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qu'il lui donnât un de ces petits divertissemens qui lui avaient acquis quelque réputation , et dont il régalait les provinces. » L'usage de jouer des pièces en un acte ou en trois après des pièces en cinq, qui, depuis ce jour, a été conservé, sans interruption, jusqu'à nous, était alors abandonné. Louis XIV agréa l'offre de Molière, qui dans l'instant fit représenter le Docteur amoureux. L'auteur-acteur provoqua des rires unanimes par le comique de son jeu dans le principal rôle de cette bluette. Le Roi leur permit de s'établir sous le titre de TRoUPE DE MoNSIEUR, et de jouer alternativement avec les comédiens italiens, sur le théâtre du Petit-Bourbon. Ils vinrent s'y fixer, et commencèrent leurs représentations de 3 novembre 1658 ' (33). La troupe de Molière se composait alors des deux frères Béjart, de Du Parc, de Du Fresne, de De Brie, de Croisac (gagiste à deux livres par jour), et de mesdemoiselles Béjart, Du Parc, De Brie et Hervé*. Depuis l'année 1642, époque à jamais célèbre par l'apparition sur notre horizon littéraire du plus brillant météore qui l'eût éclairé jusque-là, du Menteur de Corneille, la Thalie française n'avait attiré le public à ses jeux que par les turlupinades de Scarron et par les intrigues romanesques de Rotrou. Aucun ouvrage n'avait encore rappelé la gaieté, la grace aimable et la noble élévation dont le créateur de notre double scène avait empreint ses rôles de Cliton, de Dorante et de Géronte, quand un comédien, directeur d'une troupe nomade, qui, bien qu'âgé déjà de trente - deux ans, n'avait encore composé que quelques farces pour subvenir aux besoins de ses · camarades et non pour travailler à sa gloire, fit représenter dans la province où cette caravane comique se trouvait alors deux comédies en cinq actes et en vers. Une telle entreprise dut paraître bien hasardeuse de la part d'un pauvre histrion ambulant; mais cet histrion était Molière, ces pièces étaient l'Étourdi et le Dépit amoureux. Nous avons déjà dit que leur succès avait été complet à Lyon et à Montpellier. Elles furent non moins bien accueillies à Paris, où il les fit représenter dans le mois qui suivit son installation au théâtre du Petit-Bourbon. Ce succès est plus que suffisamment justifié par la supériorité de ces comédies sur celles du répertoire d'alors; il pourrait l'être également par

1. Préface de l'édition des OEuvres de Molière de 1682 (par La Grange). -- Grimarest, p. 28 et suiv. —Voltaire, Vie de Molière, 1739, p. 14 et suiv. — Mémoires sur la vie et les ouvrages de Molière, p. xxj. — Petitot, p. 13.

2. Dissertation sur Molière, par M. Beffara , p. 25.

leur mérite réel. En effet, on trouverait difficilement, même dans Molière, une pièce aussi fortement intriguée que la première. Quel nerf! quelle habileté dans le rôle de Mascarille ! quel ensemble ! quelle suite dans ses menées ! Dans la seconde, quel tableau touchant et vrai des dépits, des raccommodemens amoureux, et de tous ces riens charmans, brillante aurore du bonheur. Chaque spectateur est juge, et juge très-compétent de ces sortes de scènes, parce qu'il n'en est aucun qui n'y ait joué plus d'une fois un rôle. Eh bien ! quel est le cœur assez glacé pour y trouver un trait à reprendre, un mot à blâmer? Quel est l'homme qui, ayant aimé, ne serait, en voyant le manège de Lucile et d'Éraste ', près de tomber aux genoux de Molière, comme le dit La Harpe dans une autre occasion, et de répéter ce mot de Sadi : Voilà celui qui sait comme on aime ! Toutefois, malgré les scènes pleines de mouvement et de vérité de ses premières pièces, on ne saurait s'empêcher de lui reprocher de n'y être point encore lui-même. Presque tout ce qui lui appartient en propre dans ces deux productions, comme tout ce qu'il a emprunté à ses devanciers, est dans le goût des théâtres latin, espagnol et italien. Ce sont les intrigues d'esclaves, les menées de valets et les vieillards dupés du premier ; les aventures extraordinaires et accumulées du second, et quelquefois les trivialités du troisième. Molière enfin se contentait de se montrer supérieur à ses prédécesseurs et à ses contemporains; mais il n'osait encore aborder la représentation de la vie humaine, unique source du vrai comique, alors ignorée et depuis si souvent méconnue. L'année 1659 fut heureuse pour sa troupe et pour sa propre gloire. Après la rentrée de Pâques, il enrôla sous ses drapeaux deux acteurs qui, par leurs talens, coopérèrent aux nouveaux succès de son théâtre, Du Croisy et La Grange. Il ne craignit pas plus tard de confier le rôle de Tartuffe à Du Croisy, qui le créa avec beaucoup de talent. Quant à La Grange, doué d'une intelligence parfaite, d'une rare aménité de mœurs, et sûr dans le commerce de la vie, il devint l'ami de Molière, et donna, en 1682, avec Vinot, la première édition complète des œuvres de notre auteur (34). Le 18 novembre, on applaudit pour la première fois la charmante comédie des Précieuses ridicules. Avant d'apprécier cet ouvrage et de parler de son succès et de ses effets, un coup d'œil rapidement jeté sur la société d'alors nous mettra mieux à même de calculer tout ce que le poète avait à faire en s'armant du fouet de la satire, de constater tout ce qu'il a fait. Il existait à Paris une réunion d'hommes instruits, de femmes remarquables par leur rang et leur esprit, dont les classes un peu élevées de la capitale se faisaient un devoir de prendre le ton et les manières, et que la province elle-même s'empressait déjà de singer. Cette société tenait ses séances à l'hôtel Rambouillet (35). C'était là que se rendaient chaque jour La Rochefoucauld (36), Chapelain, Conrart, Cotin, Pellisson, Voiture, Balzac, Segrais, Bussy-Rabutin, Benserade, Desmarets, Ménage, Vaugelas, et beaucoup d'autres hommes non moins célèbres alors. La princesse mère du grand Condé, sa fille, depuis madame de Longueville, mademoiselle de Scudéri, madame de la Suze, nombre d'autres femmes aussi distinguées, et, comme pour contraster avec le ton général de la société, madame de Sévigné, en étaient le charme et l'ornement. Ce berceau du mauvais goût, son origine et les diverses phases de sa gloire nous forcent à entrer dans quelques détails que leur bizarrerie nous fera peut-être pardonner. Après l'avénement de Louis XIII, dans cet interrègne des discordes civiles où le fanatisme et l'ambition firent place pour trop peu de temps à l'amour des lettres, une femme d'une haute naissance, d'un caractère aimable, d'un esprit cultivé, Catherine de Vivonne, épouse du marquis de Rambouillet, voulut élever chez elle un autel aux belles-lettres. Elle sut y attirer le con

1. Le Dépit amoureux, act IV, se. 3.

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