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à sa plus simple expression. Les faits y sont peu nombreux et dus à une pensée unique, qui est comme le pivot autour duquel tournent les personnages. Ces derniers sont presque tous empruntés au pur domaine de la fiction et du mystère. Raphaël, Louis Lambert, Balthazar Claës, Melmoth, don Juan Petrapiero, Seraphitus, sont les frères ou émules de Faust, Manfred, don Juan, Hamlet. Leur action n'est plus matérielle; elle est tout entière dans la pensée et le sentiment. Dans les Études de mæurs, nous avons vu des types d'individus différents de forme et de caractère. Dans les Études philosophiques, nous voyons des individualités dont le caractère est commun à plusieurs types. Ainsi, Albert Savarus, Lucien de Rubempré, Rastignac, sont des types d'ambitieux : l’un, l'est par amour d'une femme noble; l'autre, par amour de la poésie; le troisième, plus positif, par amour de l'argent, du bien-être et du pouvoir. Dans les Études philosophiques, c'est l'ambition elle-même avec son principe, le désir s'appliquant à tout, qui nous est représentée dans le corps et l'âme d'un seul homme, de Raphaël de Valentin par exemple, le héros de la Peau de chagrin. Prenons encore un autre exemple. Le père Grandet, des Scènes de la vie de province, et Gobseck, des Scènes de la vie parisienne, sont des types d'avares. Le maitre Cornélius, des Études philosophiques, est l'avarice personnifiée dans toute l'étendue des instincts qui lui sont propres.

Nous avons essayé de faire comprendre combien le fond d'un roman philosophique de Balzac diffère de celui d'une simple étude de meurs. Au point de vue de la forme seule, il y a encore des dissemblances. Suivant la méthode de Rabelais, de Lesage et de bien d'autres moralistes, Balzac a très souvent donné à ses Études philosophiques la forme de contes, de vrais Contes d'Hoffmann, ainsi qu'il le dit lui-même. Mais cette forme nouvelle n'est qu'un moyen de mieux appliquer la satire aux défectuosités des mæurs du siècle; car, disons-le ici dès à présent, les Études philosophiques sont la véritable cuvre du moraliste, maniant d'une main ferme et avisée le fouet de la critique, contre certaines tendances de l'esprit du temps. Elles constituent l'ensemble des morales, à déduire des Etudes de moeurs comme d'autant de fables. Là, le médecin met le doigt sur la plaie, ce qui fait pousser des cris au malade. C'est, en résumé, la « morale au fer chaud », dont l'opportunité est malheureusement contestable en nombre de cas, à cause du sens dénaturé dans lequel certains lecteurs l'appliquent. Phèdre, de Racine, est certes le chef-d'æuvre d'un moraliste autant que d'un poète. Mais le spectacle de la pièce a-t-il plus empêché d'adultères chez les femmes qu'il n'en a provoqués ? On peut se poser la même question, sans la résoudre, au sujet des Études philosophiques de Balzac. Mais nous n'avons pas à discuter ici les résultats mêmes de la lecture de la Comédie humaine. Pour notre part, nous croyons cette lecture plus salutaire que pernicieuse, principalement pour l'esprit des hommes faits. La moralité de l'ouvre de Balzac réside donc essentiel. lement dans ses Études philosophiques.

Après avoir analysé les différentes parties du corps humain, étudié le jeu des organes, en pleine santé et dans la maladie, l'anatomiste remonte aux sources mêmes de la vie et aux causes qui engendrent le mal. Là, il applique aux centres nerveux, générateurs à la fois des fluides sains et de ceux qui donnent la fièvre, les remèdes que lui ont enseignés ses observations, recueillies en masse au cours des précédentes Études. Maintenant, Balzac pouvait-il guérir par ce moyen un peu des plaies et des vices de la société dans laquelle il vivait? Assurément non; mais on peut affirmer, étant donné le caractère bien connu de l'écrivain, que c'était là le but implicitement renfermé dans son æuvre. Qu'il l'ait atteint ou non, peu nous importe pour étudier de notre mieux les principes servant de base à son système de morale et de philosophie.

« L'homme qui pense est un animal dépravé », a dit JeanJacques Rousseau. Cette audacieuse assertion doit-elle être mise en tête des Études philosophiques de Balzac, comme le voudraient certains critiques ? Nous ne le croyons pas; car si, d'après Rousseau, le philosophe paradoxal par excellence, la pensée, à l'exclusion des sens, des mouvements du cœur et de quelques instincts animals, est le point de départ de la dépravation chez l'homme, elle produit aussi les grandes actions; elle est le principe' même de la vie intellectuelle et morale, comme le système nerveux est celui d'une sensation douloureuse ou agréable. La parole de Rousseau ne s'applique qu'à un côté de la nature humaine. On ne doit donc pas en admettre toute la portée dans l'oeuvre philosophique de Balzac. Plus modeste dans ses conceptions que l'auteur de la Nouvelle Héloïse, Balzac a dit que l'excès de la pensée tue l'homme, absolument « comme les frottements répétés d'une lame usent le fourreau ». Et il n'y a pas que ce dicton populaire qui lui donne en cela pleinement raison. De nos jours, l'aliénation mentale, plus fréquente que jamais; « la névrose », mal particulier aux jeunes gens ambitieux ou débauchés; celte fièvre générale enfin, remarquée dans notre siècle par les plus indifférents, qui précipite, surtout dans les grands centres, tous les mouvements de l'existence, la conduisant par suite à une fin plus rapide; tous ces choses ne sont-elles pas la preuve que Balzac dit vrai? Le philosophe a aussi bien compris dans son époque les causes génératrices des faits observés que ces faits eux-mêmes. De cette nouvelle application du don intuitif sont sorties les Études philosophiques.

