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en croire une quittance publiée il y a quelques années) reçoit une somme de quatre mille livres pour avoir, pendant trois mois, égayé la session des États de Languedoc. qui se tenaient à Pézenas. Les tenues d'Etats étaient une des meilleures aubaines que pussent trouver les comédiens de campagne, et Molière n'aura garde d'oublier sa saison théâtrale de Pézenas en 1650. De leur côté, MM. des Etais paraissent avoir éié satisfaits de la troupe et ne l'oublieroni pas davantage. Aussi semble-t-il qu'elle soit de nouveau auprès d'eux l'année suivante, cette fois à Carcassonne, et en 1653, cette fois à Pézenas. Mais c'est en septembre seulement de cette année que Molière ful mis en rapport avec Conti.

Molière avait-il connu Conti au collège de Clerinont, où le prince avait fait ses études? La Grange et d'autres l'ont dit, quoique rien ne le prouve, le prince ayant quelque huit ans de moins que notre porte; en tous cas, les souvenirs du collège ne furent pour rien dans la protection accordée par le prince au comédien. Venu à Pézenas pour exercer les fonctions de gouverneur du Languedoc, Conti s'était installé dans sa belle maison de la Grange des Prés avec sa maitresse du moment, Mme de Calvimont. Des comédiens étaient nécessaires, et Molière, qui avait quitté Pézenas, était quelque part dans la province. Mme de Calvimont appela Cormier ; l'abbé de Cosnac, qui avait l'argent des menus plaisirs du prince, appela Molière, et ce ne fut pas sans peine que celui-ci l'emporta définitivement sur son rival. Du moins la victoire fut-elle complète. Au témoignage d'un ami du prince, l'abbé Voisin, Molière devint un familier de Conti, qui, ne se contentant pas de puir les représentations, conférait souvent avec lui de ce que l'art dramatique a de plus excellent et de plus charmani : « Et lisant souvent avec lui les plus beaux endroits et les plus délicats des comédies tani anciennes que modernes, il prenoit plaisir à les lui faire exprimer naïvement, de sorte qu'il y avoit peu de personnes qui passent mieux juger d'une pièce de théâtre que ce prince. » Quant à la troupe, honorée d'une pension et du titre de troupe du prince de Conti, elle fut chargée d'égayer deux fois encore les États, réunis à Montpellier. De décembre 1653 à mars 1654 et de décembre 1654 à mars 1655, Molière résida donc dans cette ville, où son séjour esi rappelé par une plaque de marbre; il figura même, avec son camarade Josepha Béjart et divers membres des États, dans un ballet dit des Incompatibles, qui fut dansé devant le prince et la princesse de Conti et que Paul Lacroix a publie, en l'attribuant - il fallait s'y altendre --- à notre poète. Béjart y représentait un peintre et un ivrogne, Molière un poète et une harengère.

1. La quittance de Molière a été signalée, ainsi qu'une autre de six mille livres, datée du 24 février 1656, par de la Pijardière, archiviste du département de l'Hérault. Mais des doutes -- qui paraissent justifiés --- viennent d'être émis par M. Lefranc sur I'authenticité de ces deux pièces (Revue des cours et conférences, 29 novembre 1906, pp. 105-106; 6 décembre 1906, pp. 145147 ; il mars 1907, p. 14).

S'il suffisait à la ville de Montpellier de rappeler par une inscription le séjour de Molière, Pézenas ne pouvail guère s'acquitter envers notre grand comique à moins d'un monument, comme celui qu'elle a demandé au ciseau de M. Injalberi. Quelques mois à peine après son départ du Languedoc, Molière, en effet, y revenait pour les Etats ouverts à Pézenas en novembre 1655 et il restait à Pézenas plus de trois mois; après quoi, tout fait supposer qu il y revint encore pour la session de 1657. Dans l'intervalle, il avait joué à Narbonne, à Bordeaux, à Agen; et surtout il était resté longtemps à Béziers pendant les États de 1656, auxquels il avait donné la primeur de son Dépit amoureux.

Cette situation quasi officielle de comédien ordinaire des Etals du Languedoc, ces longs séjours dans des villes importantes comme Lyon. A vignon, Montpellier, montrent qu'il ne faut pas trop se figurer Molière et ses compagnons sous les traits de ces comédiens nomades, dont les érudits nous font connaitre de mieux en mieux la vie: courant les routes dans un équipage bizarre, s'arrêtant dans les plus pauvres auberges sans avoir toujours de quoi payer leur maigre repas, jouant dans des granges au risque d'entendre la musique de leurs vers accompagnée par celle de boeufs ou d'ânes indifférents à la tragédie et à la comédie, obligés par la misère de se séparer et réduits à jouer à deux ou trois des pièces de dix personnages.

