouvant arracher la vie, il la donna volontairement pour lui complaire ? Que dirai-je de la parfaite union de tous ses désirs avec la divine volonté, et de l'amour par lequel il se tient uni à Dieu qui étoit en lui, se réconciliant le monde (1) ? Dans cette union incompréhensible, il embrasse tout le genre humain ; il pacifie le ciel et la terre; il se plonge avec une ardeur immense dans ce déluge

de
sang

il devoit étre baptisé avec tous les siens, et fait sortir de ses plaies le feu de l'amour divin qui devoit embraser toute la terre (2). Mais voici ce qui passe toute intelligence; la justice pratiquée par ce Dieu-homme, qui se laisse condamner

par le monde, afin que le monde demeure éternellement condamné

par l'énorme iniquité de ce jugement. « Maintenant le monde est jugé, et le » prince de ce monde va étre chassé », comme le prononce Jésus-Christ lui-même (3). L'enfer, qui avoit subjugué le monde, le va perdre : en attaquant l'innocent, il sera contraint de lâcher les coupables qu'il tenoit captifs : la malheureuse obligation par laquelle nous étions livrés aux anges rebelles, est

(1) II. Cor. v. 19. - (1) Luc. XII. 49, 50.

(3) Joan. XII. 31.

..

anéantie : Jésus-Christ l'a attachée à sa croix (1), pour y être effacée de son sang : l'enfer dépouillé gémit : la croix est un lieu de triomphe à notre Sauveur, et les puissances ennemies suivent en tremblant le char du vainqueur. Mais, un plus grand triomphe paroît à nos yeux : la justice divine est elle-même vaincue; le pécheur, qui lui étoit dû comme sa victime, est arraché de ses mains. Il a trouvé une caution capable de payer pour lui un prix infini. Jésus-Christ s’unit éternellement les élus pour qui il se donne : ils sont ses membres et son corps : le Père éternel ne les peut plus regarder qu'en leur chef : ainsi il étend sur eux l'amour infini qu'il a pour son Fils. C'est son Fils lui-même qui le lui demande : il ne veut pas être séparé des hommes qu'il a rachetés : « O mon Père, je veux, » dit-il (2), qu'ils soient avec moi » : ils seront remplis de mon esprit; ils jouiront de ma gloire; ils partageront avec moi jusqu'à mon trône (3).

Après un si grand bienfait, il n'y a plus que des cris de joie qui puissent exprimer nos reconnoissances. « O merveille, s'écrie un grand philosophe » et un grand martyr (4), ô échange incompréhen» sible, et surprenant artifice de la sagesse divine » ! Un seul est frappé, et tous sont délivrés. Dieu frappe son Fils innocent pour l'amour des hommes coupables, et pardonne aux hommes coupables pour l'amour de son Fils innocent. « Le juste paie ce » qu'il ne doit pas, et acquitte les pécheurs de ce » qu'ils doivent; car qu'est-ce qui pouvoit mieux

(1) Coloss. 11. 13, 14, 15. () Joan. XV11. 24, 25, 26. - (3) Apoc. 111. 11. — (4) Justin. Epist. ad Diognet. n. 9; pag. 238, ed. Bened.

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;

» couvrir nos péchés que sa justice ? Comment pou» voit être mieux expiée la rebellion des serviteurs, » que par l'obéissance du fils ? L'iniquité de plu» sieurs est cachée dans un seul juste, et la justice » d'un seul fait que plusieurs sont justifiés ». A quoi donc ne devons-nous pas prétendre ? « Celui qui » nous a aimés, étant pécheurs, jusqu'à donner sa » vie pour nous, que nous refusera-t-il après qu'il » nous a réconciliés et justifiés par son sang (1) ». Tout est à nous par Jésus-Christ, la grâce, la sainteté, la vie, la gloire, la beatitude: le royaume du Fils de Dieu est notre héritage; il n'y a rien audessus de nous, pourvu seulement que nous ne nous ravilissions pas nous-mêmes.

Pendant que Jésus-Christ comble nos désirs et surpasse nos espérances, il consomme l'auvre de Dieu commencée sous les patriarches et dans la loi de Moïse. Alors Dieu vouloit se faire connoître

par des expériences sensibles : il se montroit magnifique en promesses temporelles, bon en comblant ses enfans des biens qui flattent les sens, puissant en les délivrant des mains de leurs ennemis, fidèle en les amenant dans la terre promise à leurs pères, juste par les récompenses et les châtimens qu'il leur envoyoit manifestement selon leurs ouvres.

Toutes ces merveilles préparoient les voies aux vérités que Jésus-Christ venoit enseigner. Si Dieu est bon jusqu'à nous donner ce que demandent nos sens, combien plutôt nous donnera-t-il ce que demande notre esprit fait à son image? S'il est si tendre

(1) Rom. v. 6, 7, 8, 9, 10.

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