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c'est-à-dire une philosophie qui identifiait l'humanité et la nalure. Mais ce stade poétique fut rapidement franchi et la métaphysique allemande arriva à son point culminant avec Hegel.

Ce dernier système peut être résumé d'un mot : c'est la philosophie du devenir. Il se rattache étroilement au système de l'identité, c'est-à-dire qu'il admet l'identité entre l'homme et la nature, la nature étant comme le reflet, la reproduction inconsciente de la vie de l'humanité. Il y a un seul et même principe dans l'homme et dans la nature, principe qui ne doit pas être cherché en dehors du monde, car, au delà, il n'y a rien, mais qui est au fond de toute vie. Ce principe, ou pour mieux dire cet absolu s'élève de sphère en sphère à une intelligence de lui-même toujours plus claire. Tandis qu'il est confus dans la nature, il arrive dans l'homme à la pleine conscience, non pas d'emblée, mais par une suite d'évolutions qui comprennent l'histoire des religions et des philosophies. C'est à la raison humaine, comme à la plus haute manifestation de ce principe, qu'il faut demander de nous le révéler non-seulement en lui-même, mais encore dans son enchaînement, dans la série de ses développements gradués. La tâche de la logique est précisément de dérouler sous l'œil de l'esprit cette chaîne non interrompue de développements qui commence par être une suite de théorèmes métaphysiques et qui se retrouve dans un ordre parfaitement correspondant dans la nature et dans l'histoire sous la forme de phénomènes ou d'événements.

C'est ainsi que se constitue et s'élabore la philosophie du devenir. Hegel constate à chaque degré de l'échelle logique, si l'on peut ainsi dire, et à chaque degré correspondant de l'échelle des êtres, trois échelons qui se reproduisent invariablement: d'abord, l'affirmation, puis la négation qui révèle ce que la première a d'incomplet et enfin le devenir qui est à la fois affirmation et négation, car il renferme l'affirmation primitive dégagée de ce qui la restreignait ou la limitait. Ainsi, chaque progrès englobe une affirmation et une négation. 11 n'y a nulle pari de distractions réelles, tranchées; tout rentre dans tout et se dégage de tout^ ce qui est doit être, parce qu'il est, il doit aussi disparaître pour se voir remplacé par une phase nouvelle de l'universelle et permanente évolution. Tout est dans un perpétuel mouvement, tout est relatif, rien n'est absolu, si ce n'est l'univers éternellement mobile.

Évidemment nous n'avons là qu'une forme nouvelle du spinosisme; seulement Hegel, par la puissance de sa dialectique et de sa science, a donné à son système les proportions imposantes d'une encyclopédie, et c'est par là qu'il a exercé une grande fascination sur la génération contemporaine. Car, ne nous y trompons pas, cette philosophie, sous les formes multiples qu'elle a revêtues, atténuée ou aggravée par la critique, exerce encore l'influence la plus vaste qu'ait subie notre époque en dehors des idées chrétiennes. C'est d'elle que vient cette négation de la liberté morale si fréquente aujourd'hui, cette diminution du Dieu personnel et libre; cette disposition à tout enfermer dans la vie présente et à ne rien admettre hors du monde; ce scepticisme si affirmatif qui ne cesse de nous dire que tout est relatif et que nous nous fatiguerions vainement à chercher ou à retenir des vérités absolues; enfin, cette singulière manie de jeter sur toutes ces inventions le manteau du christianisme.

Avant que l'hégélianisme eût enfanté une secte- imprudente qui dit tout haut avec Feuerbach sa vraie pensée, il usait de ménagements infinis envers l'Évangile et prétendait parfois sincèrement s'y retrouver; il s'attendrissait à certains textes. Je me rappelle un professeur hégélien fort distingué qui, après avoir développé la théorie de la conciliation de Vobjectifei du subjectif dans la philosophie de la nature, s'arrêta soudain pour dire : « C'est là ce que l'apôtre a voulu dire par la liberté des enfants de Dieu. » Celte plaisanterie, qui était faite sérieusement, circula au travers de loule la philosophie hégélienne, tant qu'elle fut représentée par des conseillers de consistoire et par de prudents défenseurs de la politique conservatrice. Rien d'ailleurs n'est plus conservateur que celte philosophie du fait accompli; elle est résignée d'avance à tout ce qui peut se produire, car quel est l'événement qui n'ait sa place marquée dans la série? La liberté morale n'existant plus, il n'y a pas lieu de s'émouvoir de ce qu'un Commode succède à un Marc-Aurèle; ces deux anneaux étaient nécessaires à l'enchaînement des événements. Une telle tendance n'est conservatrice qu'à la condition que les pouvoirs auxquels elle se rattache se conservent eux-mêmes, car elle ne saurait ni les défendre ni honorer leur défaite. Tout ce qui se produira sur la scène de l'histoire est légitimé d'avance comme tout ce qui s'y est produit jusqu'ici. Ce n'est pas de ce côté que viendront les résistances malaisées. La doctrine du dédain transcendant se trouve là toute formulée.

