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prince de Condé, avec qui il était déjà en de très-intimes rapports, lui fait sentir de quelle importance il serait d'enlever de Paris le Coadjuteur (le cardinal de Retz) qui gouvernait le duc d'Orléans, et de le mettre en lieu d'où il n'intriguerait pas. Gourville se charge de l'entreprise. Il va prendre à cette fin des hommes sûrs en Angoumois, aux environs de La Rochefoucauld; et pour ce qui est de l'argent, nerf de toutes choses, il songe aux moyens de s'en procurer. Un de ses amis, ou du moins une de ses connaissances, un sieur Mathier, receveur des tailles, qui était en tournée, le .vient voir par hasard : Gourville s'informe auprès de lui du détail et du chiffre de la recette; il prend ses mesures : « Je me proposai, dit-il naïvement, de profiter de l'occasion que ma bonne fortune m'envoyait, et, laissant passer quelques jours pour donner le temps à la recette d'augmenter, je fis observer sa marche. » Le résultat de cette observation, c'est qu'un soir il arrive avec six hommes armés dans le lieu où M. Mathier faisait sa recette, la lui prend pistolet au poing au nom de Messieurs les Princes, et lui laisse pour toute consolation une quittance de huit mille livres à valoir sur qui de droit. « Je conçois aisément, dit à ce propos Gourville, que, si quelqu'un voyait ces Mémoires, il ne pourrait jamais les croire véritables : les vieux, qui ont vu l'état où les choses étaient dans le royaume, ne sont plus, et les jeunes, n'en ayant eu connaissance que dans le temps que le roi a rétabli son autorité, prendraient ceci pour des rêveries, quoique ce soit assurément des vérités très-constantes. » Ce qui ajoute au piquant, c'est que le billet de huit mille livres, ainsi donné au receveur, lui fut tenu en compte, et que cela entra dans sa décharge de comptabilité.

Un autre jour, l'entreprise sur le Coadjuteur ayant manqué, Gourville, qui se trouvait désceuvré à Damvilliers, 'eut l'idée d'enlever quelque autre personnage moins considérable, mais qui pourrait être d'un bon rapport. Il fit part de son envie à divers officiers et seigneurs du lieu, au marquis de Sillery, gouverneur, à M. de La Mothe, lieutenant de roi et homme fort entendu:

« Je leur dis que je croyais que l'on pourrait prendre M. Barin (contre lequel j'avais quelque rancune), directeur des postes, bomme fort riche, et surtout en argent comptant. Etant convenu que j'écrirais à Paris pour savoir s'il n'allait pas toujours à si maison de campagne, comme il avait arcoutuué de faire, on me manda qu'il y allait encore souvent. M. de Sillery et M. de La Mothe jetèrent les yeux sur huit personnes pour faire ce coup, tant officiers que cavaliers, de ceuxlà mêmes que j'avais fait venir de Paris pour l'affaire de M. le Coadjuteur. On les fit partir, et ils réussirent si bien, qu'ils amenèrent M. Barin à Damvilliers. Il y arriva extrêmement fatigué el désolé. Je feignis de le consoler; et, ayant traité de sa liberté, je convins à quarante mille livres, à condition qu'il ferait venir cette somme à Verdun, et qu'après qu'on l'aurait apportée à Damvilliers, il aurait sa liberté. L'argent étant venu quelque temps après, il s'en alla. »

Ce sont là des tours qui sentent la corde. Si la Fronde avait duré, Gourville était fort en train de s'y dépraver, et il tournait décidément à gauche. Il avait peu, on le voit, le sentiment du bien et du mal, du juste et de l'injuste. Il était de cette famille d'esprits la plus opposée à celle des L'Hôpital et des Montausier. De même, dans les négociations où il s'entremettait, « il était hardi sur les propositions, nous dit madame de Motteville, et selon ce qu'il lui convenait de dire, et ce que la nécessité le forçait de faire, il se servait également du oui comme du non. » Ce talent diplomatique lui fut encore utile, même plus tard; mais quant aux voies de fait et aux actes tels que ceux qu'il exerça sur M. Barin et sur M. Mathier, cela ne se pouvait oser que sous la Fronde, et l'on n'a jamais mieux senti qu'en lisant Gourville de quel bienfait fut pour la France l'avénement monarchique de Louis XIV avec la régularité vigoureuse de så police et de son administration.

Dans une des courses infatigables qu'il faisait à travers la France pour le service des Princes, Gourville a un moment de réflexion bien naturel et qui rappelle la philosophie de Gil Blas. C'était en hiver, dans les Ardennes, en allant à Stenay, le temps était affreux et les chemins impraticables ; le cheval de Gourville et celui du postillon qui l'accompagnait ne marchaient plus :

« J'avais mis mon manteau sur mes épaules, dit notre voyageur, à cause qu'il tombait de la neige fondue, qui le rendait fort pesant. Je voulus mettre pied à terre pour soulager le cheval; mais nous avions tant de peine tous deux que nous faisions fort peu de chemin; mon postillon avait aussi mis pied à terre pour la même raison. Le vent qui nous donnait dans le nez nous faisait extrêmement souffrir. Je trouvai la souche d'un arbre, je n'assis dessus, tournant le visage du côté d'où je venais: là, je fis réflexion que j'avais un frère et quatre seurs qui étaient couchés bien différemment de moi, et qui, avec le temps, me feraient bien des neveux, et que les uns et les autres, si la fortune m'était favorable, prétendraient que je leur en devrais faire bonne part, sans songer aux peines qu'elle m'aurait coûtées. »

