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WAPPERS.

L'année qui vit la révolution politique des provinces belges, avait vu, peu de jours avant le moment de la crise, une manifestation brillante d'un jeune talent dont le début éveilla les plus hautes espérances chez tous les admirateurs de la vieille école flamande.

L'apparition du Vanderwerf, au salon de 1850, fut pour l'art belge un événement; elle prouva aux timides que l'on pouvait faire bien, autrement qu'en suivant, à la lettre, les prescriptions d'une école dont les principes étaient devenus plus tyranniques, à mesure qu'elle perdait les moyens de s'assurer autrement la prééminence; elle montra à ceux que de longs succès avaient bercés, que de nouveaux efforts leur devenaient nécessaires pour la lutte qu'ils allaient avoir à soutenir.

Comme dans toutes les réactions, les partis devinrent exclusifs, et le public se partagea en deux camps; la grande multitude adopta les idées nouvelles, moins parce qu'elle les reconnaissait pour les meilleures, que parce qu'elles étaient nouvelles, et qu'elles rompaient la monotonie des opinions reçues.

Aujourd'hui, les idées ont eu le temps de se mûrir, leurs fruits ont été savourés; au premier enivrement a succédé un état plus favorable à l'analyse; et les doctrines , sans se confondre pour cela, se sont modifiées heureusement par leur influence mutuelle et réciproque.

Quelques-uns des novateurs, comprenant très-bien que l'on n'est novateur qu'une seule fois, se sont appliqués à acquérir des qualités solides, propres à donner du poids à leur talent, et à lui assurer des succès moins éphémères. Tout le monde y a gagné.

Pour atteindre la perfection et la sagesse d'exécution dont il a fait preuve dans son dernier ouvrage, M. Wappers a dû passer par différens degrés qui ont pu, pendant quelque temps, inspirer des craintes sur la direction qu'allait prendre son talent. Il sort aujourd'hui victorieux de cette espèce de lutte avec lui-même. Il nous montre un chef-d'œuvre qui brille surtout par les qualités dont, jusqu'ici, ont lui avait fait un reproche de manquer.

Derniers momens de Charles I".

« A son retour de Whitehall, Charles fit solliciter la chambre des communes de lui permettre de voir ses enfans, et manifesta le désir d être aidé dans ses dévotions par le docteur Juxon, le dernier évêque de Londres. On lui accorda ses demandes. Tout ce qui lui restait de sa famille en Angleterre, étaient la princesse Elisabeth, âgée de treize ans, et le duc de Glocester, qui avait à peine atteint trois années. Après avoir, par ses paroles pieuses et tendres, adouci le désespoir de sa fille, il prit son fils dans ses bras et lui dit en le couvrant de baisers : « Mon enfant, ces hommes barbares vont trancher la tête à ton père, et ils te proposeront de te faire roi. Mais prête attention à ce que je vais te dire: tu ne peux être roi aussi long-temps que vivront tes frères Charles et Jacques. Ils leur trancheront la tête à eux aussi, s'ils réussissent à s'emparer d'eux, et ils ne respecteraient pas tes jours davantage; c'est pourquoi je t'ordonne de ne pas te laisser faire roi par eux. » L'enfant, les yeux pleins de larmes, répondit en san glotant: « Ils me mettraient en pièces plutôt que de m'y faire consentir. »

Saisissante scène d'intérieur avec laquelle Wappers va nous faire pleurer, tant il a bien compris la douleur de ces âmes royales.

Les moyens qu'il emploiera seront simples; peu d'espace, peu de personnages; mais des pensées, mais des sentimens qui se pressent. 11 n'a plus besoin aujourd'hui, pour montrer les ressources de son talent, de dérouler devant vos yeux une action vaste; il vous fait seulement assister aux adieux d'un père à ses enfans. Mais ce père, c'est un roi, un roi autour duquel hurlent les passions populaires qui demandent sa tête. Ces enfans, c'est d'abord une jeune et frêle princesse, terrassée sous le coup qui frappe l'auteur de ses jours, comprenant tout ce que le sacrifice a d'amer et de poignant, anéantie sous l'étreinte de l'inflexible et effroyable destin qui brise son cœur. C'est un jeune enfant, trop jeune encore poursentir l'étendue de son malheur.

11 est fâcheux toutefois que le peintre ait cru devoir violer la vérité historique, en ajoutant plusieurs années à l'âge du prince, lorsque son âge réel expliquait et motivait bien mieux l'expression de surprise qu'il lui a donnée.

Le duc de Glocester, tel que M. Wappers nous l'a peint, a au moins dix ans; à cet âge, sans doute, un enfant intelligent comprendra bien l'idée d'une mort violente qui menace son père, et répondra aux paroles qu'il lui adresse, dans ce moment suprême, autrement que par une surprise inquiète.

Nous ne pouvons nous expliquer la préoccupation qui aura poussé l'artiste à modifier ainsi l'histoire, puisque son effet n'y gagnait rien et qu'il perdait de sa vérité.

Pour en finir une bonne fois avec une critique, que nous ne faisons qu'à regret, ajoutons que le ton général de la couleur de ce tableau ne nous paraît pas en parfait accord avec le sujet.

L'instant est solennel, la composition de l'ensemble répond bien à l'idée sévère du sujet. Le roi est noblement posé, l'expression de sa physionomie est calme, mais triste; c'est un miroir où se reflètent toutes les pensées qui se partagent cette âme royale et paternelle; la jeune princesse est parfaitement en situation; mais la couleur n'est-elle pas bien fraîche, bien brillante?

Est-ce le ton que l'on s'attend à voir régner dans la peinture des adieux d'un condamné à mort? N'y a-t-il pas là une coquetterie de pinceau qui paralyse quelque peu l'effet? Ne sent-on pas qu'il faudrait à cette scène la couleur de Rembrandt?

Aussi, tout en rendant un éclatant hommage aux

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