Protégé par le duc d'Epernon d'abord, par le prince de Cooli ensuite, lié à Vienne et à Lyon avec l'académicien Pierre Boissat, fréquentant à Avignon le peintre Mignard, qu'il devait célébrer plus tard dans son beau poème la Gloire du Val de Grâce, Molière était déjà une manière de personnage. Sa troupe avait des moments de prospérité, et, comme les comédiens sont volontiers généreux, comme ils ne thésaurisent guère, elle en faisait parfois profiter des parasites. C'est ainsi que d'Assoucy, « l'empereur du burlesque », qui joignait à ses talents de poète bouffon des talents de musicien et un formidable appétit, passa de longs mois avec eux; ayant l'estomac reconnaissant, il nous a fait un tableau enchanteur, peut-être flatté, du séjour de la troupe à Pézenas :

En cette douce compagnic
Que je repaissois d'harmonie,
Au milieu de sept ou huit plats,
Exempt de soin et d'embarras,
Je passois doucement la vie.
Jamais plus gueux ne fut plus gras.

Est-ce à dire que tout fùt gai dans la vie des comédiens ? On aurait grand tort de le croire. Il y avait des chômages prévus, mais qui n'en étaient pas moins péni

bles ; il était interdit de donner des spectacles pendant le carême, d'où le dicton expressif : « affamé comme un comédien de carême »; la même interdiction s'appliquait dans bien des cas à l'avent. D'autres chômages imprévus étaient plus pénibles encore. Quand Molière arriva à Nanles en 1648, le maréchal de La Meilleraye était malade ; eut-il été convenable qu'on se réjouit avant sa guérison ? Quand il demanda à jouer à Poitiers l'année suivante, le conseil de la ville trouva que la misère du temps et la cherié des blés rendaient la comédie inopportune. Etait-on autorisé à ouvrir un théâtre, c'élait à des conditions fort onéreuses, moyennant des redevances et des représentations au profit des pauvres.

Toul allait bien encore, si l'on ne trouvait pas de concurrence dans une ville. Mais la lutte pour la vie existait déjà au xvil siècle pour les comédiens. A Lyon, en 1653, il fallut lutter contre plusieurs troupes, notainment conire celle d'Abraham Mitallat, dit la Source. La mênie année, à Pézenas, et cette fois sur un terrain beaucoup plus étroii, il fallut aussi, nous l'avons vu, lutter contre la troupe de Cormier. Cormier n'était qu'une façon de charlatan, fort indigne de se mesurer avec Molière; mais il usait des grands moyens et faisait des cadeaux à la maitresse de Conti, à Mme de Calvimont. Etre mis en balance avec un pareil artiste était donc passablement humiliant ; et que n'avait pas dû souffrir Molière quand, cinq ans plus tôt, à Nantes, il avait été abandonné pour des représentations de machines et des jeux de marionnettes !

Puis, venait l'hostilité du clergé, faisant respecter le deuil quadragesimal, préchant contre le théâtre, gênant les mariages ou les baptêmes des comédiens, gens excommuniés dont l'entrée dans l'église était un scandale. En 1650, Molière est parrain à Narbonne ; mais il prenait le titre de « tapissier et valet de chambre du roi ». Remarquez, je vous prie, ce détail : il est pour quelque chose

dans l'heureuse (oriune de Molière. Celui-ci, nous l'avons vu, au moment de fonder l'Illustre théâtre, avait renoncé à la survivance de la charge de son père. Mais Jean Poquelin ne s'était pas pressé de la passer à un autre de ses enfants ; il ne le fera que vers 1657, et, en attendant, Molière gardait son titre, qu'il reprendra légalement, après la mort de son frère, en 1660. Or, en ce temps d'idolâtrie monarchique, tenir au roi, de quelque façon que ce fùt, était utile. Aujourd'hui où le grand nom de Molière égale ou dépasse tout autre nom, son titre de valet de chambre tapissier du roi nous fait sourire. Mais voyez ce qui se passe aux obsèques du poète, le jour où, après avoir obtenu par prière un peu de terre pour lui, sa veuve le fait enterrer à la dérobée. Contre les attaques des gens malintentionnés un talisman le protège; c'est le poêle des tapissiers, dont le cercueil est recouvert. Regardez bien ce poêle : c'est un symbole. En province, à la cour, au cimetière, le tapissier en Molière a souvent protégé le comédien et le poète de génie.

Il ne pouvait cependant le protéger toujours, et Molière devait se heurter parfois au clergé et à la dévotion. Quand, vers la fin de 1655, l'évêque d'Aleth, l'austère Nicolas Pavillon, entreprit la conversion de Conti, alors malade, il ne lui reprocha pas seulement ses débauches, inais la protection qu'il accordait au théâtre. Aussi, en 1657, Conti, passant à Lyon, sut-il scandalisé de voir la troupe de Molière prendre encore le titre de troupe du prince de Conti. « Il y a, écrivait-il à l'abbé de Ciron, il y a des comédiens ici qui portaient mon nom autrefois : je leur ai fait dire de le quitter, et vous croyez bien que je n'ai eu garde de les aller voir. » Nous le croyons bien aussi, comme l'abbé de Ciron : l'ancien protecteur de Molière allait écrire ce Traité de la Comédie, achevé en 1665, où il se montre pour lui presque aussi dur que le sera plus tard Bossuet!

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