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verez que c'est très-peu, et je crains de vous faire beaucoup plus de mal que je ne vous ai fait de bien. Mais, (montrant le page,) vous le voyez sans que je vous le dise, cet enfant est trop faible, trop petit pour être avec moi. Il est dans un âge où l'on n'est pas en état de rendre service aux autres. En un mot, j'espère que vous le reprendrez sans difficulté. Vous gardez le silence ?

Madame de Detmond. Pardonnez, monseigneur...
Le Prince. Et quoi ?

Madame de Detmond. Pardonnez, j'ai tort de rougir d'une pauvreté dont je ne suis pas la cause ; et je peux sans honte en faire l'aveu sincère à mon prince. (S'approchant de lui.) Oui, monseigneur, je suis trop pauvre pour élever mon enfant. Déjà depuis long-temps je portais sur l'avenir un æil inquiet. Je vais donc être en proie à la douleur. Ah! s'il faut que je ramène dans le triste asile de la misère l'unique objet de toutes mes alarmes, cet enfant que vous voulez me rendre, cet enfant trop jeune encore... (Elle veut retenir ses larmes) pour... sentir la perte qu'il a faite dans son père... Ah! pardonnez à la faiblesse d'une mère !

Le Page, (prenant la main du prince, et d'un ton pénétré.) Elle pleure, monseigneur!

Le Prince. Eh bien! quand tu vivrais auprès de ta mère ?

Le Page, (d'un air suppliant.) Vous n'allez pas me renvoyer ?

Le Prince. Non ? Tu ne le crois donc pas ? Cette confiance, mon petit ami, me fait plaisir. Madame, il peut rester. (Voulant l'éprouver.) Ce serait cependant bien dommage,' si ses meurs, son innocence... Mais non, il n'y a encore rien à craindre.

Madame de Detmond, (le regardant attentivement.) Son innocence, monseigneur ?

Le Prince, (continuant sur le même ton.) Ce n'est rien, madame. Vous vous imagineriez peut-être que je cherche à retirer ma parole. Soyez tranquille.

Madame de Detmond, (avec timidité.) Mais cependant, sans manquer au respect que je vous dois, oserais-je vous prier de vous expliquer, monseigneur

Le Prince. Madame, ce que je voulais dire, c'est que depuis long-temps je suis très-mécontent de mes pages. Leur société et leur exemple pourraient bien... Mais après tout ce n'est qu'un peut-être, et on peut tenter...

*C'est dommage, il est facheux.

Madame de Detmond, (prenant vivement la main de son fils.) Non, monseigneur.

Le Prince, (feignant de se trouver offensé.) Non ?... Comme vous voudrez, madame.

Madame de Detmond. L'innocence de mon fils m'est trop précieuse. Je frémis des dangers où j'allais l'exposer.

Le Prince. Mais considérez...

Madame de Detmond. Je ne considère rien. Je vois mon enfant dans le feu: pourvu que je le sauve, que m'importe qu'il soit nu?

Le Prince. Mais sans biens, sans éducation, que deviendra. t-il, madame ?

Madame de Detmond. Ce qu'il plaira au Ciel. Je me soumets à sa volonté. S'il ne peut pas soutenir sa naissance, qu'il aille cultiver les champs, qu'il meure, mais innocent, dans le sein de l'indigence.

Le Prince, (reprenant son ton naturel.) C'est penser noblement. Oui, madame, je le vois; vous méritez tout ce que je suis en état de faire pour vous. (S'approchant d'elle avec intérêt.) En quoi puis-je vous être utile ? Quels secours puisje vous donner? Parlez, demandez; c'est un ami que vous voyez devant vous.

Madame de Delmond, (avec émotion.) Monseigneur...

Le Prince. Dites-moi avant tout quelle est votre situation. Où en êtes-vous pour votre terre ?

Madame de Detmond. Il m'est absolument impossible de la sauver.

Le Prince. Vos dettes sont donc bien considérables ? Vous avez, m'a-t-on dit, des procès. Ne vous donnent-ils aucune espérance ?

