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DES

INSTITUTIONS ET DES INSTRUMENTS DE CRÉDIT

AUX ÉTATS-UNIS.

Suivant que l'on se place au point de vue de nos habitudes européennes, de nos habitudes françaises surtout, — des exigences commerciales et des besoins de toutes sortes aux États-Unis, – ou des principes d'une sage économie financière, on peut blâmer radicalement le système de crédit pratiqué en Amérique, se féliciter des résultats qu'il a donnés – ou le critiquer dans les écarts et les exagérations auxquels il est sujet.

Mais la question principale, dans notre opinion, est de savoir, d'abord, si ce système de crédit est favorable aux intérêts du pays où il s'est développé avec une rapidité et une ampleur extraordinaires ?

S'hésitons pas à répondre affirmativement, et constatons que ce système est à la hauteur des intérêts qu'il sert, en insistant particulièrement sur ce point : que tout autre système eùt pu être pratiqué dans l'Amérique du Nord, mais que celui-là seul était susceptible de produire les résultats qu’on en a obtenus. Son absolution est dans cette dernière considération.

En quelques lignes, il est possible de poser les bases de ce système si cher aux Américains et tant critiqué en Europe: circulation abondante des signes représentatifs sous quelque forme que ce soit; — fractionnement, jusqu'à l'exagération, de la valeur de ces signes; – multiplicité des institutions de crédit; — comptes à longs termes ; — facilité des escomptes; – avances très-larges sur objets de toute nature.

Tels sont les traits principaux du système de crédit commercial et industriel aux États-Unis. Les détails, nous les signalerons au fur et à mesure, de même que les inconvénients et aussi les avantages qui ont dû ressortir de cette pratique commode du levier chargé de remuer la fortune publique d'un pays.

Pour apprécier sainement et le point de départ et les résultats, il importe grandement de tenir compte des conditions sociales du peuple arnéricain, de ses engagements envers lui-même, de la responsabilité qu'il encourait, du défi, pour ainsi dire, jeté par lui au vieux monde, en entreprenant de peupler, de défricher, de cultiver un territoire de 2,620,000 milles carrés, et de devenir, sous l'égide d'une liberté conquise à prix de sang, une nation puissamment commerçante, et la rivale de cette mère-patrie dont les colonies se séparaient. Pour atteindre jusque-là dans un court espace d'années, il fallait de grands efforts et, en empruntant pour les dépasser quelquefois en audace, les habitudes commerciales du pays que l'on prétendait à dominer; il fallait ouvrir de larges voies au travail, multiplier les chances de fortune en simplifiant le crédit. Les États-Unis, par la condition qui leur était faite et par la situation où ils s'étaient placés, ne pouvaient pas adopter, dans l'origine, un système de crédit par trop régulier, sous peine de manquer le but que leur ambition avait visé. En disciplinant le crédit, ils l'eussent réduit à des proportions trop étroites pour la lutte grandiose qu'ils entreprenaient. Il leur était nécessaire de courir un peu les aventures dans le champ économique et financier, comme ils les avaient courues sur les champs de bataille, sauf à régulariser, plus tard, cette ardeur. Mais ce qui n'était sans doute qu'un expédient au début, devint par la force des choses un système, et le système a pris racine dans le pays tout en profitant, mais pas autant peut-être qu'on l'aurait pu souhaiter, des leçons de l'expérience.

Tel qu'il est avec ses inconvénients et ses dangers, malheureusement incontestables, le crédit pratiqué aux Etats-Unis a produit de trop grands résultats pour qu'on songe à le blâmer de parti pris.

Sans ce système, l'Union américaine n'aurait pas vu en moins de trois quarts d'un siècle sa population s'élever de 7 millions, à 30 millions d'habitants;

Le nombre de ses États progresser de treize à trente-trois;

Tant de villes de premier ordre surgir, non-seulement dans le voisinage des côtes de l'Atlantique, mais sur les rives des fleuves gigantesques et dans l'intérieur des territoires les plus éloignés ;

Tant de canaux et tant de chemins de fer sillonner le sol;

Tant de navires, à voiles et à vapeur, allant promener sur tous les points du globe le drapeau étoilé; ni une flotte de steamboats se croisant comme des fourmis en travail, sur les lacs, les fleuves, les moindres rivières et les bayous!