La philosophie hégélienne devait exercer une grande influence sur la théologie. Elle .a donné lieu à deux manifestations considérables dans l'histoire de la pensée contemporaine. Nous voulons parlertle la Vie de Jésus de Strauss el de la formation de l'école de Tubingue, sous l'influence d'un savant de premier ordre. Il est évident qne la philosophie de Hegel devait entraîner un changement très-i m portant dans la manière de considérer les origines du christianisme, dès qu'oB sortirait des-nuageuses généralités philosophiques et qu'on aborderait l'interprétation des faits. Si l'on part du principe que Yabsolu est dans ce monde et nulle part ailleurs, il s'ensuit qu'il n'y a ni révélation ni révélateur. La divinité, qui n'est point une personne, ne saurait s'être unie à un individu humain; à priori la notion chrétienne sur la nature dn Christ est écartée. Nous ne pouvons plus avoir en lui qu'un type, un exemplaire choisi de celte humanité que le système proclame divine, parce qu'en eHe l'absolu arrive à avoir conscience de lui-même.

Je remarque que toute théologie Taltachée à l'école hégélienne est contrainte d'avance à une certaine conception du christianisme primitif dont il ne lui est pas loisible de s'écarter, elle a une idée préconçue, son siége est tout fait, l'indépendance scientifique ne loi est pas possible. 'C'est ce qui arrive toutes les fois qu'au Jiea de prendre son point de départ dans les faits on le prend dans la théorie, toutes les fois que d'avance on élimine certains faits et que l'on déclare qu'à coup sûr on ne les acceptera pas. Avec de tels procédés on n'eût accompli aucun progrès dans les sciences naturelles, car tout progrès notable a pris son point de départ précisément dans l'acceptation d'un fait qui dérangeait une théorie reçue.

La Vie de Jésus de Strauss révèle le parti pris dès les premières pages. L'auteur y met de la franchise. Il nous déclare qu'il va tout ramener au mythe dans le récit évangélique. Voici en deux mois son système. L'histoire évangélique est 'fondée sur Je miracle; elle n'a par conséquent aucune réalité. Essayer comme Paulus et son école d'admettre le fond du récit en faisant disparaître l'élément miraculeux par de petites explications ou atténuations, cela n'est pas possible. Il est bien plus simple de reconnaître que nous avons là une histoire mythique qui s'est formée toute seule dans les premiers âges du christianisme. Ces mythes évangéliques ont deux facteurs : le premier est la mythologie de l'Ancien Testament qui saturait le milieu où vivaient les apôtres; le second est l'impression produite par le Christ-sur ses contemporains. L'idée du Messie ou dn libérateur par excellence qui se retrouve dans plusieurs religions avait jelé de profondes racines sur le sol de la Palestine; elle avait eu toute une floraison poétique dans les prophètes et elle s'enrichissait de plus en plus de toutes les légendes de l'Ancien Testament. Un homme extraordinaire par son ascendant vient ,V paraître au temps des Hérodes. L'enthousiasme populaire s'attache à lui; on le prend pour le iMessie. Quoi de plus naturel que de faire converger vers sa personne toutes les légendes messianiques? De celte combinaison résultent nos Évangiles. •

