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munificence de son pere, le jeune homme était ainsi mis en état de lire et d'imiter plus tard ses modèles latins, ceux auquels il devait en quelque mesure emprunter l'École des maris, Amphitryon, l'Avare et les Fourberies ile Scapin. .

La Grange insiste sur la philosophie de son maitre et ami, et avec raison. Bien des souvenirs philosophiques très précis sont épars dans ses pièces, et l'on sait qu'il avait composé une traduction de Lucrèce, dont un fragment est devenu une tirade d'Éliante dans le Misanthrope. Mais ce n'est pas chez les jésuites que Jean-Baptiste Poquelin avait pu se familiariser avec l'épicurien Lucrèce; c'est chez Gassendi, prêtre aux hardis sentiments qui estimait fort Epicure, combattait l'asservissement à Aristote, disputait avec Descartes. «O chair », lui disait dédaigneusement Descartes, qui lui-même s'appelait volontiers « esprit ». Mais Gassendi lui répondait : « En m'appelant chair, vous ne m'ộtez pas l'esprit ; vous vous appelez l'esprit, mais vous ne quittez pas votre corps. » Gassendi voulait n'oublier ni l'un ni l'autre, et son élève devait faire de même; peut-être même devait-il faire au corps une trop grande place.

Chapelle, qu'il connut chez Gassendi et qui resta 1011jours son ami (il fut d'ailleurs celui le Racine, de la Fontaine et de Boileau), faisait au corps une place plus grande encore : c'était un goinfre et, disait-on, « le plus grand ivrogne du Marais », fort spirituel d'ailleurs et judicieux. Bernier, le grand voyageur, et Cyrano de Bergerac, l'auteur du Voyage dans la Lune, de la Mort d'Agrippine, et de ce Pédant joué dont deux scènes piquantes sont passées dans les Fourberies de Scapin, paraissent avoir aussi connu chez Gassendi le jeune Poquelin. Tous deux Girent cuvre plus utile que Chapelle ; mais ils avaient des parties du libertin, quelque sens qu'on donne d'ailleurs à ce mot, sens religieux ou sens moral. Jean-Baptiste Poquelin resta moins Gassendiste que ses anciens condisciples en ce qui regarde la doctrine, et il lui arriva, s'il faut en croire Grimarest, de défendre chaudemeni Descartes contre Gassendi. Mais, quelque part qu'on veuille faire dans sa philosophie à sa nature propre et à l'enseignement de son maître, il est certain que ce fut un hardi et libre esprit, celui dont sortirent Tartuffe et Don Juan.

1. Cette tirade d'Éliante (II, 4, v. 711 et suiv.) parait aussi inspirée d'une comedia de Rojas : la Traicion busca el castigo (1, I) ou de son imitation française les Trois Dorothées ou Jodelet duelliste de Scarron (I, I). Voir Martinenche, p. 172, et Huszár. p. 211.

Après la philosophie, le droit, dont, entre autres personnages comiques, le notaire M. de Bonnefoi parle si bien la langue et connait si bien les finesses dans le Malaile imaginaire. Le père Poquelin l'a fait aussi étudier à son fils, et peut-être lui a-t-il fait prendre ses licences à Orléans. Ainsi se complétaient peu à peu les connaissances du grand peintre de maurs.

Cependant le valet de chambre tapissier du roi ne renonçait pas à avoir un successeur dans son fils. En décembre 1637, il lui avait assuré la survivance de sa charge ; en 1642, il semble qu'il l'ait envoyé à sa place faire ce voyage de Narbonne pendant lequel Richelieu étouffa la conjuration de Cing-Mars et de de Thou et fit arrêter les deux jeunes gens, bientôt après décapités à Lyon.

Mais que pouvaient les efforts du père, alors que le fils était en proie au démon du théâtre, un des plus malins et des plus tenaces, paraît-il, parmi ceux qui tentent les pauvres humains ? Déjà, si l'on en croit Grimaresi et la légende, Jean-Baptiste tout enfant aurait été conduit par son grand-père maternel, Louis Cressé, au théâtre de l'Hôtel de Bourgogne et aux spectacles de la foire Saint

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Germain. Au collège de Clermont, le jeune homme avait trouvé le théâtre scolaire, si en faveur chez les jésuites. Et voici que maintenant il se liait avec les Béjarl, dont cinq étaient ou devaient être comédiens, et notamment avec Madeleine, actrice belle, habile, frottée de lettres, qui peut-être avait couru la province dans une troupe de campagne. Est-ce pour suivre Madeleine que Jean-Baptiste voulut se faire comédien ? On l'a dit, ei, en quelque mesure, il se peut; mais il ne faut pas onblier non plus que le démon du théâtre était là, et les ennemis de Molière ont même prélendu qu'il l'avait amené à faire la parade pour les charlatans l'Orviétan et Bary. Le 6 janvier 1643, le fils de Jean Poquelin renonce à la survivance de la charge paternelle et reçoit une somme de six ceni trente livres ; le 30 juin, après un retard dont nous ignorons les causes, un contrat en bonne forme réunit dix « enfants de famille » pour une entreprise qui prend ce nom retentissant : l'Illustre théâtre; un an plus tard, un autre acte notarié nous montre que Jean-Baptiste Poquelin a pris maintenant le nom de Molière. Le dernier lien qui rattachait le jeune homme à la bonne bourgeoisie régulière où il était né est coupé : le « char de Thespis » définitivement l'emporte.