Mais suivons le développement de l'idée première.

L'interprétation de la pensée par le cour produit le sentiment et ses dérivés, dont la passion. Toute faute commise est alors le résultat de l'égarement de la raison par le sentiment. La volonté est le pouvoir exécutif de l'acte dont la conception est d'abord soumise aux délibérations de l'entendement. Telle est, en quelques mots, la thèse philosophique qui sert de pierre angulaire à la seconde partie de la Comédie humaine. Partant de ce principe, l'auteur nous montre et nous explique, de sentiment à sentiment, les ravages produits par la pensée. Chez l'individu, c'est la désorganisation de l'étre, la disparition de tout équilibre entre la conscience et le désir. Au sein d'une société, c'est le désordre dans les lois, l'anarchie dans les opinions, et tout ce qui engendre les crimes politiques. Maintenant, il est bon de prévenir que Balzac a limité le champ de ses études à sa

propre époque, bien que parfois l'action du conte ou du roman soit placée dans un autre siècle que le nôtre. Balzac, ainsi que l'a dit Gautier, n'était pas historien et ne voyait que le présent. Mais il savait aussi bien qu'observer ce qui se passait sous ses yeux, deviner dans le passé les analogies de meurs et d'idées, existant entre d'autres époques et la sienne, à laquelle il ramène tout.

Aussi, peut-on dire que ses Études philosophiques sont un traité complet de ce « mal du siècle », dont Alfred de Musset se plaignait si amèrement d'être atteint. Ce mal n'a pas encore disparu. Malgré les progrès de la science, depuis la déclaration de guerre faite aux idées de christianisme, les chercheurs de vérité tâtonnent, comme chez les païens de la Grèce ou de Rome. Depuis la doctrine sensualiste de Condillac jusqu'au positivisme d'Auguste Comte, tous les systèmes de philosophie sont boiteux. La foi chrétienne est bien chancelante et paraît devoir s'éteindre comme les dieux de la mythologie; mais on ne l'a pas encore remplacée par un principe philosophique résolvant le problème de l'existence, et dont la vérité soit devenue incontestable aux yeux de tous. Nous ne faisons ici que constater un fait et non exprimer une opinion; et si nous en parlons, c'est que Balzac a précisément insisté dans quelques-uns de ses livres comme la Peau de chagrin, Louis Lamberth, Melmoth réconcilié, les Proscrits, Jésus-Christ en Flandre, sur les troubles individuels et sociaux, occasionnés par l'idée philosophique même, depuis les encyclopédistes jusqu'à nos jours.

ANALYSES

LA PEAU DE CHAGRIN

La première et la plus remarquable des Études philosophiques de Balzac est la Peau de chagrin. Aux principes de cette euvre, se rattachent presque toutes les autres études, dont on n'a besoin que de dire un mot, pour découvrir la chaîne ininterrompue qui va de l'une à l'autre et les embrasse pour en former l'admirable unité philosophique. La Peau de chagrin, a dit un critique, c'est la formule de la vie humaine. En effet, c'est l'éternel combat de la conscience et du désir, du bien et du mal, de l'âme et du corps. C'est le tableau de la double existence de l'homme, résultant de sa double nature, finie et infinie. Le Raphaël Valentin de Balzac tient à la fois du Faust de Gæthe, du Manfred de Byron, de l'Hamlet de Shakespeare, du don Juan de Molière ; et nous n'hésitons pas à affrmer que le personnage conçu par le génie moderne du romancier est bien à la hauteur de ceux qu'ont rendu immortels les poètes d'une autre époque que nous venons de citer. Mais avant d'exposer le drame émouvant qui constitue l'existence de Raphaël, voyons un peu quelles données ont servi de base à l'écrivain, pour établir l'énoncé de ce singulier problème psychologique et moral, non résolu encore, hélas ! et que présentent journellement, à l'investigation du philosophe, des milliers de sujets, presque tous victimes du sombre duel qui se livre en eux-mêmes. Cet insondable mystère ne contient-il pas le principe et l'inspiration de toute poésie humaine? Quoi de plus attachant que de chercher à connaître tous les faits sensibles de l'énigme? Si faible que soit la lumière que l'on

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