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jeunes personnes. Je lui appris une querelle entre Messieurs de Ventadour, d'Aumont et le Chevalier de Tilladet*; M. de la Rochefoucauld les accommode, et s'en trouve si embarrassé, qu'il aimeroit mieux avoir à faire un poëme épique, à oe que me mande Madame de la Fayette :je vous en dirai davantage mercredi. Je reçus hier vos lettres en venant ici; de sorte que je fis tenir fort sûrement celle de Madame de Vins. Je serai demain à Paris: je veux voir le Chevalier, et dire adieu à la Garde, qu'on dit qui s'en va mardi. Je veux leur ôter la peine de venir à Livry, dont les chemins sont déjà gâtés. Vous serez bien étonnée et bien fâchée de recevoir sitôt vos ordres pour l'Assemblée ( des Etats de Provence ) $ à peine aurez-vous le tems de vous reposer un moment : mais cette précipitation est mêlée d'un grand bien ; car assurément M. de Vendôme ( Gouverneur ) n'ira point en Provence. M. de Pompone me l'a dit avec plaisir : tous les ordres s'adressent à M. de Grignan. Il paroît ici que l'Assemblée est déjà commencée; voilà qui est fait, ainsi, ma belle, du bien et du mal mêlés partout : vous ne passerez pas le mois de Novembre chez vous; mais vous êtes encore Gouverneurs. M. de Pompone sent cela comme nous; je n'ai jamais vu un homme si aimable : il m'a fort priée de vous dire que votre absence et votre santé lui tiennent au cœur.

* Les éditions précédentes n'offrent que les initiales de ces trois noms.

J'embrasse premièrement M. de Grignan :je l'admire bien, et vous aussi, d'aimer tant mes lettres: je suis toujours étonnée du bien que vous m'en dites; elles passent si vite chez moi , que je ne sens jamais, ni ce qu'elles valent, ni aussi, ce qu'elles ne valent pas : telles qu'elles sont, vous n'en aurez que trop , et moi des vôtres, qui sont pourtant toute ma consolation; mais elles sont bien tristes , quand je les compare à ce qu'il y a de meilleur; je ne vis que pour en venir là. Je me suis égarée, mais je reviens. J'embrasse donc M. de Grignan premièrement, et suis fort aise qu'il ait la bonne foi d'avouer que je lui donne de la tablature pour savoir bien vous aimer : qu'il essaie un peu de chanter sur ce ton, principalement pour le soin de votre santé; car on a beau dire que cela est importun, je ne suis pas trop de cet avis : tout ce qui tient à la vie de ce que nous aimons, de tout tems ne s'est guère accordé avec la tranquillité. Si M. de Grignan avoit autant aimé Mme. de Saint-Simon *, que je vous aime, j'en demande pardon à son amour , il n'auroit pas été bien en repos de la voir dans votre état; qu'il examine donc cette vérité; voilà sa leçon d'aujourd'hui, puisque je me trouve obligée d'être sa maîtresse à aimer. Je l'embrasse donc premièrement; ne pourrai-je continuer, et embrasser quelqu'un secondement ? Ce sera vraiment Mesdemoiselles ses filles, qui me tiennent au

* Il est parlé de sa mort dans les Lettres adressées à M. da Grignan, tome I.

cœur, et mon petit garçon, qui ne m'y tient pas mal aussi, et Paulinote, avec tous ses attraits; et vous, ma très-belle, que vous dirai-je ? rien du tout, si ce n'est que vous remplissez toute la capacité de ce cœur que vous trouvez si savant dans l'amitié.

