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lui-même en dînant avec Despréaux et le duc de Vitry chez le comte du Broussin.

Il devoit lire à ce dîner quelques morceaux de sa traduction libre de Lucrèce; mais il s'en excusa , dans la crainte de paroître moins digne des louanges qu'il venoit de recevoir de son ami dans sa seconde Satire ; il aima mieux faire la lecture du premier acte du Misanthrope, auquel il travailloit alors, mais en prévenant encore ses auditeurs qu'ils ne devoient pas

s'attendre à « des vers aussi parfaits et aussi achevés que « ceux de Despréaux, parce qu'il perdroit trop de « temps s'il vouloit les travailler autant que lui. »

Molière et Racine étoient brouillés lorsqu'on donna le Misanthrope. Les amis du dernier de ces grands hommes l'avoient forcé de retirer son Alexandre du théâtre du Palais-Royal, pour le porter à celui de Bourgogne, où cette tragédie eut, en effet , plus de succès. C'étoit un dégoût pour Molière et pour sa troupe, qui, d'ailleurs, perdit à cette occasion la meilleure de ses actrices ; mais le refroidissement que produisit cette tracasserie théâtrale n'empêcha jamais ces deux génies de se rendre justice. Quelqu'un étant venu chez Racine le lendemain de la première représentation du Misanthrope, lui dire que la pièce étoit tombée, et que rien n'étoit plus froid : « Retournez-y,

répondit le poète tragique; examinez-la mieux : il « est impossible que Molière ait fait une mauvaise pièce. »

Quelque noblesse qu'il y ait dans ce procédé de Racine, Molière est encore plus étonnant, lorsque deux ans après, voyant le mauvais accueil du public pour les Plaideurs, il dit tout haut en sortant : « Cette « comédie est excellente, et ceux qui s'en moquent « mériteroient qu'on se moquât d'eux. » Molière approuvoit alors un homme qui sembloit vouloir courir la même carrière que lui, et qui s'y prenoit assez bien pour

lui annoncer un rival redoutable. Il faut observer que depuis l'Amour Médecin jusqu'au Misanthrope, il s'étoit passé neuf mois sans que Molière eût rien fait paroître, mais que la suspension des spectacles à la mort de la reine en avoit été la

cause,

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COMÉDIE.

ACTE PREMIER.

SCÈNE I.

PHILINTE, ALCESTE.

PHILINTE.

QU'EST-CE donc, qu'avez-vous ?

ALCESTE, assis.

Laissez-moi, je vous prie.

PHILINTE.

Mais encor, dites-moi, quelle bizarrerie....

ALCESTE.

Laissez-moi là, vous dis-je, et courez vous cacher.

PHILINTE.

Mais on entend les gens au moins sans se fâcher.

ALCESTE.

Moi, je veux ine fâcher, et ne veux point entendre.

PHILINTE.

Dans vos brusques chagrins je ne puis vous comprendre, Et, quoique amis enfin, je suis tout des premiers....

ALCESTE, se levant brusquement. Moi, votre ami ? Rayez cela de vos papiers.

J'ai fait, jusques ici , profession de l’être;
Mais, après ce qu'en vous je viens de voir paroître,
Je vous déclare net que je ne le suis plus,
Et ne veux nulle place en des cæurs corrompus.

PHILINTE.

Je suis donc bien coupable, Alceste, à votre compte?

ALCESTE. Allez, vous devriez mourir de

pure honte; Une telle action ne sauroit s'excuser, Et tout homme d'honneur s'en doit scandaliser. Je vous vois accabler un homme de caresses, Et témoigner pour lui les dernières tendresses; De protestations, d'offres et de sermens, Vous chargez la fureur de vos embrassemens ; Et quand je vous demande après quel est cet homme, A peine pouvez-vous dire comme il se nomme; Votre chaleur pour lui tombe en vous séparant, Et vous me le traitez, à moi, d'indifférent. Morbleu! c'est une chose indigne, lâche, infâme, De s'abaisser ainsi jusqu'à trahir son âme; Et si, par un malheur, j'en avois fait autant, Je m'irois, de regret, pendre tout à l'instant.

PHILINTE.

Je ne vois pas, pour moi, que le cas soit pendable,
Et je vous supplierai d'avoir pour agréable
Que je me fasse un peu grâce sur votre arrêt,
Et ne me pende pas pour cela, s'il vous plaît.

ALCESTE.

Que la plaisanterie est de mauvaise grâce !

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