Ces réflexions de Gourville, assis sur la souche, sont naïves, et elles furent justifiées : il se trouva, en effet, avec le temps, avoir quatre-vingt-treize tant neveux que nièces, qui tous réclamerent ses bontés et ne les récla· mèrent pas en vain. Il eut de quoi les satisfaire tous plus ou moins; il en loue Dieu et ne paraît pas douter que les moyens par lesquels sa fortune s'accrut n'aient été suffisamment légitimes.

Mazarin distingua à temps Gourville dans les rangs des adversaires et résolut de l'employer; il le reconnaissait pour avoir de l'esprit, et capable de servir le roi. La première grande négociation de Gourville fut celle de la pacification de Bordeaux, où le prince de Conti et madame de Longueville tenaient encore (1653). Gourville, qui observait toutes choses, dit au cardinal qu'il ne doutait pas « que, dans le temps que la vendange approcherait, il n'y eût quelque nouveau mouvement à Bordeaux. » Quand venait cette saison des vendanges, Bordeaux songeait toujours à faire sa paix. Gourville s'en alla donc avec des pouvoirs secrets; il trouva moyen d'entrer dans la ville sous prétexte de retirer les meubles de M. de La Rochefoucauld : un reste de maître d'hôtel revenait à point pour cacher l'ambassadeur. Une fois entré, il s'ouvrit à ses amis Marsin et M. Lenet, puis avec le prince de Conti, dont il eut à déjouer la cabale favorite. Il fit comprendre au prince, par son attitude à la messe, qu'il avait à lui parler en particulier, et, au sortir de l'église, Son Altesse lui dit de la suivre, l'emmena en carrosse, et le garda à dîner en tête à tête. Gourville prend note volontiers de ces marqués de familiarité et d'honneur dont il est l'objet; il n'en est ni enflé ni étonné, mais il en est toujours touché comme par un retour modeste sur sa condition première. Dans cette négociation, comme dans toutes, il met en avant de cette gaieté naturelle et de cet esprit de plaisanterie qui sert à couvrir les affaires sérieuses et qui les rend plus faciles. La paix conclue, il est le premier à en porter la nouvelle à Paris ; il devance les courriers et fait pièce au gentilhomme que dépêchait M. de Vendôme. Finesse, dextérité, diligence, Gourville déploie toutes ces qualités, et n'est content que quand il a mené les choses à leur dernière perfection , à la fois comme courrier et comme négociateur ; et son point d'honneur de courrier n'est pas le moindre. Le cardinal Mazarin, devenu plus exigeant avec le succès, parait regretter qu'on ait fait l'amnistie de Bordeaux trop large et qu'on n'en ait pas excepté un certain Duretète, bien nommé et grand séditieux. Qu'à cela ne tienne, dit Gourville, qui n'est jamais à court d’expédients; et il retourne à Bordeaux avec deux amnisties en poche, l'une telle qu'elle a été convenue, l'autre plus restreinte, et dans laquelle Duretéte et quatre ou cinq autres sont exceptés. Il pense bien que Bordeaux, ayant eu une fois un avant-goût de la paix et de la vendange, ne voudra rien remettre en question par égard pour Duretête, et, au pire, qu'il sera toujours temps de revenir à l'amnistie première. Tout se passe comme il l'a prévu, et il a la satisfaction de faire accepter l'amnistie étroite : « Duretête fut arrêté peu après, roué et mis en quartiers sur les portes de la ville; on peut dire que cet homme avait maîtrisé Bordeaux, et, pendant un temps, maintenu le parti des Princes. » A son second retour de Bordeaux, Gourville s'arrête en passant à Verteuil, où était M. de La Rochefoucauld, et il le réjouit fort du récit de son bonheur et de ses aventures. Car Gourville est un artiste en intrigue, il aime l'aventure pour l'aventure, puis il aime encore à la raconter à des gens d'esprit qui s'y connaissent. Et quel juge plus fin que M. de La Rochefoucauld !

Après cet heureux succès de Bordeaux, il a une sorte de faveur. Le cardinal Mazarin l'envoie aux lignes d'Arras qu'assiégeait le prince de Condé, alors engagé du côté des Espagnols. Le but du cardinal, d'accord avec Gourville, est de tâcher que celui-ci soit fait prisonnier, et trouve par là une occasion naturelle d’arriver au prince de Condé pour lui porter des paroles d'accommodement. Mais l'affaire manque, et Gourville parvient au camp de M. de Turenne sans coup férir. Quelques jours après, « je m'en retournai à la Cour, dit-il, et rendis compte à M. le cardinal de tout ce que j'avais fait pour tâcher de me faire prendre, mais que j'avais joué de malheur. Cela le fit rire... »

Dans les quelques jours qu'il a passés au camp, Gourville fait de ces remarques positives et curieuses comme il en a partout, et qui peignent les meurs. Le jour de son arrivée, il soupe au quartier du marquis

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