LETTRE 571. A la même. à Paris, mercredi 18 Octobre 1679. Je suis venue ici pour plusieurs petites choses, le bon Abbé y est aussi, et se porte très-bien. Une de mes affaires étoit de voir le Chevalier de Grignan: sa vue me toucha sensiblement :je sais l'intérêt qu'il prend à votre santé; nous en parlâmes fort: il est digne de comprendre ce que je sens pour vous. Je croyois dire adieu aussi à M. de la Garde; mais il ne s'en va pas sitôt : il a toujours de ces sortes d'affaires qui me font admirer sa bonté. Nous voilà donc arrêtés à l'hôtel de Carnavalet; nous ne pouvions mieux faire. Le bien bon est entré d'abord dans vos desseins pour l'ajustement de votre appartement. Il est survenu tout à propos un fort honnête homme à qui nous avons affaire en l'absence de M, d'Agaurri; il est tellement entré dans cette petite commodité, qu'il veut en être l'architecte; il y est fort entendu : il demande seulement le tems d'écrire à M. d'Agaurri, en Dauphiné, pour avoir la permission d'attaquer la vieille antiquaille de cheminée, dont il ne doute point; et cela étant a il n'y aura rien de mieux ni de plutôt fait. Tout le malheur, c'est qu'il vous en coûtera moins que ce que vous pensez. Il faut avouer cependant que c'est une chose étrange que l'hôtel de Carnavalet sans vous. Il faut se soutenir par l'espérance de vous y revoir, non plus comme un oiseau ni comme un courrier, mais comme une personne qui n'a plus que faire là-bas, et qui veut respirer un air qui convient et à ses affaires, etxà sa santé.

J'ai grand regret que Pauline soit chassée du logis, je vous en crois dehors vous-même, car vous n'aurez guère laissé languir votre convocation , afin de ne pas donner le tems au Gouverneur de se raviser; il n'y a pas d'apparence qu'il y songe cette année. On est persuadé que Sa Majesté va faire commencer les propositions du mariage de Bavière, par M. le Président Colbert, qu'on croit qui va partir : tout cela est encore en l'air.

Je vous ai parlé de la querelle du Duc de Ventadour et du Duc d'Aumont. Ce dernier revenoit de Bourbon avec sa femme, la Duchesse de Ventadour et le Chevalier de Tilladet. Le Duc de Ventadour étoit à une de ses terres dans ce même pays, appelée la Motte. Il avoit prié sa femme d'y venir; il en envoya prier toute la compagnie; il fut refusé; il vint lui-même, et ne fut pas bien reçu, parce que, de la dînée à la couchée, les suivant partout, ses discours étoient un peu entremêlés de menaces et d'injures : il étoit à cheval par la campagne, le pistolet à la main , comme Don Quichotte , menaçant et défiant les Messieurs. Le Chevalier de Tilladet le traita de fou, et qu'il falloit le mener aux Petites-Maisons. Enfin, dans des transes mortelles, les Dames arrivèrent à Paris; où , le Roi averti, envoya aussitôt garder Madame de Ventadour. La voilà sous la protection de Sa Majesté. Que fait le monstre ? Il s'en va trouver le Roi, accompagné de ses proches, c'est-à-dire, de MM. les Princes de Condé, de Conti, MM. de Luxembourg , Duras, Schomberg , Bellefond; et , avec une hardiesse incroyable, il parla à Sa Majesté , disant que le Chevalier de Tilladet lui avoit manqué de respect. Remarquez ce mot : il remet la Duché où elle étoit autrefois *. « Eh, Sire, pourquoi me refuse-t-on » ma femme ? Que m'est-il arrivé d'extraordi» naire ? Suis-je plus bossu et plus mal fait que je » n'étois quand on m'a bien voulu ? Si je suis laid, » Sire, est-ce ma faute? Si je m'étois fait moi» même , j'aurois pris la figure de Votre Majesté; » mais tout le monde n'est pas partagé comme il » voudroit l'être ». Et enfin, avec cette flatterie naturelle et juste qu'on n'attendoit point, et beaucoup de raisons dans ses discours , il a si bien fait que le Roi a été fort content de lui, et toute la Cour. Cependant, on va les séparer; l'embarras est qu'il veut absolument que sa femme soit dans un cou

* Tout ceci est rapporté dans le Ménagiana, tome II; maïs pour déguiser les acteurs, on a mis la scène à la Cour de Phi- lipe II Roi d'Espagne. Il est curieux aussi de voir la différence dans la manière de conter.

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