Madame de Detmond. Aucune, monseigneur. Un seul, où il s'agit d'une petite succession, aurait depuis long-temps dû être jugé en ma faveur; mon droit est incontestable, mais le crédit et les richesses le combattent. Le nécessité m'avait amenée à la ville pour tenter un accommodement; je n'ai

pu y réussir.

Le Prince. C'est un onheur pour vous.

Ju ce vous sera rendue sans que vous fassiez de sacrifice; je vous en donne ma parole. Acceptez de plus une pension de cent louis. Je souhaite qu'elle puisse vous mettre au-dessus de tous les besoins.

Madame de Detmond, (se jetant à ses pieds.) Tant de bonté, monseigneur! comment pourrai-je...

Le Prince, (la relevant.) Que faites-vous ? levez-vous, madame, levez-vous. Je m'acquitte de ce que je dois à la mé. moire d'un homme dont vous êtes la veuve. Je ne fais pour vous que ce que je ferais pour tous ceux dont les vertus me toucheraient le cour.

Dites-moi : hésiteriez-vous encore à reprendre votre enfant ?

Madame de Detmond. Monseigneur, pourrais-je oublier ?...

Le Prince. Et toi, mon ami, retournerais-tu volontiers avec ta mère ?

Le Page, (la montre à la main.) Avec ma mère ? Oui, monseigneur.

Le Prince. Mais cependant, je sais que tu m'aimes. Tu voudrais bien aussi rester avec moi ?

Le Page. Très-volontiers, monseigneur.

Le Prince. Eh bien ! si cela est ainsi, en te rendant à ta mère, je te renverrais : et tu m'as prié si instamment de te garder près de moi! Ta mère d'ailleurs t'a jeté dans mes bras. Il faut donc que je prenne d'autres mesures pour concilier les choses. Restez ici, madame; je suis à vous dans le moment. (Il sort.)

SCÈNE XII.

Madame de Detmond, le Page. Madame de Detmond, (se jetant dans un fauteuil.) 0 jour heureux ! ô bonheur inattendu !

Le Page. Eh bien, maman? Eh bien ? Êtes-vous contente ?

Madame de Detmond, (le tirant à elle avec tendresse.) Ô mon fils, mon cher fils !

Le Page. Mais vous ne vous réjouissez pas ? Il faut être plus gaie, ma chère maman !

Madame de Detmond. Mon bonheur même me fait rougir. Il me reproche le peu de confiance que j'ai eue dans la Providence, le chagrin mortel que je ressentis quand tu vins au monde. (Elle le prend dans ses bras et l'embrasse.) c'était toi qui devais soulager ta malheureuse mère ! tes jeunes mains devaient essuyer ses larmes! Dieu ! que puisje désirer à présent ? Rien, rien que d'être rassurée sur le sort de ton frère; et mon bonheur sera parfait.

Le Page. De mon frère ? Comment cela, ma chère maman ?

Madame de Detmond. Si le prince savait ce qu'il a fait...

Le Page. Quand il le saurait, il ne lui ferait rien. Vous avez vu comme il est bon et généreux.

Et

Madame de Detmond. Pour nous, mon fils, qui ne sommes coupables d'aucun crime.

Le Page. D'ailleurs il m'a promis qu'il garderait le secret, que le colonel n'en saurait rien.

Madame de Detmond, (effrayée.) Quoi ! il te l'a promis ? Le Page. Assurément. Ainsi il ne faut pas vous alarmer.

Madame de Detmond. Je suis consternée. Tu as donc dit ?...

Le Page. Ah! presque rien. Ce que je savais ? Et puis il m'a interrogé sur la conduite de mon frère, et je ne pouvais pas mentir. Vous me l'avez défendu vous-même.

Madame de Detmond. Mais, mon ami, mon cher fils...
Le Page. Comment! vous êtes inquiète ?

Madame de Detmond. Si je suis inquiète ? Hélas ! si je le suis! Et si le prince en demande davantage! S'il apprend !... Tu peux perdre ta mère, ton frère. Tu peux nous plonger tous dans un abîme de malheurs.

