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monde particulier des hommes d'affaires, qui est entièrement analysé plus 'fard dans le Colonel Chabert et l'Interdiction. Balzac a savamment reproduit dans toute la Comédie humaine les faits et gestes des notaires, avocats et avoués, dont l'histoire est intimement liée à celle de la magistrature, et dont la profession touche à tous les intérêts particuliers. Les hommes d'affaires sont les agents universels d'un élément social qui fait partie intégrante de la vie de l'homme : le procès. Plaider devant les juges pour la défense d'intérêts ou la conquête de biens nouveaux, et enregistrer les contrats passés entre individus pour assurer légalement le fait de la propriété, sont deux choses qui résument une des principales phases de la lutte des hommes entre eux. Avoués et notaires sont à la fois les auxiliaires et les arbitres des combattants. On ne concevrait pas la Comédie humaine sans une troupe nombreuse de notaires et d'avoués. Aussi, le romancier s'est-il appliqué, avec un soin jaloux, à étudier plusieurs types d'hommes d'affaires. Parmi eux, nous voyons en ce moment l'avoué Desroches et son premier clerc Godeschal. On les rencontre ailleurs avec une foule d'autres, car, par leur situation dans le monde, ces sortes de gens sont forcément mêlés à tout. Il n'y a pas, dans la Comédie humaine, un contrat de mariage, de vente, d'association, un testament, une question litigieuse, dont Derville, Hennequin, Crottat, Desroches, Cardot fils, etc., ne soient les conseillers ou les exécuteurs. Ici, nous n'avons pas à étudier leurs actes. Balzac a réservé pour d'autres livres de la vie de province et de la vie parisienne, l'histoire des contrats et des procès, qui est presque toute l'histoire humaine,

Nous sommes simplement initiés dans le présent livre à voir l'intérieur d'une étude d'avoué. Le tableau de l'existence d'Oscar, pendant son stage chez Mo Desroches, constitue une des plus remarquables études de Balzac sur les moeurs de la basoche.

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PIERRE GRASSOU

Au roman bourgeois de Un Début dans la vie nous pouvons rattacher la nouvelle intitulée Pierre Grassou. Quoique revêtue d'un cachet parisien très original, cette petite étude de Balzac semble appartenir par son dénouement à la série d'œuvres, que nous voyons, depuis la Bourse, s'intéresser aux essais de position sociale des jeunes gens par l'étude des vocations et celle du mariage, le fait à la fois privé et social qui marque bien souvent le point de départ d'une seconde existence. Oscar Husson est le militaire sorti des rangs, qui serait peut-être devenu général, sans l'accident auquel il doit la perte de son bras. Pierre Grassou est le type de l'artiste médiocre qui, à force de patience et d'opiniâtreté bretonne, arrive sans talent aucun, sans envie et sans cabale, par le seul effet du travail de fourmi qui caractérise l'enfant du peuple, à se faire un nom dans les arts.

Dans ce roman, l'auteur se livre à quelques remarques intéressantes à propos d'art et d'artistes. Il dit d'abord un mot assez vrai sur le Salon contemporain : « Au lieu d'un tournoi, dit-il, vous avez une émeute; au lieu d'une exposition glorieuse, vous avez un tumultueux bazar » ; et, plus loin, il décoche un trait à la foule des faux artistes : « Maintenant que le moindre gâcheur de toile peut envoyer son cuvre, il n'est question que de gens incompris. » Rien n'est plus vrai que ces paroles, et encore plus aujourd'hui, peut-être, que du temps de l'auteur. L'intérieur de l'atelier de Pierre Grassou et la vie privée de l'artiste sont l'objet d'une peinture assez fine, attachante même. Le romancier nous montre le peintre, perché au quatrième étage d'une de ces maisons étroites et hautes qui ressemblent à l'obélisque de Louqsor. Dans la description des modestes repas de Grassou, composés de noix et d'un morceau de pain, Balzac trouve encore moyen de remuer le coeur du lecteur par une seule phrase, et de l'apitoyer sur le sort du pauvre et courageux artiste. « Il mangeait, dit-il, avec cet air patient et résigné qui dit tant de choses. » Oui, elle dit beaucoup de choses cette résignation. Quand on compare ce triste état, commun à des mil

liers de gens, qui ont à peine de quoi suffire à leur faim, à la bonne chère des riches, on a le cæur serré, et un seul mot de l'écrivain nous rappelle à certaines réalités poignantes. Le lecteur ému pense toutes ces choses, que laisse deviner, comme dit l'auteur, la physionomie de l'artiste qui a faim.

Pierre Grassou fait la connaissance de la famille Vervelle. La conclusion du livre est son mariage avec Virginie Vervelle. Le couple est le plus heureux du monde.

MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES

Dans tous les livres suivants, Balzac reprend l'étude du mariage. Mais, après nous en avoir montré les résultats heureux comme dans la Bourse, Madame Firmiani et Modeste Mignon, il nous initie à présent aux différentes causes qui rendent cette institution sociale si imparfaite, et aux nombreuses fautes, soit de l'homme, soit de la femme, qui font le malheur ordinaire de beaucoup de ménages.