Si l'Illustre théâtre avait pris ce beau nom pour qu'il lui fùt un heureux augurc, la déconvenue dut être grande. Après quelques représentations à Rouen, la troupe s'insa talle à Paris, aux fossés de Nesles, dans le jeu de paume des Métavers. Elle est entretenue (assez chichement sans doute) par Gaston, frère du feu roi Louis XIII; elle joue des tragédies faites pour elle par des poètes de mérite, le Scévole de du Ryer, la Mort de Chrispe et la Mort de Sénèque de Trisian L'Hermite. Mais, aux fossés de Nesles, on est sur la paroisse Saint-Sulpice, où M. Olier et ses disciples s'acharnent conire la comédie et les comédiens : pour cette raison ou pour d'autres, le public ne vient pas et les dettes s'accumulent. On se transporte au jeu de paume de la Croix noire, près du Port Saint-Paul : la guigne, comme on dirait aujourd'hui, n'est pas pour cela conjurée; coup sur coup, trois créanciers se lâchent, et, en août 1645, Molière est au Châtelet. emprisonné pour dettes, demandant et n'obtenant pas sans peine sa liberté sous caution. Le rêve avait été brillant; le réveil était sombre!

Décidément, il était temps de dire adicu à Paris, où il n'y avait pas encore de place pour d'autres comédiens que ceux de l'Hôtel de Bourgogne et du Marais. La troupe de l'Illustre théâtre, d'ailleurs bien transformée, entasse dans des malles ses costumes et sur un chariot ses décors, à moins que décors et costumes n'aient été saisis par les créanciers. Elle part pour les provinces. Pour elle commence le roman comique.

Tout le monde connait l'auvre si gaie, si pittoresque, si vivante (encore qu'un peu grossière), à laquelle Scarron a donné ce titre de Roman comique. Longtemps on a cru qu'il y avait peint la troupe de Molière, et c'était doublement une erreur: d'abord, nous savons, maintenant que Henri Chardon nous l'a appris', quels étaient les principaux des comédiens visés par Scarron; ensuite, la vie même qu'il nous décrit n'a pu être celle d'une troupe aussi estimée que le fut bientôt celle de Madeleine Béjart et de Molière. Si l'on peut encore prendre quelque chose, si l'on peut encore prendre beaucoup dans Scarron pour l'étude de nos comédiens, c'est à condition de le corriger au moyen des pièces d'archives, des mémoires, des correspondances du temps. Et ces documents nous livrent aussi peu à peu l'itinéraire de Molière. Nous n'en dirons que quelques mots.

1. Voir la Troupe du Roman comique dévoilée et les Comédiens de campagne au XVIIe siècle, in-8, 1856 ; Nouveaux documents sur les Comédiens de campagne, la vie de Molière et le théâtre de colVège dans le Maine, in-8, 1905 ; Scarron inconnu et les types des personnages du Roman comique, 2 vol. in-8, 1904.

A la fin de 1645, il semble que les épaves de l'Illustre theatre aient inauguré leur vie nomade en s'associant avec Charles du Fresne et sa troupe, une des meilleures qui courussent alors la France. Du Fresne avait pour protecteu le duc d'Épernon, gouverneur de Guyenne: il commence donc par jouer tantôt au château de Cadillac, près de Bordeaux, tantôt à Agen. En 1647, il est à Toulouse, à Albi, à Carcassonne; en 1648, à Nantes, et cette fois nous sommes certains qu'il a avec lui Molière 1.

Nous voici de nouveau à Toulouse, puis à Varbonne en 1679. à Agen et à Pézenas en 1650. En 1652, Molière, devenu peu à peu le vrai chef de la troupe, est à Lyon et y fixe, peut-on dire, son quartier général. Pendant cinq à six ans, de 1652 à 1658, Molière, certes, ne s'interdira pas les excursions. On le trouvera plusieurs fois en Languedoc; on le trouvera à Vienne en Dauphiné, à Dijon, à Avignon, à Grenoble, voire à Bordeaux; mais c'est toujours à Lyon qu'il reviendra, et quand il quittera définitivement cette ville, ce sera pour rentrer à Paris, en faisant escale à Rouen.

Dans cette odyssée d'un nouveau genre, les voyages en Languedoc tiennent une place particulière, surtout à partir de 1650. Le 17 décembre de cette année, Molière (s'il faut

1. Aucun document sérieux ne nous permet de suivre Molière de 1645 à 1648. On a supposé qu'il avait renoncé quelque temps au théâtre et voyagé en Italie avec M. de Fontenay-Mareuil, ambassadeur à Rome. On a supposé aussi qu'il était resté comédien, inais qu'il se trouvait en cette qualité à Lyon au mois de janvier 1646 (voir Abel Lefranc, Revue des cours et conférences, 15 novembre 1906, p. 4-10, et 22 novembre, p. 53-54). Le plus probable, malgré tout, est qu'il a suivi Charles du Fresne avec un certain nombre de ses camarades.

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