Sans ce système de crédit fécond et dangereux à la fois, les ÉtatsUnis n'auraient pas une richesse nationale évaluée à 110 milliards de francs; ils n'auraient pas non plus une industrie nationale chaque jour s'élargissant, une agriculture florissante et qui subvient, en matières premières et en denrées alimentaires, aux besoins de l'Europe et du monde entier; ni des débouchés de consommation qui absorbent les deux tiers au moins, en moyenne, des produits manufacturés des plus grandes nations commerçantes; un commerce enfin qui se résume en un chiffre de 3 milliards 619,253,725 francs (chiffre de 1857), dont

1 milliard 804,450,345 fr. d'importations et 1 milliard 814,803,440 fr. d'exportations. En 1858, année succédant à une crise financière, dont le monde entier fut ébranlé, le mouvement commercial des États-Unis a été de 3 milliards 036,287,865 fr., dont 1 milliard 413,065,760 fr. d'importations, et 1 milliard 613,222,105 fr. d'exportations.

Ces chiffres impliquent l'idée d'un vaste commerce sur des bases trèslarges, d'une production puissante, telle qu'on peut se la figurer de la part d'une population de 30 millions d'habitants tous attelés à l'ouvre, du plus riche au plus humble; d'une industrie qui a pris un essor d'autant plus rapide qu'elle a été enfantée à la fois par l'orgueil national et par la nécessité, et qu'elle était entre les mains de ses créateurs une machine de guerre dans l'acception exacte du mot, et non pas seulement un instrument ordinaire de rivalité.

Deux autres des phénomènes, habituels dans le mouvement économique quotidien de tous les peuples, se sont manifestés naturellement en Amérique dans des conditions également hors de proportion avec ce que l'on peut observer d'analogue dans les autres pays : la spéculation et le travail régulier et patient. La première a suivi la voie large et sans frein d'un commerce et d'une industrie n'ayant aucun des caractères d'étroitesse et de lésinerie qui constituent, chez nous, ce que l'on appelle en style financier l'agiotage, et en style plus vulgaire mais plus énergique, le tria potage.

La spéculation aux Etats-Unis, même la spéculation individuelle, a porté sur des villes entières, sur des territoires, sur des forêts dont on ignorait souvent l'étendue. Le travail, de son côté, celui que j'ai défini patient, régulier, se ressent nécessairement de ces entreprises et de ces combinaisons gigantesques; ainsi, en 1831, le chiffre des escomptes qui en Amérique s'élevait à une moyenne annuelle de 6 milliards de francs, est aujourd'hui de quinze milliards environ.

Nous avons dit l'importance du mouvement commercial annuel des Etats-Unis. Le développement acquis par les autres branches de la fortune publique et par les agents de l'industrie sous toutes ses formes, atteste cette énergie dont le privilége semble appartenir exclusivement aux Américains, ou s'inoculer aux races diverses qui abordent aux ÉtatsUnis.

Sur 2,620,000 milles carrés dont se compose la superficie de l'Union, 87,300 sont en culture à cette heure, soit un trentième; proportion énorme en tenant compte de l'immensité de ce territoire (1). On évalue

(!) Les terres cultivées sont inégalement réparties entre les diverses latitudes. Dans la Nouvelle-Angleterre, 26 acres sur 100 sont en culture ; dans le Sad, 16 sur 100; dans le Nord-Ouest, 12 sur 100, et dans le Sud-Ouest, 5 sur 100.

à environ un million et demi le nombre de plantations et de fermes réparties sur la surface des États-Unis. La Louisiane et la Caroline du Sud sont les deux États qui renferment les plus vastes plantations; les exploitations agricoles proprement dites, celles du moins qui se rapprochent le plus de nos exploitations européennes, sont le lot de l'Ouest, du Nord-Ouest et du Nord-Est, où les fermes ont en moyenne une étendue de 203 acres représentant une valeur de 12,000 fr.

La production agricole des États-Unis est estimée, d'après les plus récentes statistiques, à 5 milliards 822,288,915 fr. L'exportation en absorbe pour une valeur de 590,790,590 fr.; le surplus est consommée à l'intérieur.

Les États-Unis possèdent aujourd'hui 6,000 kilomètres de canaux (1) et un réseau de 44,775 kilomètres de chemins de fer dont le capital est de 2 milliards 964,000,000 (2). Le réseau des lignes télégraphiques est de 27,000 kilomètres, et sur la ligne de New-York à Washington, on évalue à plus de 700 les dépêches expédiées journellement.

