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passera pas la muit. Nous craignons demain le redoublement de Madame de Coulanges, parce que c'est celui qui figure avec celui qui emporte cette pauvre fille. Il faut avouer . que c'est une terrible maladie. J'ai vu de · quelle façon les Médecins font saigner rudement une pauvre personne ; mais sachant que je n'ai point de veines, je déclarai hier au Premier-Président de la Cour des Aides, que si je suis jamais en danger de mourir, je le prierai de m'amener M. Sanguin dès le commencement; j'y suis très-résolue. Il n'y a qu'à voir ces Messieurs pour ne vouloir jamais les mettre en possession de son corps : c'est de l'arrière-main qu'ils ont tué Beaujeu. J'ai pensé vingt fois à Molière depuis que je vois tout ceci ". J'espère cepen* Il n'y avoit pas long-tems que la circulation du sang, démontrée, sinon découverte par Harvée, avoit changé la médecine. Il en étoit né plusieurs systèmes. « De là cette fureur sanguinaire que les partisans de » Botal se crurent alors bien plus fondés à mettre en » usage dans le traitement de toutes les maladies ; » fureur qui, tant de fois fatiguée de meurtres mé» thodiques, n'a fait cependant que se reposer par in» tervalles, et reparoît encore de tems en tems dans les » Écoles ». C'est ainsi que s'exprime l'éloquent et lumineux. historien des Révolutions de la Médecine. C'est le tableau de l'époque où écrivoit Madame de

Sévigué. La saignée passoit pour un spécifique uniyersel.

dant que cette pauvre femme échappera, malgré leurs mauvais traitemens : elle est assez tranquille , et dans un repos qui lui donnera la force de soutenir le redoublement de cette nuit. J'ai vu Madame de Saint-Géran, elle n'est nullement déconfortée; sa maison sera toujours un réduit cet hiver : M. de Grignan y passera ses soirées amoureusement. Elle s'en va à Versailles comme les autres ; je vous assure qu'elle prétendjouir de ses épargnes, et vivre sur sa réputation acquise 3 de long-. tems elle n'aura épuisé ce fonds. Elle vous fait mille amitiés ; elle est engraissée, elle est fort bien.Vous me mandez des merveilles de l'amitié de Roquesante, je n'en suis nullement surprise, connoissant son cœur comme je fais : il mérite, par bien des raisons, la distinction et l'amitié que vous avez pour lui. Je me porte fort bien ; je suis ravie de n'avoir point vendangé ; je ferai les autres remèdes; et quand cette pauvre petite femme sera mieux, j'irai encore me reposer quelques jours à Livry. Brancas est arrivé cette nuit à pied, à cheval, en charrette ; il est pâmé au pied du lit de cette pauvre malade : nulle amitié ne paroît devant la sienne. Celle que j'ai pour vous ne me paroît pas petite. J'ai trouvé à Paris une affaire répandue

partout, qui vous paroîtra fort ridicule : bien des gens vous l'apprendront; mais il me semble que vous voyez plus clair dans mes lettres. Il y avoit à la Cour une manière d'Agent du Roi de Pologne (1), qui marchandoit toutes les plus belles Terres pour son maître. Enfin , il s'étoit arrêté à celle de Rieux en Bretagne, dont il avoit signé le contrat à cinq cents mille livres. Cet Agent a demandé qu'on fît de cette Terre un Duché, le nom en blanc. Il y a fait mettre les plus beaux droits, mâles et femelles, et tout ce qu'il vous plaira. Le Roi, et tout le monde, croyoit que c'étoit pour M. d'Arquien, ou pour le Marquis de Béthune. Cet Agent a donné au Roi une lettre du Roi de Pologne, qui lui nomme, devinez qui ? Brisacier, fils du Maître des Comptes ; il s'élevoit par un train excessifet des dépenses ridicules : on croyoit simplement qu'il fût fou, cela n'est pas bien rare. Il s'est trouvé que le Roi de Pologne, par je ne sais quelle intrigue, assure que Brisacier est originaire de Pologne , en sorte que voilà son nom alongé d'un ski, et lui Polonois. Le Roi de Pologne ajoute que Brisacier est son parent, et qu'étant autrefois en France , il avoit · voulu épouser sa soeur : il a envoyé une (1) Jean Sobieski.

clef d'or à sa mère, comme Dame d'honneur de la Reine. La médisance, pour se divertir, disoit que le Roi de Pologne, pour se divertir aussi, avoit eu quelques légères dispositions à ne pas haïr la mère, et que ce petit garçon étoit son fils ; mais cela n'est point ; la chimère est toute fondée sur la bonne maison de Pologne.Cependant le petitAgent a divulgué cette affaire, la croyant faite ; et dès que le Roi a su le vrai de l'aventure , il a traité cet Agent de fou et d'insolent , et l'a chassé de Paris, disant que, sans la considération du Roi de Pologne, il l'auroit fait mettre en prison. Sa Majesté a écrit au Roi de Pologne, et s'est plaint fraternellement de la profanation qu'il a voulu faire de la principale dignité du Royaume ; mais le Roi regarde toute la protection que le Roi de Pologne a accordée à un si mince sujet, comme une surprise qu'on lui a faite , et révoque mème en doute le pouvoir de son Agent. Il laisse à la plume de M. de Pompone toute la liberté de s'étendre sur un si · beau sujet. On dit que ce petit Agent s'est evadé : ainsi cette affaire va dormir, jusqu'au retour du courrier.

LETTRE

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JE mens , il n'est que mardi ; mais je commence toujours ma lettre pour faire réponse aux vôtres, et pour vous parler de Madame de Coulanges; et je l'acheverai demain, qui sera effectivement mercredi. C'est le quatorze de Mo°. de Coulanges : les médecins n'en répondent point encore, parce qu'elle a toujours la fièvre, et que dans les rêveries continuelles où elle est, ils ont raison de craindre le transport.Cependant , comme les redoublemens sont moindres, il y a tout sujet de croire que . tout ira bien. On vouloit lui faire prendre ce matin de l'émétique ; mais elle avoit si peu de raison qu'on n'a pu lui en faire prendre que cinq ou six mauvaises gorgées, qui n'ont pas fait la moitié de ce qu'on désiroit. Il me semble que vous avez envie d'être en peine de moi, dans l'air de fièvre de cette maison ; je vous assure que je me porte bien. M. de Coulanges aime et souhaite fort ma présence : je suis dans la chambre, dans le jardin ; je vais, je viens, je cause avec mille gens,je me promène, je ne prends ToME V.

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