Nous avons essayé d'établir une gradation dans l'énumération de ces scènes, proportionnée au degré des infortunes conjugales dont l'auteur y fait le tableau. Prenons d'abord les Mémoires de deux jeunes Mariées : nous voyons ici deux sortes de mariages mis en parallèle; le premier est un mariage d'amour, le second un mariage de raison. L'auteur donne la parole aux deux jeunes femmes de chaque ménage, afin de nous faire connaitre à la fois Jeurs opinions opposées de jeunes filles et leurs impressions différentes de femmes, sur l'état de mariage. La destinée de chacune dépend absolument de la manière dont elles se sont mariées; et l'auteur n'hésite pas à donner prosaïquement le bonheur au mariage de raison, tandis qu'il inflige le pire des malheurs, la mort des époux, au mariage d'amour, tout en l'entourant de la divine auréole de poésie qu'on ne saurait lui enlever.

Louise de Chaulieu, imbue dans sa jeunesse d'idées fausses ou trop peu positives, grâce au spectacle qu'elle a sous les yeux de divisions intimes entre son père et sa mère, n'a qu'une pensée, qu'un but : réaliser l'amour romanesque, la passion dans le

mariage. Bravant la volonté de ses parents, elle épouse son professeur de langues, un pauvre exilé de la cour de Ferdinand VII, qui n'est autre que le baron de Macumer, duc de Soria, grand d'Espagne. Macumer est un amoureux de la race des Savarus et des Paz; il est l'esclave de Louise. « En amour, dit Balzac, il y a toujours un des deux amants qui aime moins que l'autre. » Ici, c'est Louise qui aime le moins. Elle a trouvé à fixer son rêve en appréciant les éminentes qualités de l'amour de son mari; mais elle subit cette passion bien plus qu'elle ne la partage. Un premier malheur arrive; l'excès de son amour finit par tuer le baron. Louise est moralement responsable de cette mort; mais, elle n'en conserve pas moins ses idées absolues sur l'« exclusivibilité » de la passion (si nous pouvons nous exprimer ainsi), qui doit unir deux êtres dans le mariage. Son rêve perdu par la mort de Félipe, elle cherche à le réaliser une seconde fois. Après deux ans de veuvage, elle épouse un jeune homme inconnu et sans fortune, un artiste dont le cour est tout aussi noble que celui du baron de Macumer. Marie Gaston n'est autre que le fils naturel de lady Brandon, l'héroïne de la Grenadière. Dorlange, le grand sculpteur de la Comédie humaine, futur député d'Arcis-sur-Aube, est son ami intime. Ce qui caractérise celte nouvelle union de Louise, c'est que, cette fois, elle aime beaucoup plus son mari qu'elle n'en est aimée. Elle est un peu plus âgée que lui; elle comprend la différence énorme des sentiments éprouvés pour Marie Gaston et de sa première affection de jeune fille pour Macumer. C'est à son tour d'être esclave. Elle ressent pour son second mari une jalousie terrible, sentiment dont elle n'a pas soupçonné l'existence en son coeur, du vivant de Felipe. Marie Gaston adore Louise. Il est doué d'une sensibilité toute féminine qui donne un charme infini aux preuves d'amour qu'il sait prodiguer à sa femme; mais il a un secret de fam ille qu'il n'avoue pas par pudeur. Louise, surprise des fréquentes absences de son mari, le soupçonne d'infidélité. Pour mieux espionner Gaston, elle commet l'imprudence de rester une nuit entière, à demi vêtue, cachée dans son parc. Elle est ainsi atteinte de phtisie. Quand elle découvre l'inanité de

ses soupçons, il est trop tard, la vie lui échappe, elle meurt, tuée par le même amour qui a déjà perdu Felipe. Marie Gaston n'est pas plus heureux. Irrémédiablement affecté par la mort de sa femme, il devient fou.

Tel est le drame plein de poésie, mais singulièrement tragique, où Balzac nous peint les conséquences de l'amour exclusif, et n'écoutant que son emportement, dans le mariage. Louise de Chaulieu est privée du bonheur d'être mère. C'est encore une des conséquences de la façon dont elle a envisagé le mariage.

Parallèlement à l'existence de Louise, le romancier nous fait l'histoire de Renée de Maucombe, son amie d'enfance. Renée de Maucombe, tout aussi belle et tout aussi bonne que mademoiselle de Chaulieu, mais moins romanesque, épouse un homme plus âgé qu'elle et sans grand relief, le comte de l'Estorade, un ancien émigré, appartenant à l'une des plus vieilles familles de Provence et que les fatigues de l'exil ont vieilli avant le temps. Elle n'aime pas son mari, mais l'estime et l'amitié qu'elle a pour lui suffisent à en faire une épouse modèle. Renée, dans ses lettres à Louise, ne se plaint pas; elle se résigne à son sort tandis que la baronne de Macumer est dans un état perpétuel d'irritation contre les faits matériels de l'existence qui, à chaque instant, viennent froisser l'idéal qu'elle se fait de tout. En somme, Renée est heureuse d'un bonheur régulier et calme. Louise est toujours inquiète et s'enivre de plaisirs qui n'ont rien de fixe. Renée a des enfants, elle reporte sur eux toute la tendresse qu'elle aurait eue pour un amant. Ce qui lui reste encore d'idée romanesque fait bientôt place à l'ambition de voir ses enfants heureux. Elle prend en main le gouvernement de sa maison, fait arriver M. de l'Estorade à la pairie, et assure pour plus tard à ses fils une grande fortune, tous les jours augmentée par une administration sage et entendue. Elle chasse ainsi de son esprit l'oisiveté, qui engendre tant les vices du cour. La vie de Renée forme enfin un contraste absolu avec celle de Louise. Elle a trouvé dans le mariage les délices de la maternité et ces joies de la famille, les seules vraies, qui assurent véritablement l'union des époux. Tandis que Louise meurt de toutes ses

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