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DÉJAZET

Il esl certaines femmes privilégiées, au berceau desquelles est venue s'asseoir une fée bienveillante, afin de les douer des pins nobles qnalités du cœur, des finesses les plus exquises de l'esprit, des plus riches dons de la grâce.

Elles sont nées pour être heureuses et pour distribuer le bonheur à ceux qui les entourent.

Leur existence est une étoile splendidc qui brille dans un éternel azur.

Jamais un nuage de tristesse n'est descendu sur leur front, jamais elles n'ont traversé la région des larmes. Elles restent, au soir de la vie, ce qu'elles étaient à l'aurore, folles, souriantes, adorées; elles séduisent jusqu'au vieux Saturne luimême, qui leur épargne les rides, ou qui, tout exprès pour elles, les change de place et les met sous le talon, comme il faisait à Ninon de Lenclos.

Mademoiselle Virginie Déjazet, l'héroïne de ce petit livre, peut se reconnaître au portrait que nous traçons.

La muse du vaudeville l'a bercée lout enfant sur ses genoux et lui a donné pour jouet sa marotte légère.

Virginie bégaya son premier rôle sur le théâtre du jardin des Capucines, dont les hôtels de la rue de la Paix usurpent aujourd'hui l'emplacement.

Elle attira la foule par sa gentillesse précoce. Les ex-roués du Directoire lui jetaient, au lieu de fleurs, des cornets remplis de pralines, que la débutante allait croquer dans les coulisses.

Il y avait alors à Paris deux théâtres destinés aux jeunes élèves. L'un était situé me de Bondy, l'autre rue de Thionville1.

Virginie Déjazet fut engagée d'abord au

1 Aujourd'hui rue Dauphine.

premier de ces théâtres, où elle devint la coqueluche des dames du carré Saint-Martin; puis elle traversa la Seine pour aller jouer dans la seconde salle le rôle de Fanchon la Vielleuse.

C'était une imitation de la pièce qui faisait alors courir tout Paris au Vaudeville.

Apprenant qu'elle avait une rivale âgée de six ans, et que cette rivale menaçait de l'éclipser, la Fanchon de la rue de Chartres 1 eut le bon goût de ne point être jalouse, et profita d'un jour de relâche pour aller applaudir Virginie.

Elle la trouva délicieuse avec son costume de Savoyarde et sa vielle.

— Ma foi, dit-elle au directeur du Vau

1 Madame Belmont.

deville, à votre place j'engagerais cette petite.

— Mais, objecta celui-ci, je ne vois pas de rôle pour elle à mon théâtre.

— Dites à Dumersan et à Bouilly de vous en faire un.

Le conseil fut trouvé bon.

Quinze jours après, l'affiche annonçait la Belle au bois dormant. Virginie débuta au Vaudeville dans le rôle de la Fée Nabote.

Elle y eut beaucoup de succès.

Tous les théâtres se la disputèrent. Chacun d'eux voulait tour à tour montrer à ses spectateurs le jeune prodige.

Mais l'ardeur qu'elle apportait à l'étude de ses rôles, jointe à des représentations

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