Le nombre d'établissements industriels fonctionnant aux États-Unis est de 121,993, absorbant un capital total de 2 milliards 575,745,540 fr.; les produits fabriqués représentent une valeur de 1 milliard 164,787,200 francs. La quantité de matières premières consommées dans ces fabriques, où sont employés 938,645 ouvriers, s'élève à une valeur de 2 milliards 773,919,585 fr. Le salaire moyen des ouvriers est de 1,240 fr. Tout frais faits, le bénéfice net des fabriques est de 24 1/2 pour cent par an.

En presque totalité, ces établissements sont situés dans le Nord. Ce n'est que depuis quelques années que le Sud est entré dans la même voie. De grands efforts couronnés de succès, surtout en Géorgie, ont été tentés dans ce but. On évalue à 50 millions le chiffre des capitaux déjà engagés dans l'industrie, au Sud, et les revenus ont été de 26 p. 100. L'opinion publique y pousse; mais le Sud, divisé en très-vastes propriétés territoriales, a une tendance à demeurer une contrée agricole plutôt qu'à devenir industriel.

Les résultats que je viens d'indiquer sont immenses par la comparaison. En 1835, les fabriques américaines n'occupaient que 117,626 ouvriers dans la fabrication du coton, et produisaient 244 millions de mètres. A la même époque, le nombre d'ouvriers employés en Angleterre dans les manufactures était de 724,000, et la fabrication s'élevait à 800 millions de francs. En France, le nombre d'ouvriers était de 600,000 et la

(1) En 1835, les canaux comptaient 4,800 kilom. de parcours et le réseau des chemins de fer ne dépassait pas 3,000 kilom. Le capital engagé dans la construction de ces voies de communication était de 6 millions.

(2) La première locomotive a roulé aux États-Unis en 1834.

valeur de la fabrication de 600 millions. On voit la marche du pro

grès.

Sous le rapport maritime, les résultats ne sont pas moins considérables : le tonnage total de la marine de commerce aux États-Unis est évalué à 3 millions de tonneaux, dont la moitié à peu près appartient aux Etats de l'Est et du Nord-Est. Le seul port de New-York reçoit annuellement 4,000 navires, et le nombre de steamers arrivant d'Europe ou partant pour l'Europe est de 22 environ chaque mois, presqu’un steamer par jour, dans les ports de Boston, New-York et Portland. La navigation intérieure sur les fleuves et sur.les lacs a pris des proportious telles que l'imagination se refuseraitày croire, si les chiffres n'étaient pas là pour les attester.

Le premier steamboat qui ouvrit les communications entre l'Ouest et le Sud sur l'Ohio et le Mississipi date de 1814 ; le trajet de la NouvelleOrléans à Pittsburg durait 25 jours. Six ans après, ces fleuves étaient sillonnés de vingt-un bateaux; en 1819 on en comptait 40; en 1824, 72; en 1827, un bateau accomplit le voyage d'ascension de la Nouvelle-Orléans à Louisville en huit jours 1'. En 1829, le nombre des steamboats s'élève à 200 ; il est de 220 en 1832; de 240 en 1834.

Depuis, quel progrès ! Aujourd'hui on évalue à un millier environ le nombre de steamboats qui se croisent en tous sens sur ces mêmes fleuves. Quelques-uns sont d'un tonnage considérable. J'ai vu l'un d'eux débarquer de ses flancs, sur la levée de la Nouvelle-Orléans, 4,149 balles de coton ; par 40 bateaux il en était arrivé, dans l'espace de 24 heures : 12,791 balles, et dans une semaine 66,205 balles.

De tels résultats acquis en moins d'un quart de siècle, à quoi les doit. on? Au système de crédit, tel qu'on l'a accepté et appliqué dans ce pays, avec ses vices et ses dangers.

Ce système de crédit se résume dans le fonctionnement des banques dont nous allons exposer la pratique.

Le signe représentatif aux États-Unis est la monnaie de papier. Dès l'origine la monnaie de papier à été acceptée, sans hésitation et sans arrière-pensée, malgré ses inconvénients et l'abus réel qu’on en fit. L'abus était flagrant. Nous ne dirons pas que le papier des banques américaines équivalait à l'assignat; mais bien souvent il a reposé, et il repose quelquefois encore, sur des gages si peu solides, qu'il a fallu la foi robuste qu'y montra le peuple américain pour en légitimer, en quelque sorte, l'adoption dans le courant des affaires. Une fois les écluses ouvertes, rien n'a pu arrêter le débordement; il semblait, au contraire, que la multiplicité du papier, loin d'attester la rareté du numéraire, révélait des sources nouvelles de richesse. Les banques sor

(1) La distance est de 1,300 milles.

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