L'auteur ne se contente pas de cotte explication générale; il l'applique à chaque fait particulier. Citons un exemple pour expliquer son procédé. Nous rencontrons sur le seuil de l'histoire évangélique un grand prophète qui nous est présenté comme le précurseur du Christ : c'est Jean-Baptiste. Son histoire, d'après Strauss, a été faite à plaisir avec les matériaux de L'Ancien Testament. Le point de départ de l'invention a été l'histoire du prophète Élie qui fut un homme du désert et un véhément prédicateur de la repentance. Pour bien faire, on a repris le vieux mythe des naissances tardives des grands représentants de la théocratie judaïque. On a donc fait naître le Baptiste de parents affaiblis par l'âge. Quant aux apparitions d'anges, l'Ancien Testament en fournissait des modèles innombrables, et c'est ainsi que l'on a composé cette figure si remarquable du précurseur. Ce mythe était nécessaire à la gloire du Messie, car il convenait qu'il fût annoncé par un héraut digne de lui.'

Strauss reprend ainsi l'un après l'autre tous les divers récits de l'histoire évangélique et y découvre la même combinaison. Il pousse si loin son procédé qu'en définitive il dissout dans son creuset toute réalité historique et qu'on ne sait à quoi se prendre. L'histoire du christianisme primitif s'évapore dans ces nuages dorés du mythe et n'est plus qu'un mirage sur un horizon enflammé. On finit par se demandee si Jésus a existé. L'auteur s'exprime parfois à' ce sujet d'une façon très-ambiguë. En tout casr s'il a existé, c'est si peu qu'il ne vaut pas la peine d'en parler. Nous n'avons plus en lui qu'un mythe philosophique, l'image flottante et indécise de cette identification entre l'absolu et l'humanité qui est le dernier mol du système hégélien. Chose étrange! cette cristallisation graduelle et involontaire de la légende chrétienne s'est poursuivie d'après une loi cachée qu'un philosophe de Berlin devait découvrir au dix-neuvième siècle, elle a abouti au système le plusardu de la philosophie contemporaine. Les pâtres et les bateliers de la Galilée faisaient sans le savoir de la haute métaphysique. Tout cela ne laisse pas que de présenter à l'esprit quelques difficultés. Pour avoir éliminé le surnaturel, l'explication de Strauss n'est guère naturelle; car, enfin, on n'a jamais vu de légende si commode, si empressée à se ranger sous la loi d'un système dix-huit siècles avant l'éclosion de celui-ci.

Mais la grande difficulté tient précisément à cette élimination de fout élément historique dans les origines du christianisme. Rien n'est expliqué, car enfin nous sommes en présence d'un fait considérable; le monde a été changé, les principes sur lesquels il reposait ont été transformés. Il y a une société chrétienne, puissante et grandissante, qui n'a pu se constituer que sur les ruines du paganisme. Et au point de départ de ces transformations, il y aurait simplement une légende artificielle, un rêve échauffé et maladif! La question demeure tout entière au point de vue de la science. Nous n'avons pas fait un pas. Il paraît que Strauss a lui-même reconnu 1 insuffisance de son système et qu'il le refait à nouveau. On nous annonce une nouvelle Vie de Jésus qui va paraître en même temps en Allemagne et en France. Attendons pour la juger cette nouvelle évolution de sa pensée. Il n'en demeure pas moins que son livre a fait en Allemagne une impression immense et a été lu et répandu non-seulement dans les hautes classes de la société, mais encore dans les ateliers et les échoppes. Ce succès ne lient pas seulement à son grand talent d'exposition, d'autant plus remarquable que le sujet était plus ardu, mais encore à l'étendue de son savoir et à la pénétration de sa critique. Strauss ne se contenfe pas de quelques affirmations légères, son appareil critique, si l'on peut ainsi dire, est vraiment imposant. La partie de son ouvrage qui est consacrée à faire ressortir la contradiction des récits évangéliques est des plus remarquables. Le terrain a été reconquis sur lui pied à pied, mais il a provoqué une lutte formidable. Il a préparé un vaste arsenal où vont se fournir tous ceux qui veulent contester le caractère historique des Évangiles. 11 a su concentrer dans son livre tous les résultats de la critique négative. Comme l'a dit très-spirituellement M. Edgard Quinet, Strauss comme Antoine a relevé la robe de César, et on a pu voir de combien de coups de poignard le héros divin avait été transpercé.

Mais ce n'était pas tout que de compter les blessures faites au christianisme; il fallait encore montrer comment celle religion morte avait remporté de si grands triomphes et tiré une sociélé nou

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