Le Page, (prêt à pleurer.) Dans un abîme de malheurs ?...

Madame de Detmond. On vient... (Elle l'embrasse et l'encourage.) Ne dis rien. Sèche tes larmes ; elles ne serviraient qu'à rendre peut-être le mal plus grave. Sois tranquille.

SCÈNE XIII.

Madame de Detmond, le Page, le Prince ; derrière lui, Dor

nonville et l'Enseigne. Le Prince. Entrez, messieurs, suivez-moi. (A l'enseigne.) C'est donc vous qui êtes Detmond, le fils de ce brave ma

jor ?

L'Enseigne, (s'inclinant profondément.) Oui, monseigneur.

Le Prince. C'est une bonne recommandation auprès de moi. Vous aviez pour père un homme plein d'honneur, un brave guerrier. Sans doute que son exemple excite votre émulation, et que vous cherchez à vous rendre digne de lui ?

L'Enseigne. Monseigneur, je ne fais en cela que mon de. voir.

Le Prince. C'est tout faire. Le plus brave homme n'en fait pas davantage. Tenez, monsieur, voilà votre mère : sés vertus, et les espérances que donne cet aimable enfant, m'ont fait concevoir de la famille l'idée la plus avantageuse. C'est pour

cela que j'ai voulu vous voir tous rassemblés ici. L'Enseigne, (s'inclinant toujours.) Monseigneur, vous me faites beaucoup de grâce.

Le Prince. Je ne vous en fais pas plus sans doute que vous n'en méritez.

L'Enseigne. Votre Altesse juge bien favorablement.

Le Prince. En effet, monsieur, il ne me manque que la conviction dans le jugement que je suis tenté de porter de vous, pour faire votre fortune. Cependant cet air libre et assuré qui vous sied si bien...

L'Enseigne. Ah! monseigneur...

Le Prince. Annonce (souffrez que je le dise) une âme noble ou très-corrompue. On ne saurait soupçonner un fils né de tels parens. Non sans doute. Ainsi, monsieur, que pourrait-on faire pour vous ? Un grade de plus ne vous avancerait pas beaucoup. Qu'en pensez-vous ?

L'Enseigne, (se frottant les mains.) Non assurément, monseigneur... Le Prince. Mais si nous sautions ce grade ? Le rang

de capitaine, une compagnie : c'est là le premier but de tous ces messieurs. Mais auparavant... (Il se tourne rapidement vers le capitaine.) Monsieur, que pensez-vous de votre neveu ?

Dornonville, (un peu embarrassé.) Moi, monseigneur ? Ce que j'en pense ?...

Le Prince. On dirait, beaucoup de mal.

Dornonville. Non, monseigneur, plutôt du bien. Je crois qu'il a du cœur, qu'il sera brave...

Le Prince, (régardant l'enseigne avec un air de satisfaction.) Oui? Cela est-il vrai ?

Dornonville. D'ailleurs il est d'une taille avantageuse.
Le Prince. C'est un bel homme, j'en conviens.

Mais sa conduite, ses mæurs ! Je rougis de vous questionner sur de pareilles bagatelles. Enfin, quel est son caractère ?

Dornonville, (souriant.) Ah! un peu trop de gaieté, de pétulance quelquefois. Au reste, monseigneur, comme vous savez, cela ne messied pas à un soldat.

Le Prince. Comme je sais ? C'est en vérité quelque chose de nouveau pour moi. Il ne me manque plus que votre témoignage, madame. Que me direz-vous de votre fils ? (Après une pause.) Rien ?

Madame de Detmond. Que pourrais-je en dire ?
Le Prince. Ce que vous en pensez, la vérité.

Madame de Detmond. Et le puis-je, monseigneur ? Si j'avais à le louer, voudriez-vous que je le fisse en sa présence ? Ou si j'avais à le blâmer, serait-ce devant celui qui tient son sort entre ses mains ?

Le Prince, (souriant.) Fort bien, madame. Au bon cour

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